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La ruée sur la mer Rouge

Lundi, 24 septembre 2018

Que se passe-t-il dans la mer rouge ? Depuis quelques années, notamment à partir du déclenchement de la guerre contre les Houthis au Yémen en mars 2015, cette région se trouve au milieu des convoitises des pays arabes du Golfe impliqués dans le conflit yéménite. Cet engouement produit des mutations et des réalignements géopolitiques qui auront des conséquences durables.

Premiers acteurs impliqués dans cette intense activité diplomatique: les Emirats Arabes Unis (EAU) et l’Arabie saoudite, qui sont au premier plan de la coalition militaire arabo-internationale contre les rebelles houthis. Djeddah, la ville portuaire saoudienne sur la mer Rouge, a accueilli le 16 septembre, en présence du roi Salman, la signature d’un accord de paix « historique » entre l’Ethiopie et l’Erythrée.

Ces deux pays de la Corne de l’Afrique étaient en situation de « guerre froide » depuis 20 ans, en raison d’un contentieux frontalier qui avait dégénéré en guerre meurtrière entre 1998 et 2000. Un accord sur le règlement de ce litige, signé à Alger en juin 2000, est resté lettre morte.

Dans une annonce surprise, le nouveau premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a indiqué en juin dernier sa disposition à l’appliquer. Depuis, les événements se sont précipités jusqu’à la signature solennelle de l’accord de Djeddah. Il est établi que les EAU y ont joué un rôle de premier plan, en coordination avec les Saoudiens. En signe de reconnaissance, les deux dirigeants éthiopien et érythréen ont choisi l’Arabie saoudite, le chef de file des monarchies du Golfe, pour sceller leur réconciliation.

La guerre au Yémen explique en grande partie cet intérêt de Riyad et d’Abu-Dhabi pour la région stratégique du sud de la mer Rouge, cruciale pour la réussite des opérations militaires contre les Houthis et l’efficacité du blocus qu’imposent les pays de la coalition sur le littoral yéménite en vue d’empêcher le trafic d’armes en provenance de l’Iran. C’est ainsi que l’Arabie saoudite a demandé et obtenu de Djibouti, depuis octobre 2015, l’usage du camp Lemonier sur la mer Rouge afin de soutenir ses opérations militaires au Yémen. Elle a annoncé en décembre 2016 qu’elle transformera le camp en une véritable base militaire.

Pour leur part, les EAU ont ouvert en septembre 2015 une base militaire dans le port d’Assab, au sud de l’Erythrée, qu’ils utilisent dans la guerre au Yémen. Les Emiratis ont également obtenu en février 2017 l’approbation du parlement de Somaliland, un Etat autoproclamé qui faisait partie de la Somalie, pour le développement et l’usage du port de Berbera sur le Golfe d’Aden, qu’ils entendent utiliser dans le soutien aérien aux opérations militaires au Yémen. Ils cherchent aussi à faire usage du port de Bosasso, toujours sur le Golfe d’Aden, dans l’Etat somalien fédéral de Puntland. Mais l’opposition du président somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed, proche du Qatar et de la Turquie, empêche la concrétisation de l’entreprise.

La sécurisation de leurs exportations pétrolières vers l’Europe et les Etats-Unis est une autre raison qui explique la ruée de Riyad et Abu-Dhabi sur les pays du littoral occidental de la mer Rouge, dans un contexte de désintérêt américain dans le Moyen-Orient depuis l’époque de l’ancien président Barack Obama. Pour ce faire, les deux capitales s’emploient à sécuriser le détroit de Bab Al-Mandeb, à l’entrée sud de la mer Rouge, par lequel transite 1,5 milliard de barils de pétrole par an en provenance du Golfe. Ce détroit se trouve dans une région dangereuse entourée par deux guerres civiles, au Yémen à l’est et en Somalie à l’ouest. Celle en Somalie posait le danger désormais réduit de la piraterie, alors qu’au Yémen, les Houthis, soutenus par l’Iran, avaient menacé en janvier dernier de bloquer le détroit si la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite continue son avancée vers le port stratégique de Hodeida sur la mer Rouge.

Le regain de tension entre les Etats-Unis et l’Iran et la réimposition, souhaitée par Riyad, de sanctions américaines contre Téhéran ont poussé ce dernier à menacer d’interrompre le trafic pétrolier dans le Golfe, en bloquant le détroit d’Ormuz. Cette menace, récurrente d’ailleurs, a incité l’Arabie saoudite à chercher une alternative qu’elle a trouvée dans l’acheminement, via oléoduc, de ses exportations pétrolières vers la mer Rouge.

Riyad estime ainsi sa sécurité nationale tributaire de la sécurisation de la mer Rouge et de l’endiguement de la présence iranienne sur ses bords. C’est dans ce sens qu’il développe sa flotte militaire en mer Rouge. Il y a quelques années, il avait pressé le Soudan, Djibouti et la Somalie de couper les ponts avec l’Iran et obtenu gain de cause. En septembre 2014, Khartoum ferme les centres culturels iraniens et expulse des diplomates de la République islamique. En janvier 2016, il expulse l’ambassadeur iranien alors que Djibouti et la Somalie rompent leurs relations diplomatiques avec l’Iran, à la suite de l’attaque contre l’ambassade saoudienne à Téhéran, intervenue après l’exécution d’un religieux chiite en Arabie saoudite. Le jour même de l’annonce par Mogadiscio de la rupture des relations avec Téhéran, Riyad promet 50 millions de dollars d’aide à la Somalie.

Riyad et Abu-Dhabi cherchent aussi à isoler diplomatiquement le Qatar, avec lequel ils sont en conflit majeur depuis juin 2017. Ils y ont réussi dans le cas de l’Erythrée, qui était proche de Doha et Téhéran jusqu’en 2015. Asmara recevait une aide de l’Iran et accordait des facilités à sa flotte dans le port d’Assab. De son côté, Doha déployait ses bons offices dans le conflit frontalier opposant l’Erythrée au Djibouti dans la région du cap Douméra sur la mer Rouge. Il maintenait une force de maintien de la paix dans cette région frontalière, pour aider à un règlement pacifique.

Mais depuis le déclenchement de la guerre au Yémen et les tentatives de rapprochement déployées par les EAU en sa direction, Asmara change de position en faveur de la coalition menée par l’Arabie saoudite. Il autorise Abu-Dhabi à utiliser le port d’Assab et rompt ses rapports avec Téhéran. Il se range du côté des Saoudiens et des Emiratis dans leur conflit avec le Qatar, qui retire, en juin 2017, son contingent de maintien de la paix. En contrepartie, l’Erythrée reçoit une aide en pétrole et pour la modernisation de son réseau électrique.

Des intérêts économiques et de sécurité alimentaire expliquent enfin l’action de l’Arabie saoudite et des EAU en direction notamment de l’Ethiopie, mais aussi du Soudan, deux pays disposant de larges terres cultivables.

Dans une visite sans précédent à Addis-Abeba en juin dernier, le prince héritier des EAU, Mohamed Bin Zayed Al Nahyan, promet un dépôt de 1 milliard de dollars à la Banque Centrale éthiopienne pour soutenir les réserves du pays en devises étrangères.

Il promet également deux milliards de dollars d’investissement dans les secteurs du tourisme, de l’énergie renouvelable et de l’agriculture. Les EAU et l’Arabie saoudite entendent particulièrement accroître leurs investissements dans le secteur agricole éthiopien, qui emploie 85% de la force de travail. L’Ethiopie, qui dispose d’un surplus d’eau, a de vastes terres arables dont le quart seulement est cultivé.

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