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L’axe Turquie-Qatar

Lundi, 08 octobre 2018

Depuis la recrudescence de la crise du Golfe en juin 2017 entre l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis (EAU), Bahreïn et l’Egypte, d’un côté, et le Qatar, de l’autre, une course à l’influence régionale s’est ouverte entre les deux camps. Cette rivalité s’est étendue à la côte africaine de la mer Rouge, du Soudan à la Somalie. L’importance stratégique de cette région du sud de la mer Rouge n’est pas à prouver : elle contrôle le détroit de Bab Al-Mandeb, par lequel transite quelque 1,5 milliard de barils de pétrole par an en provenance du Golfe. Le contrôle des ports de la côte africaine est également déterminant pour l’issue de la guerre au Yémen, où s’affrontent les rebelles houthis, appuyés par l’Iran, et les forces loyalistes, soutenues par une coalition internationale menée par l’Arabie saoudite.

Le Qatar était la première des monarchies du Golfe à étendre son influence dans cette région dès les années 2000, en direction du Soudan, de l’Erythrée et du Djibouti. Il s’est positionné comme un médiateur de choix, en accueillant les pourparlers de paix sur le Darfour depuis 2008, puis en intercédant dans le litige frontalier entre l’Erythrée et Djibouti autour du Cap Douméra sur la mer Rouge. Doha a envoyé une force de maintien de la paix à Douméra pour aider à un règlement pacifique.

Mais l’évolution du contexte régional, avec le déclenchement du conflit au Yémen, a changé la donne. Les EAU, dont le contrat d’exploitation du port de Djibouti a été abrogé par le gouvernement djiboutien en 2014, se sont tournés vers l’Erythrée, où ils ont réussi en septembre 2015 à obtenir l’usage du port d’Assab dans la guerre au Yémen. Asmara a jugé utile de soutenir la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen et de changer sa position en faveur des Saoudiens et des Emiratis dans leur conflit avec le Qatar, qui a dû retirer son contingent de maintien de la paix du Cap Douméra, en juin 2017. Le changement de cap d’Asmara s’expliquait par sa volonté de sortir de son isolement diplomatique imposé par l’Ethiopie, avec laquelle elle était en état d’hostilité en raison d’un conflit frontalier.

La course à l’influence dans la Corne de l’Afrique s’est étendue à la Somalie, située à proximité des voies maritimes vitales pour le transport pétrolier. La concurrence entre les deux camps adverses du Golfe s’est répercutée sur la scène politique instable en Somalie, créant une division entre le gouvernement central, d’un côté, le Somaliland et le Puntland, de l’autre. Le Somaliland, un Etat autoproclamé, a accordé aux EAU l’usage du port de Berbera sur le golfe d’Aden, en février 2017, alors que le Puntland, une région semi-autonome, a attribué à Abu-Dhabi celui de Bosasso, toujours sur le golfe d’Aden, en avril 2017. Le président somalien, Mohamed Abdullahi, proche du Qatar et de la Turquie, un allié de Doha, s’opposent à l’extension de l’influence des EAU dans ces deux régions du nord de la Somalie.

Le soutien du gouvernement central au Qatar s’explique par le fait que Doha a financé la campagne électorale du président en 2017 et promis une aide de 385 millions de dollars au gouvernement. En Somalie, comme nous le verrons au Soudan, l’action du Qatar est alignée sur celle de la Turquie, qui s’est rangée du côté de Doha dans son différend avec les autres pays du Golfe. Les deux pays agissent de concert dans la Corne de l’Afrique. La Turquie a ainsi ouvert en septembre 2017 sa plus grande base militaire à l’étranger dans la capitale somalienne. Plus de 10 000 soldats somaliens seront formés par des officiers turcs dans la base de Mogadiscio. Le président, Recep Tayyip Erdogan, est devenu un allié proche de la Somalie ces dernières années, accordant des fonds pour construire des écoles, des hôpitaux et des infrastructures.

La Turquie et le Qatar se sont également rapprochés du Soudan. A la suite de la levée des sanctions américaines sur le Soudan en octobre 2017, Erdogan a effectué la première visite d’un président turc à Khartoum en décembre de la même année. Il est arrivé à un point nommé puisque le Soudan, après deux décennies d’embargo commercial, cherchait désespérément à attirer les investissements étrangers. Au cours de sa visite, les deux pays ont signé une série d’accords sur des investissements turcs dans des domaines aussi divers que la construction du nouvel aéroport de Khartoum, de silos à céréales et d’abattoirs et la production d’électricité et de coton. La Turquie exploite aussi depuis 2014, et pour 99 ans, près de 780 000 km2 de terres cultivées au Soudan.

L’accord le plus important signé lors de la visite d’Erdogan portait sur l’attribution temporaire de l’île de Suakin, sur la mer Rouge, à la Turquie, qui sera notamment chargée de construire un port pouvant accueillir des navires civils et militaires. Comme en Somalie, l’action du Qatar s’aligne sur celle de la Turquie. En mars dernier, Doha annonce des investissements de 4 milliards de dollars pour développer le port de Suakin l

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