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Au Burkina Faso, l’incertitude

Sabah Sabet , (avec Agences) , Mercredi, 05 octobre 2022

Avec un deuxième putsch en huit mois, le Burkina Faso entre dans une nouvelle phase d’instabilité, alors que le pays fait déjà face à d’importants défis sécuritaires et à des relations tendues avec son voisinage.

Au Burkina Faso, l’incertitude
L’ambassade de France et l’Institut français à Ouagadougou ont été la cible de violences.

Un putsch contre un pouvoir arrivé par un putsch. Souffrant déjà d’une situation sécuritaire critique, ainsi que de relations tendues avec des organisations panafricaines et internationales, le Burkina Faso est à nouveau dans la tourmente, après le nouveau coup d’Etat qui a eu lieu vendredi 30 septembre.

Après avoir, dans un premier temps, refusé sa destitution par des militaires, le chef de la junte au pouvoir, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, a accepté, dimanche 2 octobre, suite à une médiation des chefs religieux burkinabés, de démissionner. « Suite aux actions de médiation menées par ces chefs entre les deux rivaux, le président Paul-Henri Sandaogo Damiba a proposé lui-même sa démission afin d’éviter des affrontements aux conséquences humaines et matérielles graves », ont indiqué les médiateurs dans un communiqué. Tout a commencé lorsqu’un groupe de militaires a annoncé vendredi dernier, à la télévision nationale du Burkina Faso, la mise à l’écart du chef de la junte, Paul-Henri Damiba, au pouvoir depuis un coup d’Etat en janvier. Les militaires ont également proclamé la dissolution du gouvernement et de la Constitution.

Le nouvel homme fort du pays, désigné président du Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR), est désormais le capitaine Ibrahim Traoré. Cet homme de 34 ans était jusqu’à présent le chef de l’unité des forces spéciales antidjihadistes « Cobra », créée en 2019, dans la région de Kaya (nord). Selon des observateurs, c’est à cause de l’incapacité du pouvoir d’enrayer la violence qu’il a été renversé. En effet, les putschistes ont invoqué « la dégradation continue de la situation sécuritaire » dans le pays, alors que Damiba avait promis de hisser la question de la sécurité au sommet de ses priorités. Huit mois plus tard, son bilan reste mitigé. Des attaques meurtrières, touchant des dizaines de civils et de soldats, se sont multipliées dans le nord et l’est, où des villes sont désormais soumises à un blocus des djihadistes. Symbole d’une situation explosive, le lieutenant-colonel Damiba avait limogé son ministre de la Défense pour assumer lui-même ce rôle, le 13 septembre. En juin, le médiateur de l’Afrique de l’Ouest pour le pays déclarait que les autorités burkinabées ne contrôlaient que 60% du territoire.

Un argument qui ne justifie cependant pas le putsch. Dans un communiqué, la Communauté Economique Des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) — dont le Burkina est suspendu des instances depuis le coup d’Etat de janvier— a « condamné avec la plus grande fermeté la prise de pouvoir par la force qui vient de s’opérer ». Lundi 3 octobre, la Cédéao a dépêché une mission sur place, avec, notamment, son médiateur pour le Burkina Faso, l’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou, et le président de la Commission de la Cédéao, le Gambien Omar Alieu Touray.

Le président de la Commission de l’Union Africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, a lui aussi réprouvé le « changement anticonstitutionnel de gouvernement » au Burkina Faso, alors que l’Union européenne et les Etats-Unis ont exprimé leurs « inquiétudes » face à la situation à Ouagadougou. En réponse, Traoré a promis de convoquer « incessamment les forces vives de la Nation » afin de désigner un « nouveau président du Burkina Faso, civil ou militaire ».

Un sentiment anti-français ravivé

En outre, cette crise a ravivé le sentiment anti-France au pays, alors que le refus de la présence française est déjà présent dans d’autres pays du Sahel comme le Mali. Le lendemain du putsch, les militaires ont accusé la France d’aider Damiba à « planifier une contre-offensive », depuis la base française de Kamboisin. Et des centaines de manifestants ont pris pour cible les institutions françaises à Ouagadougou.

Des accusations complètement démenties par Paris. « Paul-Henri Damiba n’a jamais été accueilli sur cette base et n’a jamais été accueilli dans notre ambassade », a affirmé, samedi 1er octobre sur France 24, la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Anne-Claire Legendre. Ces attaques « sont le fait de manifestants hostiles, manipulés par une campagne de désinformation à notre encontre », a poursuivi la porte-parole. En France, en revanche, on pointe du doigt la Russie, dont les drapeaux ont été hissés dans les rues d’Ouagadougou. La France accuse régulièrement la Russie de mener des campagnes de désinformation pour la discréditer.

Face à cette guerre d’influence, les putschistes tentent d’envoyer des messages d’apaisement. Or, l’inquiétude est de mise : ce coup d’Etat peut mener à de nouvelles divisions dans l’armée, au risque de faire entrer le pays dans un cycle infernal.

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