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La maternité pensée autrement

Dina Darwich , Jeudi, 21 mars 2024

« La maternité est un don, pas une souffrance ». C’est le nom d’une initiative lancée par la maison d’édition Honna qui aborde tous les aspects de la maternité loin des clichés et des concepts idéalistes ancrés dans la société. Focus à l’occasion de la Fête des mères.

La maternité pensée autrement

« Je suis restée perturbée durant de longues années avant de passer à l’action et réaliser mes rêves. Je me suis mariée à l’âge de 22 ans et je n’ai pas eu le privilège de poursuivre mes études post-universitaires. Et bien que j’aie consacré 7 ans de ma vie à élever mes enfants et prendre soin d’eux, quand j’ai décidé d’entamer ma thèse de magistère après 17 ans de mariage, j’ai essuyé un refus total de la part de mon entourage », explique Inès Abdel-Wahed, 44 ans, fonctionnaire au département médiatique auprès du ministère de la Santé, mère de deux filles et d’un garçon. « Tes enfants ont besoin de toi, tu dois leur consacrer tout ton temps. Il vaut mieux mettre cet argent de côté pour eux. Si tu dois assister à des cours à l’université ou participer à un colloque, qui va s’occuper d’eux ? Des désapprobations du genre, j’en ai eu droit sans cesse, d’autant plus que je vis dans une société semi rurale et conservatrice à Mansoura. Une situation qui m’a troublée alors que j’étais convaincue que je pouvais à la fois prendre soin de mes enfants et oeuvrer à réaliser mes ambitions, car l’un n’empêche l’autre. Mais mon entourage me faisait circuler un message, à savoir que le fait de chercher à me prouver est un dilemme. Comme si cela allait réduire mon rôle de mère, autrement dit, ne pas être à la hauteur de cette responsabilité », confie-t-elle.


L’objectif de cette initiative est de bouleverser le profil classique de la mère idéale.

L’histoire d’Inès n’est pas unique. Dès que la femme devient maman, elle commence à subir des pressions sociales. Un certain profil idéal de la maternité lui est tracé, jusqu’à comparer parfois cette expérience à un voyage pénible.

Inès a réussi à faire son choix, en poursuivant sa vie en tant que maman seule, et depuis, elle semble avoir retrouvé sa sérénité. « Je suis parvenue à me reconcilier avec moi-même. Aujourd’hui, je suis convaincue qu’il n’y pas de profil fixe pour être une bonne maman, mais ce sont les conditions et les priorités qui doivent forger son expérience. A chacune sa particularité, sa spécifité et son charme », lance Inès, dont le cri a fait écho au sein de la maison d’édition Honna (elles), où elle a participé dans les ateliers qui ont abordé ce sujet.

Fondée en 2017, Honna est la première maison d’édition à s’occuper des questions liées à la femme en Egypte. Aujourd’hui, elle a lancé un projet ayant pour but d’ouvrir ce dossier longtemps resté sous silence. Il s’agit de trouver une nouvelle formule de la maternité. Intitulé Al-Omouma Menha mech Mehna (la maternité est un don, pas une souffrance), ce projet tente de créer un espace où les mères biologiques et les mères alternatives peuvent s’exprimer.


A chaque femme sa conception spécifique de la maternité.

Désacraliser le rôle de la mère

« Pourquoi ton enfant n’a pas eu de bonnes notes ? ». « C’est un gamin, laisse-le jouer, il doit respirer ». « Il a maigri, tu ne le nourris pas assez ». « Ta fille a grossi, ne la laisse pas devenir obèse ». « Il a attrapé froid, ne le laisse pas sortir sans être bien couvert ». « Une femme divorcée doit vivre pour ses enfants » … Ces propos sont, en fait, des témoignages qui taraudent l’esprit de la femme une fois devenue mère. C’est derrière les coulisses de la maternité que se cachent parfois les cris étouffants de certaines mères. « Le thème de la maternité est rarement abordé, comme s’il était un sujet privé que chaque femme doit gérer toute seule, et ce, bien que plusieurs autorités imposent leur impact sur le rôle prévu de la mère : la famille, l’Etat, la société. La culture transmet des conseils aux mères afin qu’elles puissent remplir leur rôle selon les normes imposées par la société, donnant ainsi une certaine image à la mère. Cette culture reconnaît rarement la maternité comme un défi psychologique pour les femmes. Au contraire, la maternité est souvent présentée comme une relation sacrée. Il n’y a pas de place pour un discours sociétal au sujet du désir de nombreuses mères de se libérer de cette position déterminée à l’avance ou même de prêter attention aux émotions complexes qui accompagnent le processus parental. Si les mères évoquent ces sentiments, elles sont considérées comme des êtres anormaux ou pathologiques », explique Hind Salem, directrice de la maison d’édition HonnaLes femmes sont élevées de manière à devenir de bonnes mères qui doivent suivre un code moral basé sur le sacrifice et l’altruisme, tout en mettant de côté leurs propres ambitions afin de satifaire les besoins et les désirs de leurs enfants. En échange de ce sacrifice, il y a une promesse pour elles, celle de gagner l’acceptation sociale et religieuse. Les mères qui ne suivent pas ce code moral reçoivent une punition sociétale cachée qui se traduit par le blâme et le manque d’appréciation », avance-t-elle.


Le cinéma a appuyé sur le profil classique de la mère.

Selon la même source, les filles sont préparées dès leur plus jeune âge à jouer des rôles spécifiques centrés sur la maternité. Les filles devraient être formées à la procréation, à la garde des enfants, aux tâches ménagères et d’autres encore. Cette tâche est fondamentalement liée au concept du patriarcat, qui façonne les relations homme-femmes et qui cantonne les femmes à des rôles spécifiques. « D’ailleurs, nous avions constaté jusqu’à récemment que les mouvements féministes demandaient l’égalité entre hommes et femmes dans le domaine du travail, devant la loi et dans l’espace privé en tant que force de la société, mais personne n’a écouté l’expérience de la mère en tant qu’individu. La plupart des mères (sinon toutes) se sentent coupables à un moment ou à un autre vis-à-vis de leurs enfants. Ce sentiment n’est pas seulement lié à la négligence. Il découle souvent d’un modèle idéal de maternité où il n’y a pas de limite à ce qu’une mère peut offrir à son enfant », explique Hind Salem.

Une violence invisible

Le problème de la maternité est donc au coeur de la violence invisible exercée sur les femmes. Ces violences ne sont pas seulement exercées sur les mères, mais aussi sur les femmes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfants et celles qui n’ont pas pu en avoir. Elles sont, aux yeux de la société, « incomplètes », comme si la maternité était une partie inhérente et essentielle pour être une femme à part entière qui a exercé toutes ses fonctions biologiques et sociétales.


Par des ateliers d’écriture, de danse et de narration, les femmes ont pu partager les problèmes liés à la maternité.

Le projet Motherhood (maternité) pose donc des questions-clés, comme : qu’est-ce que la maternité ? Et comment peut-elle devenir une expérience inspirante dans la vie des femmes ? Comment la maternité, dans sa forme actuelle, reproduit-elle des rapports de force déséquilibrés entre les femmes et leurs enfants ? Comment les femmes peuvent-elles contribuer à reproduire leur propre oppression ? Quant aux objectifs du projet, ils consistent alors à aborder autrement le concept de la maternité et à produire de nouvelles formules sur ce sujet.

« Au début, on a abordé, à travers une série de séances, tous les problèmes des mamans, le fait de se sentir coupable, les raisons qui pourraient pousser les femmes à avoir ce sentiment », explique Hind, qui assure que l’accès à ce service a eu lieu après avoir déclenché le hashtag Al-Omouma menha mech mehna au moyen de Facebook, puis une fiche a été remplie pour exclure les femmes qui ont des idées suicidaires.

Durant les séances, les femmes partagent leurs expériences et leurs souffrances. « Les organisatrices de l’événement ont joué le rôle de coordinatrices et de facilitatrices. Elles ne nous ont pas imposé des conceptions précises sur la maternité, elles se sont contentées seulement de nous donner des fils conducteurs pour animer le débat. Chaque maman a tenté de formuler sa propre conception concernant la maternité et loin des stéréotypes qui nous ont été imposés », clarifie Hind Salem. Une chose très importante comme le pense Inès, qui a découvert qu’elle n’était pas seule et que ces sentiments n’étaient pas hors norme, ce qui lui a offert une sorte de soutien psychologique.

Se réconcilier avec la maman qu’on est

« Je pense que le fait de rédiger nos sentiments confus a été un moyen thérapeutique efficace pour nous. Nous sommes arrivées ainsi à nous exprimer, à extérioriser les sentiments négatifs et à fouiller au fond de nous-mêmes pour savoir ce qu’on veut exactement. Personnellement, j’ai commencé à changer de mentalité : je ne veux plus être une mère poule. Par contre, le fait de fournir un espace privé à mes enfants et garder le mien est profitable pour nous deux », assure une autre mère qui a requis l’anonymat.

Les mamans ont appris durant cette promenade à se reconcilier en découvrant le charme de la maternité dans tous ses petits détails. « On a appris, par exemple, lors des séances de cuisine comment accomplir ce devoir maternel par amour et non pas par obligation. Ce qui procure à la mère un sentiment de confort et de joie. On s’est entraîné à chercher cet esprit dans tous les détails concernant ce parcours de maternité », explique Sara, une mère de 45 ans, ingénieure.

Durant toutes les étapes du projet, une thérapeute a été présente pour gérer et contrôler les émotions des mères, surtout celles qui ont subi un choc émotionnel ou mémorisé des événements durs chargés d’émotions intenses comme celles des mères qui ont perdu leurs enfants ou ont connu des expériences d’avortement et d’autres.


Par des ateliers d’écriture, de danse et de narration, les femmes ont pu partager les problèmes liés à la maternité.

Une autre partie du traitement a été la thérapie à travers les ateliers de danse, car la maternité est étroitement liée au corps de la femme : la grossesse, l’accouchement et l’avortement comme l’explique Hind. La danse est donc un moyen de se détendre, de se libérer et de se débarrasser des idées de culpabilité. « Ce sont, en fait, des mouvements de danses méthodiques qui nous aident à extérioriser les émotions stockées liées à la maternité. Une approche qui résoud la problématique concernant le corps de la femme et la matérnité », confie Inès, qui s’est sentie plus à l’aise après avoir fréquenté ces ateliers.

Reste à dire que le projet de la maternité aspire aussi à cibler des cercles plus larges. « On a publié un livre édité par une dizaine de féministes égyptiennes, tunisiennes et palestiniennes de différentes tranches d’âges qui ont raconté leurs expériences en tant que mères, les soucis et les difficultés de ce statut où la femme a l’impression d’être enfermée et dont elle est incapable de s’en sortir comme si la maternité était la seule fonction de la femme ».

Une révolution pour bouleverser les profils classiques de la mère idéale ? Peut-être. Mais ce qui compte en effet est le fait de briser ce silence qui entoure la maternité comme une relation sacrée charmante sans s’attaquer aux souffrances de l’expérience.

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