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A peine libérés de prison, des opposants sénégalais prêts à poursuivre leur lutte

AFP , Vendredi, 23 février 2024

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Archive - Le chef de l’opposition sénégalaise Ousmane Sonko s’adresse aux journalistes après sa libération de la police à Dakar, au Sénégal, le 8 mars 2021. Sonko a subi un revers majeur dans sa quête pour contester la présidence le vendredi 5 janv. 2024 quand un tribunal supérieur a confirmé la condamnation en diffamation dans une affaire intentée contre lui par un ministre du gouvernement. Photo : AP

Mohamed Sy a du mal à réaliser. Après plus de six mois de prison à Dakar, il vient d'être relâché. Depuis, dans sa famille ou dans la rue, il est célébré en héros, comme beaucoup de ses camarades libérés, partisans de l'opposant sénégalais Ousmane Sonko.

"Les gens me félicitent ou m'offrent de l'argent alors que d'habitude quand tu sors de prison tu es stigmatisé, c'est dingue", dit cet électricien de 34 ans, marié et père d'un enfant.

Pour lui, cette compassion exceptionnelle est liée au projet qu'il défend et à son arrestation, que tout le monde sait arbitraire. Sa détermination à défendre ses idées politiques sort renforcée, poursuit-il.

Son arrestation remonte à début août 2023. Ce jour-là, il dit avoir été arrêté parce qu'il avait brandi une photo d'Ousmane Sonko. L'AFP n'a pu le vérifier.

Sonko, figure de l'opposition antisystème, au discours souverainiste, panafricaniste et social, pourfendeur des élites et de l'emprise économique et politique exercée selon lui par l'ex-puissance coloniale française, venait d'être incarcéré pour "appel à l'insurrection".

Sa candidature à la présidentielle a été invalidée, mais ses partisans restent mobilisés pour défendre son projet, désormais porté par Bassirou Diomaye Faye.

Au total, 344 détenus, majoritairement des partisans de Sonko, ont été libérés depuis une semaine et plus de 200 autres dossiers sont à l'examen. Selon des organisations de défense des droits humains, près de 1.000 membres et militants de l'opposition ont été arrêtés dans tout le pays depuis mars 2021.

La ministre de la Justice Aïssata Tall Sall a réfuté tout caractère politique à ces libérations provisoires. Elles répondent, selon elle, à une volonté de désengorger les prisons, mais aussi à la demande du président Sall de prendre des mesures pour "pacifier l'espace public", après l'une des plus graves crises politiques au Sénégal depuis l'indépendance du pays, liée à l'annonce du report de la présidentielle du 25 février 2024.

Le Conseil constitutionnel a ensuite invalidé le report et demandé au président, qui n'est pas candidat à sa succession après deux mandats consécutifs depuis 2012, d'organiser le scrutin "dans les meilleurs délais". Entre temps, des manifestations réprimées par les forces de sécurité ont fait quatre morts.

Fraternité

Comme beaucoup de détenus, Mohamed dit avoir été libéré sans explication. "J'étais déjà couché quand les gardes sont venus me dire +prends tes bagages, tu sors+ sans un mot de plus", raconte-t-il.

Poursuivi pour des "actes susceptibles de compromettre la sécurité de l'État", il n'a pas été jugé. Cette accusation est l'une des plus courantes portée contre les opposants, avec appels à l'insurrection, diffusion de fausses nouvelles, complot en vue de commettre des actes terroristes et diffamation.

Plusieurs détenus rencontrés par l'AFP clament leur innocence et affirment avoir été arrêtés, malmenés pour certains, alors qu'ils ne participaient pas à des manifestations.

Devant la prison de Rebeuss, parents, amis ou simples curieux attendent la libération d'autres opposants. Non loin de là, Mohamed Sy et quelques-uns de ses camarades "jailman" comme ils s'appellent eux-mêmes, fraternisent.

Accolades, blagues, éclats de rire, partage de goûter... L'ambiance est bon enfant.

"Tu respires la forme mon pote, regarde ton ventre il a bien grossi", lance-t-il à l'un d'eux en le lui tapotant. La bande de copains dont certains se sont mis sur leur trente-et-un, des bracelets aux couleurs du Pastef (le parti dissous d'Ousmane Sonko) au poignet, éclatent de rire.

Tout perdu 

Ils se disent tous fiers de leur résilience et solidarité en prison.

"C'était une épreuve et on l'a réussie avec succès. Être emprisonné, c'est un moindre mal dans ce combat. On est même prêt à donner nos vies pour que le projet (du Pastef) réussisse s'il le faut", dit Yoro Ndao, les yeux brillants.

Tous dénoncent toutefois des conditions de détention "extrêmes" avec des chambres exiguës et surpeuplées, une nourriture de mauvaise qualité, des toilettes insalubres...

Mouhamed Ndiaye, lui, assure être resté quatre mois sans dormir faute d'espace dans sa cellule. Alors qu'il avait investi dans des moto-taxis, Mouhamed, incarcéré pendant 11 mois, affirme devoir tout recommencer à zéro.

"Nous faire vivre tout ça et du jour au lendemain on nous demande de sortir. C'est trop facile. Avant de sortir de prison, j'étais décidé à prendre la mer pour sortir de ce pays quand je serai relâché", dit-il. Mais sa mère l'en a dissuadé, et la défense du projet de M. Sonko le pousse désormais vers un nouvel objectif, assure-t-il.

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