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La recomposition des salafistes d’Egypte

Mardi, 15 janvier 2013

Les salafistes, deuxième force politique en Egypte après les Frères musulmans, sont en pleine recomposition, en prévision des législatives prévues en avril. Mercredi dernier, le parti Al-Nour, qui avait remporté avec ses alliés salafistes 25 % des sièges de l’ancienne Assemblée du peuple (Chambre basse du Parlement) dissoute mi-juin dernier, a choisi son nouveau dirigeant, Younès Makhyoun. Ce choix renforce l’emprise des prêcheurs de l’« Appel salafiste », la plus importante organisation salafiste d’Egypte, dont Al-Nour est l’émanation, sur la direction des affaires du parti, après la démission, le 29 décembre, de l’ancien président du parti, Emadeddine Abdel-Ghafour. Ce dernier était entré en conflit ouvert, mi-septembre, avec les idéologues du parti, les cheikhs de l’« Appel salafiste », sur la politique à suivre par le parti. Abdel-Ghafour, considéré comme pragmatique et modéré parmi les salafistes qui se réclament d’une interprétation littérale de l’islam, s’opposait à la mainmise sur Al-Nour des prédicateurs de l’« Appel salafiste ». Après plusieurs tentatives infructueuses de réconciliation, le conflit s’est finalement soldé par le départ d’Abdel-Ghafour, avec quelque 150 membres d’Al-Nour, pour fonder, le 2 janvier, un nouveau parti salafiste, Al-Watan (la patrie).

Reste à savoir l’impact de cette dissidence sur la popularité et les résultats d’Al-Nour et de la mouvance salafiste en général, lors des prochaines législatives. Al-Nour devrait probablement payer un prix à cette défection faite par ceux qui comptent parmi ses meilleurs dirigeants et membres. Plusieurs démissionnaires étaient d’anciens députés à l’Assemblée du peuple dissoute et des membres de l’actuel Conseil consultatif (Chambre haute du Parlement), chargé temporairement du pouvoir législatif, dans l’attente de l’élection de la Chambre des députés. Il est cependant plus difficile de mesurer l’impact de cet émiettement sur le courant salafiste en général lors de la prochaine échéance électorale. Car il s’agit également de la proche création d’un nouveau parti salafiste, et non des moindres, sous la direction du prêcheur controversé Hazem Salah Abou-Ismaïl, ancien candidat à la présidentielle, disqualifié de la course en raison de la nationalité américaine de sa mère. Célèbre orateur, Abou-Ismaïl drainait les foules et une large frange salafiste « révolutionnaire » s’identifiait à ses idées radicales pour une application immédiate, et sans compromis, de la charia. Ses partisans, connus sous le nom des Hazemoun (du nom de Hazem), sont parmi les plus radicaux et les plus violents. Ils avaient fait, début décembre, le siège de la Cité de production des médias, où siègent les chaînes satellites privées, en protestation contre les attaques menées par celles-ci contre le projet de Constitution controversé. La police leur a également attribué l’attaque contre le siège du parti libéral néo-Wafd au Caire, le 15 décembre.

Abou-Ismaïl a annoncé, le 29 décembre, son alliance électorale avec le nouveau parti Al-Watan : étrange combinaison pour ce dernier qui se veut plus modéré qu’Al-Nour. Son président dirigeait au parti Al-Nour ce qui était convenu d’appeler « l’aile réformiste ». Les dirigeants d’Al-Watan qualifient Al-Nour de trop rigide et réfractaire à former des alliances électorales avec d’autres partis islamistes, comme les Frères musulmans. Il est vrai qu’Al-Nour s’était retiré de son alliance électorale avec le Parti Liberté et Justice (PLJ, bras politique de la confrérie) lors des dernières législatives, en raison des tendances hégémoniques du PLJ. Il avait refusé de soutenir le candidat de ce dernier, Mohamad Morsi, ainsi que la candidature d’Abou-Ismaïl, au premier tour de la présidentielle, leur préférant celle de l’islamiste modéré, ancien Frère musulman, expulsé de la confrérie en juin 2011, Abdel-Moneim Aboul-Foutouh, qui semblait alors avoir de sérieuses chances de remporter la présidentielle de juin dernier. Toujours est-il que la nouvelle alliance, certes purement électorale, entre Al-Watan, qui se veut pragmatique et modéré, et le jusqu’au-boutiste Abou-Ismaïl, qui rejette tout compromis dans l’application de la charia, paraît étrange pour beaucoup. Les dirigeants d’Al-Nour n’ont pas manqué de railler cette alliance. Le porte-parole du parti, Nader Bakkar, a réagi à la création de l’alliance en indiquant qu’elle place désormais Al-Nour au centre-droit, en allusion aux positions extrémistes d’Abou-Ismaïl, en contradiction avec le caractère modéré dont Al-Watan cherche à se prévaloir. « Nous ne sommes plus à la droite de la droite ».

Le courant salafiste dans son ensemble ne devrait pas en principe perdre de sa popularité lors des prochaines élections. Il se présente divisé entre un plus grand nombre de partis que lors des dernières législatives. Cet éparpillement devrait par contre profiter en premier lieu aux Frères musulmans, qui considèrent les salafistes, plutôt que les libéraux, comme leurs rivaux les plus sérieux et les plus dangereux, car ils évoluent sur le même terrain religieux. Leur division devrait rendre plus faciles au PLJ la gestion de la bataille électorale, la composition d’une majorité parlementaire et la formation d’une coalition gouvernementale qui, conformément à la nouvelle Constitution, reviendra au parti de la majorité. Les dirigeants d’Al-Nour accusent publiquement la confrérie d’avoir joué un rôle dans la scission chez les salafistes pour les affaiblir. Depuis sa création, le nouveau parti Al-Watan s’est placé sous l’ombrelle d’une autre organisation salafiste, l’Organisme islamique des droits et de la réforme, proche des Frères musulmans, où siège le vice-guide Khaïrat Al-Chater, éminence grise et financier de la confrérie. Il aurait encouragé Abdel-Ghafour à former son propre parti. Ce dernier fait d’ailleurs partie de l’équipe du président Morsi, issu des Frères musulmans, où il occupe depuis fin août le poste d’assistant du président pour les relations avec la société civile. Ce que rejetait l’aile radicale et dogmatique d’Al-Nour proche des religieux de l’« Appel salafiste ». Invoquant un conflit d’intérêts, elle réclamait la démission d’Abdel-Ghafour de ce poste ou sa démission de la présidence du parti. Contrairement à l’« Appel salafiste », qui rejette toute alliance avec les Frères musulmans, pour des raisons idéologiques, le chef du parti Al-Watan était plutôt favorable à une alliance électorale avec le PLJ, pour des raisons politiques et doctrinaires (parenté religieuse). Rien n’empêche qu’il forme une alliance avec ce parti à l’approche des législatives.

La récente division chez le principal parti salafiste, Al-Nour, et la proche création d’un nouveau parti salafiste sous la houlette du bouillonnant Abou-Ismaïl, couplées à la récente formation en novembre du parti islamiste « l’Egypte forte », par le modéré Aboul-Foutouh, rendent plus complexe le paysage politique égyptien à l’approche des législatives. Elles augurent aussi d’un Parlement divisé entre plusieurs forces islamistes, dont les contours restent à définir.

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