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Washington fléchit au Yémen

Mardi, 13 novembre 2018

Pour la première fois depuis le déclenchement de l’offensive militaire contre les Houthis en mars 2015, les Etats-Unis réclament une cessation des hostilités dans les 30 jours. Cette position, exprimée fin octobre par le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, et le secrétaire à la défense, James Mattis, répond à la montée des critiques internes contre la participation de Washington aux opérations de la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite au Yémen. La prise de position américaine a été couplée de l’arrêt, le 9 novembre, du ravitaillement en vol des chasseurs saoudiens menant des missions de frappe au Yémen.

L’Administration de Donald Trump a été ces derniers mois sous le feu des critiques du Congrès et des associations humanitaires pour son implication dans la guerre au Yémen en raison de la détérioration de la situation humanitaire qu’elle a entraînée. Selon le sous-secrétaire général des Nations-Unies pour les affaires humanitaires, Mark Lowcock, 14 millions de personnes sur une population de 28 millions sont exposées à un risque imminent de famine. La guerre a également provoqué la mort de 10 000 personnes et le déplacement de quelque 2 millions de civils.

L’arrêt du ravitaillement en vol des avions saoudiens, annoncé par l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington, semble être une décision concertée avec l’Administration américaine pour anticiper toute action de la part du Congrès. Les démocrates qui viennent de remporter la majorité à la Chambre des représentants le 6 novembre, mais aussi des républicains, avaient menacé de prendre des mesures rapides pour faire cesser ce type de soutien dont l’impact est, somme toute, minimal, car les Etats-Unis ne fournissaient le ravitaillement en vol qu’à environ 20 % seulement des avions saoudiens.

La mesure est par contre sans effet sur l’armée de l’air des Emirats arabes unis, un membre de la coalition, car ses sorties sont effectuées à partir de la côte ouest de la mer Rouge en Erythrée.

L’armée américaine fournit à la coalition une formation destinée à l’aider à réduire le nombre de victimes civiles, ainsi que des renseignements permettant de se prémunir contre les attaques de missiles et de drones lancés par les Houthis. Ces activités de soutien devraient se poursuivre.

L’opposition du Congrès au rôle américain dans la guerre au Yémen n’a cessé de croître au cours de l’année. Bien que les démocrates aient exprimé le plus d’indignation face au conflit, un nombre croissant de républicains, tels les sénateurs Bob Corker, Rand Paul et Marco Rubio ont fait part de leurs inquiétudes, alors que le nombre de victimes civiles continuait d’augmenter. La responsabilité partielle ou indirecte de Washington dans la situation humanitaire au Yémen est devenue ainsi un sujet de campagne pour les candidats démocrates aux élections de mi-mandat du Congrès. Des appels de plus en plus nombreux ont été lancés au cours des derniers mois pour réduire le soutien militaire américain à la coalition, notamment pour bloquer la vente de munitions à guidage de précision. La majorité démocrate à la Chambre des représentants, qui siégera à partir de janvier, a annoncé qu’elle exercerait un contrôle accru sur les opérations et les dépenses du Pentagone, mais aussi du Département d’Etat. Elle tentera d’infléchir la politique étrangère de Trump en direction des défis mondiaux à long terme, tels le changement climatique ou la pauvreté dans le monde, au lieu de la guerre au Yémen.

L’action de la majorité démocrate dans la Chambre basse du Congrès sera toutefois réduite par deux facteurs, le premier est que les politiques étrangère et de défense des Etats-Unis sont l’apanage de la Maison Blanche, qui détient des moyens de contourner les pressions du Congrès. Mais ce dernier garde le pouvoir d’approuver les dépenses de l’Administration, ce qui pourrait constituer un frein à la liberté d’action de la Maison Blanche. Le second facteur tient au fait que la majorité démocrate à la Chambre des représentants n’a pas non plus les mains libres dans le processus législatif, car le Sénat reste aux mains des républicains. Cette Chambre haute du Congrès détient de larges prérogatives et sa coopération est souvent nécessaire pour faire passer une législation, ce qui signifie que les députés démocrates doivent composer avec leurs homologues du parti du président.

Dans le cas de la guerre au Yémen, les pressions des démocrates mais aussi des républicains au Congrès, relayés par les médias et les organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme, notamment à la suite du meurtre de l’écrivain et journaliste saoudien Jamal Khashoggi, ont toutes convergé pour obliger l’Administration à prendre publiquement position contre la poursuite de la guerre au Yémen et à réduire son soutien militaire à la coalition. Par ces prises de position, Washington espère réduire la pression visant à une politique plus ferme visà- vis de Riyad. La Maison Blanche a toujours défendu la convergence d’intérêts avec l’Arabie saoudite et fait savoir que le Royaume est un contrepoids indispensable à l’extension de l’influence de l’Iran au Moyen-Orient et que son soutien est vital à la lutte contre l’extrémisme religieux et le terrorisme des organisations d’Al-Qaëda et de Daech.

Pour soutenir cette vision et montrer la valeur de l’alliance avec Riyad, mais aussi pour exercer des pressions sur le groupe rebelle, l’Administration Trump examinerait l’opportunité de déclarer les Houthis organisation terroriste, au même titre qu’Al-Qaëda et Daech. Mais plusieurs, dont des responsables au Département d’Etat, estiment qu’une telle déclaration serait contre-productive et compliquerait la recherche d’une solution politique, car le groupe rebelle, à ce moment, n’aurait pas sa place sur la table de négociations et deviendrait un facteur permanent de nuisance et de blocage.

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