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Pourquoi la violence politique s’est-elle répandue en Egypte ?

Lundi, 04 février 2013

L’extension des manifestations de protestation et du recours à la violence, depuis la commémoration du 2e anniversaire du soulèvement populaire du 25 janvier, a fait dire à certains que l’Egypte serait aux portes d’une nouvelle révolution contre le régime en place. Il est vrai qu’en comparaison avec l’année dernière, le deuxième anniversaire du 25 janvier est bien plus meurtrier, avec quelque soixantaine de morts, dont une quarantaine dans la seule ville de Port-Saïd, et des centaines de blessés. Certes, les victimes et les blessés de Port-Saïd l’ont été pour une raison particulière : l’annonce, le 26 janvier, de la condamnation à mort de 21 natifs de la ville pour le massacre de 72 supporters du club de football cairote d’Ahli, lors d’un match du championnat en février dernier contre le club de Port-Saïd, Masri.

Mais le drame, bien que de nature différente, confirme que le recours aux manifestations de rue, qui virent rapidement à la violence, comme moyen de protestation et d’expression politique, est devenu monnaie courante, presque ordinaire, dans l’Egypte post-révolution. Ce phénomène s’est accompagné d’une montée des revendications scandées par les manifestants. Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des protestataires réclamer la chute du président Mohamad Morsi et du régime dominé par les Frères musulmans.

Cette réclamation a fait son apparition, pour la première fois depuis la chute de Hosni Moubarak, à l’occasion des fortes protestations déclenchées par la très controversée déclaration constitutionnelle du 21 novembre dernier, par laquelle le chef de l’Etat s’était attribué des pouvoirs absolus. Certes, le président s’est rétracté depuis devant la violence des manifestations populaires, mais le mal était fait. L’opposition libérale et de gauche ne rate plus depuis l’occasion pour dénoncer la dérive autoritaire et antidémocratique de Morsi et de la confrérie, dont il est issu, en invoquant régulièrement la déclaration constitutionnelle de novembre. Les protestataires sont certes loin de former un ensemble homogène. A l’exclusion des casseurs, des vandales et de ceux qui louent leurs services à certaines forces ou personnalités en vue de semer le désordre pour des intérêts politiques, de groupes de plus en plus nombreux de manifestants s’avouent ouvertement partisans de la manière forte contre le pouvoir pour obtenir gain de cause. Ils se disent avoir perdu la foi en les manifestations pacifiques pour atteindre les objectifs de la révolution qui, à leurs yeux, a été usurpée par la mouvance islamiste et au profit d’un seul groupe, les Frères musulmans, sans égard aux idéaux portés par la révolte populaire contre le régime de Moubarak.

Ces protestataires sont désormais déterminés à répondre par la violence à la violence policière et, plus significatif, à faire pression sur le pouvoir à travers des actes de sabotage. On a vu ainsi des manifestants couper des routes et des lignes de métro, perturber certains services publics, comme ce fut le cas avec le complexe administratif de la place Tahrir, ou encore attaquer des établissements publics et des postes de police, sans parler des attaques contre des sièges du Parti Liberté et Justice (PLJ), bras politique des Frères musulmans. Cette violence ne se limite pas au Caire et aux grandes villes, mais touche également les provinces. Les récents troubles intervenus à l’occasion du 2e anniversaire du 25 janvier ont frappé une douzaine de gouvernorats sur les 27 que compte le pays. Les incidents les plus graves ont eu lieu dans deux des trois villes dites du Canal de Suez, Port-Saïd (40 morts à la suite du verdict de la justice sur le drame du match de football) et Suez (9 morts). Ces deux villes, avec Ismaïliya, ont été par la suite soumises à un couvre-feu d’une trentaine de jours, annoncé par le président au troisième jour des émeutes. Mais les habitants de ces villes, en signe de défi aux autorités, ont multiplié les actes de violation du couvre-feu, dont l’organisation de manifestations et de matchs de football dans les rues. Ces actes indiquent la poursuite de l’effondrement de l’autorité de l’Etat. Le phénomène est apparu le jour du « vendredi de la colère », le 28 janvier 2011, au moment où les forces antiémeutes du ministère de l’Intérieur ont été défaites face aux manifestants. Deux ans après la chute de Moubarak, l’Etat ne s’en est pas encore remis et son autorité souffre toujours de ce discrédit auprès de la population.

L’un des symptômes en était l’apparition de groupes ou de groupuscules qui veulent se faire justice eux-mêmes et usent de la force contre leurs rivaux, au mépris de la loi, comme le groupe du Black Bloc, dont l’apparition est une réaction à l’intervention musclée de partisans des Frères musulmans contre des opposants au président Morsi, qui organisaient un sit-in devant le palais présidentiel, à la suite de sa déclaration constitutionnelle du 21 novembre. L’explication de cette montée du recours à la violence se trouve en partie dans le fait que le soulèvement du 25 janvier a créé des attentes croissantes, voire démesurées, sans rapport avec la dure réalité, notamment économique, du pays, chez de larges segments de la population, en particulier parmi ceux qui se sont révoltés contre l’ancien régime. Ceux-ci, et bien d’autres, sont aujourd’hui déçus par le peu d’accomplissements faits par les successifs gouvernements depuis la chute de Moubarak. Ils sont impatients de voir leur vécu changer.

Ce quotidien se rapporte à deux volets : économique (détérioration des conditions de vie) et politique (contraintes sur les libertés fondamentales). Le régime actuel, dominé par les Frères musulmans, porte à leurs yeux une responsabilité particulière dazns l’accomplissement des objectifs de la révolution et l’amélioration de leur quotidien, car son dirigeant est le premier président démocratiquement élu depuis la révolte du 25 janvier. Or, depuis son investiture, la division entre Egyptiens n’a jamais été aussi large et le fossé de méfiance ne cesse de s’élargir entre les deux principaux camps, islamiste et séculier, de la vie politique égyptienne. Le nouveau pouvoir a consacré plus de temps et d’énergie à asseoir l’autorité des Frères musulmans qu’à chercher à réunir les différentes forces politiques autour d’un dénominateur commun, à même de faire face aux problèmes titanesques qu’affronte le pays, aussi bien sur les plans économique que politique. Aujourd’hui, la confrérie se retrouve presque seule : le parti salafiste ultraconservateur, Al-Nour, deuxième force politique et allié naturel du PLJ, s’est rejoint aux demandes de l’opposition libérale du Front national du salut portant notamment sur la formation d’un gouvernement d’union nationale, l’amendement des articles controversés de la Constitution, le limogeage du procureur général, nommé illégalement par le président, et le refus de la domination des Frères musulmans sur les institutions de l’Etat et la vie politique.

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