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Gasoil: Les Egyptiens au bord de la crise de nerfs

Chahinaz Gheith, Mardi, 09 avril 2013

Face à la pénurie qui frappe le pays depuis plusieurs semaines, l’activité du pays est perturbée, obligeant tous les acteurs de l’économie à s’organiser différemment tandis que leur patience est mise à rude épreuve. Récits d’un cauchemar.

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Il est midi, les rues du Caire sont toutes encombrées. Sur les chaussées se forment d’interminables files d’attente. Des véhicules en tous genres, microbus, minibus, camions, bus scolaires et même ambulances, attendent leur tour devant une station-service engendrant des embouteillages ici et là. Ils attendent immobiles et silencieux, moteurs éteints. Les conducteurs sont adossés à leurs véhicules, fumant une cigarette ou bavardant nonchalamment en attendant que la file avance vers les pompes à essence. Cette scène est devenue quasi quotidienne. Elle est provoquée par la crise du gasoil que l’Egypte connaît depuis plusieurs mois.

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Dans d’innombrables stations-service du Caire et dans les provinces, les cuves sont à sec alors que des centaines de véhicules attendent d’être approvisionnés. « Mieux vaut avoir du gasoil dans son réservoir qu’un dépôt bancaire en dollar !», lance Mohamad Yassine, chauffeur de microbus, puisant ce qu’il lui reste d’humeur plaisantine. Son quotidien est devenu un véritable calvaire. « C’est devenu invivable. Chaque jour, je me lève avant l’aube et je me rends à la station pour faire le plein et là je trouve déjà une vingtaine de véhicules qui font la queue, alors qu’il est à peine 4h du matin. Quand je ne peux pas être aussi matinal, je dois passer de longues heures de la journée à attendre pour obtenir quelques litres de carburant. Autrefois, je réservais certains moments de la journée pour boire un thé ou me reposer, mais maintenant je les passe à la station d’essence », lance Yassine planté devant la station. Et d’ajouter : « Nous avons lancé une grève partout en Egypte, nous avons coupé les routes pour protester contre le chômage forcé auquel nous sommes réduits à cause de la pénurie de gasoil. Pourtant, rien n’a été fait pour régler ce problème. Où est Morsi ? N’a-t-il pas promis avec son gouvernement de trouver des solutions rapides et de régler le problème du carburant ? Pourquoi envoie-t-il du gasoil à Gaza alors que nous n’en trouvons pas en Egypte ? Faut-il que nous soyons des Gazaouis pour que le président nous prête plus d’attention ? Que Dieu nous trouve une solution !».

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De longues queues se forment devant les boulangeries.

L’Egypte importe 40 % de son gasoil. Et comme les réserves en dollars ont chuté et que le gouvernement n’est plus en mesure de payer l’importation de ce carburant, trouver du gasoil est devenu un véritable parcours du combattant. Il faut faire la queue pendant des heures, voire des journées entières pour trouver du gasoil subventionné. Des camionneurs, des chauffeurs de bus, de microbus ou des paysans avec leurs tracteurs ne trouvent plus le carburant nécessaire à leur activité. Alors un marché noir du gasoil s’est développé. Déjà beaucoup de stations affichent : « Rupture de gasoil » ou « Hors service ». Certaines stations ont pris la décision de limiter la distribution du gasoil. Résultat : d’interminables querelles entre les pompistes et les chauffeurs exaspérés. « Que peut-on faire face à cette ruée alors que nous ne recevons que le tiers de ce que nous avions l’habitude de recevoir auparavant ?», déplore le patron d’une station située à Manial.

Véritables champs de bataille

Les stations-service se sont transformées en de véritables champs de bataille. La crise du gasoil a déjà fait 13 morts et 200 blessés. Car très souvent les chauffeurs de microbus en arrivent aux armes (blanches) pour obtenir le carburant. Certains accusent les stations-service de duper les citoyens en vendant seulement une partie de leurs stocks et en écoulant le reste au marché noir à des prix beaucoup plus élevés. La conséquence est une hausse des prix du carburant et de nombreux autres produits. Les fruits et légumes par exemple dont les prix ont été multipliés par deux ou trois en peu de temps se font rares à cause de la pénurie de carburant.

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Dans d’innombrables stations-service du Caire et dans les provinces, les cuves sont à sec alors que des centaines de véhicules attendent d’être approvisionnés.

Mais comment faire pour trouver les quelques gouttes restantes de gasoil ? Afin de se réapprovisionner en carburant, la meilleure solution pour Yassine reste le bouche à oreille. Autrement dit, ces pompistes ne vendent qu’à leurs amis chauffeurs. C’est donc de bouche à oreille que l’un ou l’autre est informé de la disponibilité de gasoil. Et c’est ce qu’a fait Yassine en entretenant une bonne relation avec le pompiste pour avoir accès à la réserve, pas bête. « De nos jours, il vaut mieux connaître un pompiste qu’un ministre !», lance-t-il en rigolant. Parfois encore il n’hésite pas à lui glisser quelques livres pour qu’il fasse le plein sans être obligé de faire la queue. Si rien ne marche, il recourt au marché noir pour gagner son pain. « D’habitude, je fais 5 fois la route Ramsès-Haram aller-retour, je n’ai besoin que de 50 litres de gasoil. Aujourd’hui, avec les longues files d’attente, je ne fais que deux ou trois va-et-vient seulement. De plus, je paie entre 3,25 et 4,25 L.E. le litre de gasoil au marché noir, alors qu’officiellement on le vend à 1,25 L.E.», s’indigne Yassine qui a dû augmenter le coût du transport pour compenser sa perte. Une situation qui a provoqué non seulement la grogne des usagers mais aussi des accrochages entre eux et le chauffeur. « Augmentez le tarif et laissez-nous payer. Nous n’avons qu’à tendre nos bras vers le ciel et prier le Bon Dieu »,

s’insurge Samira, une passagère tout en ajoutant que bien que les chauffeurs de microbus aient augmenté le tarif de 2,5 à 5 L.E., ils décident de l’itinéraire à prendre, optent pour les courtes distances, loin des embouteillages afin d’épargner du carburant. « Il n’y a pas de carburant dans les stations, ce n’est pas de notre faute », argumente le chauffeur. De fait, le manque de gasoil a provoqué une hausse des prix des tarifs des transports publics. Ceux qui prennent les autobus paient désormais 25 piastres de plus. Pour les minibus, l’augmentation est de 50 piastres pour les longs trajets.

Même son de cloche pour Ali, chauffeur d’un bus touristique qui confie avoir rêvé chaque nuit de gasoil. Il se veut pessimiste pour les quelques jours à venir surtout que le manque de carburant a donné un nouveau coup dur au tourisme, déjà touché par les troubles politiques. Autrement dit, l’image des longs rangs de véhicules dans les stations-service dans la capitale n’est pas rassurante pour les étrangers et a même contribué à annuler les réservations de plusieurs agences touristiques. Ali a été obligé de passer la nuit à la belle étoile avec un groupe de touristes devant une station d’essence. Pourtant, il se considère chanceux par rapport à ses collègues qui travaillent à Louqsor et Hurghada où la crise est encore plus aiguë. « Sur les routes du désert, c’est rare de trouver une station-service et s'il y en a une, on peut passer trois ou quatre nuits pour avoir du gasoil, distribué au compte-gouttes », dit Ali, tout en pointant le doigt en direction de la mafia qui alimente le marché noir et qui, littéralement, nage dans le bonheur depuis que la révolution a tourné au vinaigre.

Avides de gain facile, ces « bandits », comme ils sont appelés, profitent des longues files de véhicules et au moyen de jerricanes investissent les stations d’essence dès l’aube pour être servis les premiers. Ensuite, ils revendent ce carburant, plus cher à des conducteurs pressés.

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Les stations-service se sont transformées en de véritables champs de bataille.

Et si le secteur du transport a été le premier à payer les frais de cette pénurie, d’autres ont également été touchés par cette crise. Aujourd’hui, les files d’attente sont partout, aussi bien face aux stations d’essence, aux boulangeries, que face aux stations de bus. Des citoyens circulent même avec des jerricanes de gasoil à la main. En Egypte, c’est donc la paralysie presque totale. Car ce produit subventionné et introuvable sert à faire fonctionner de nombreux secteurs vitaux.

Cultures menacées par la sécheresse

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L’image des longs rangs de véhicules dans les stations-service a contribué à annuler les réservations de plusieurs agences touristiques.

Dans les villages, les cultivateurs sont les plus durement touchés. Faute de pouvoir actionner leurs pompes à eau ou leurs tracteurs, leurs cultures sont menacées par la sécheresse. Desséché, le sol égyptien devient peu à peu incultivable. « C’est un énorme désastre. Nous craignons de ne plus pouvoir utiliser nos engins agricoles alors que certaines récoltes comme le blé approchent », fulmine Am Mahmoud, la soixantaine, tout en s’appuyant sur son tracteur à l’arrêt, par manque de carburant. Et d’ajouter : « Nous en avons assez de transporter des bidons et d’attendre pendant des heures espérant obtenir quelques litres. Ce qui nous oblige parfois à l’acheter au prix fort. Le coût de l’irrigation d’un feddan (0,42 ha) de riz est passé de 400 à 800 L.E. ». Dans son village comme dans toutes les villes d’Egypte, les coupures d’électricité se font en conséquence de plus en plus courantes. L’été dernier avait déjà été marqué par des coupures importantes d’électricité dans différents gouvernorats. Une situation qui avait provoqué un fort mécontentement et des refus de payer les factures. Or, ces trois dernières semaines, soit bien avant la saison estivale, les coupures d’électricité dans la capitale et divers gouvernorats laissent augurer de jours difficiles.

Autre scène, autre image. Dans le quartier de Bassatine au Caire, de longues queues se forment devant les boulangeries, certaines sont fermées alors que devant d’autres, les files sont interminables. « Toutes les boulangeries autour de chez moi sont fermées », se plaint Réfaat, artisan qui dit parcourir des kilomètres à la recherche de quelques galettes. Se procurer du pain subventionné est devenu aujourd’hui une corvée pour les habitants de ce quartier qui doivent se lever très tôt pour faire la queue pendant de longues heures devant la boulangerie. Arrivés sur place, ils voient une affiche sur laquelle est inscrit : « Pas de pain à cause du gasoil ». En effet, les boulangers qui vendent le pain subventionné, base de l’alimentation des plus pauvres, n’ont pas reçu leur quota de gasoil subventionné, ce qui a déjà provoqué des pénuries. « C’est le début de la révolution de la faim, ou plutôt l’Egypte des ventres vides !», martèle en guise d’avertissement Ragab, un boulanger du centre-ville.

Dans un quartier résidentiel, Hassan, ingénieur et père de deux garçons, a reçu une lettre de l’école privée de ses enfants, située sur la route Le Caire-Ismaïliya, l’informant qu’elle allait fermer ses portes pour deux ou trois jours. Raison invoquée : le service de ramassage est interrompu, puisque les chauffeurs ne trouvent plus de gasoil. Sentant que la crise allait encore durer, l’école lui a envoyé une autre lettre signalant qu’il devait amener lui-même ses enfants. Une nouvelle qui est loin de l’arranger et du coup, sa vie a été chamboulée. Sa femme, travaillant dans une société privée, a eu le même problème. En raison du manque du gasoil, l’entreprise qui transporte les employés a mis ses bus à l’arrêt. Alors à l’approche des examens de fin d’année, 18 millions d’élèves et d’étudiants risquent de vivre un véritable calvaire. Déjà, dans quelques villages, certains révisent leurs leçons à la bougie. Une scène qui nous ramène des centaines d’années en arrière .

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