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Malgré le désarroi, l’espoir d’une nouvelle vie

Al-Arich, Par Chérine Abdel-Azim, Mercredi, 06 mars 2024

A Cheikh Zowayed dans le gouvernorat du Nord-Sinaï, des victimes palestiniennes de la guerre à Gaza, amputées d’un ou de plusieurs membres, sont prises en charge. Une association égyptienne leur fournit gratuitement des prothèses. Reportage.

Malgré le désarroi, l’espoir d’une nouvelle vie
Fatma a le sourire aux lèvres malgré son handicap.

Un lourd silence règne à l’entrée du centre de jeunesse d’Al-Kawsar à Cheikh Zowayed à 10 kilomètres au nord d’Al-Arich, au gouvernorat du Nord-Sinaï. Le centre accueille des victimes palestiniennes de la guerre à Gaza. Des personnes amputées d’un ou de plusieurs membres sous l’effet des bombardements israéliens sont soignées dans cet établissement. Ahmad, Khaled et Fatma ont perdu chacun l’une des deux jambes. Ils sont suivis par des thérapeutes du centre d’Al-Kawsar. Dotés de béquilles, ils attendent impatiemment l’arrivée de la voiture du Croissant-Rouge égyptien. L’organisation humanitaire assure le transport des spécialistes de l’ONG Hand in Hand (main dans la main) qui offre gratuitement des prothèses aux victimes de la guerre. Le centre de jeunesse d’Al-Kawsar est situé dans une zone transformée en lieu de soins et d’hébergement pour les Gazaouis qui suivent un traitement dans les hôpitaux égyptiens. Les locaux du bâtiment ont été transformés en salles de soins.

Il est 17h. La voiture du Croissant-Rouge arrive enfin. Une nuée d’enfants âgés de 4 à 10 ans es rassemblée autour d’une fillette tenant en main deux petites béquilles. Il s’agit de Fatma qui n’a que cinq ans. Elle a perdu son père et sa jambe dans l’une de ces attaques israéliennes barbares sur Gaza. En dépit de son handicap, la jeune fille affiche un sourire rayonnant. Elle tente de courir et sans que personne le lui demande, elle donne aux membres de l’ONG son nom et son âge. Fatma attire l’attention de tout le monde avec ses yeux brillants et son sourire charmant. Mais elle n’est pas la seule à suivre un traitement ici. Am Khaled et Ahmad, deux Palestiniens de 68 et 18 ans respectivement, sont également ici et attendent leur tour. Am Khaled a tout perdu : ses enfants, son épouse et ses frères, mais aussi sa jambe. Quant à Ahmad, il garde le silence laissant transparaître une colère cachée.

Les membres de l’ONG Hand in Hand investissent le centre d’Al-Kawsar, bâtiment formé de deux étages. Il s’agit des techniciens Amr Abdallah et Yousri Abdel-Aziz, de l’ingénieur Sameh Tareq et de la psychiatre Yasmine Ezzat. Ils lancent à haute voix un Yalla Bina (allons-y) signalant qu’ils vont se mettre au travail.

Am Khaled se dirige vers une pièce à part. Une heure après, il sort les larmes aux yeux mais toujours avec le sourire et se met à crier Al-Hamdoulillah, Al-Hamdoulillah (merci mon Dieu). « Grâce à Allah, j’ai maintenant deux jambes », dit-il. Tout le monde est venu pour le féliciter et l’encourager. Am Khaled va commencer des exercices de physiothérapie. Très motivé, il fait des allers-retours avec sa nouvelle prothèse. Quelques instants passent et les membres de l’ONG appellent Ahmad et lui demandent d’entrer à son tour dans une pièce qui fait office de « salle d’opérations ». Ahmad a l’air pessimiste mais il obtempère.

Le directeur du centre, M. Ayman, nous amène dans une tournée à travers le centre. La première pièce à gauche au rez-de-chaussée comporte six lits. Là, il y a six blessés : Achraf et ses frères, Amin et Moustapha, ainsi que Nour, Mohamad et Ahmad. « Entrez, entrez, vous êtes les bienvenus », dit Achraf, 43 ans, qui a perdu sa femme, ses trois enfants, ainsi que son père, sa mère, son oncle et ses enfants dans les bombardements. En dépit des douleurs et de la perte d’êtres chers, l’ambiance semble positive. « Nous n’avons jamais vu de telle guerre. En 2014, la guerre n’avait duré que 51 jours. En 2023, elle a duré quatre jours, mais cette guerre-là a dépassé les 140 jours et elle n’est pas encore finie », témoigne Achraf. Et d’affirmer que le peuple palestinien fait l’objet d’un véritable génocide. Il est interrompu par son jeune frère qui affirme : « Les femmes, les enfants et les personnes âgées sont délibérément pris pour cible. Ils n’ont rien à voir avec les combattants du Hamas. Pourquoi c’est toujours la population palestinienne qui paye le prix ?».

La guerre avait éclaté le 7 octobre dernier, lorsque des combattants du Hamas ont lancé une attaque contre Israël. Ce dernier laisse alors éclater sa colère contre les Palestiniens de Gaza, enclave de 2,2 millions d’habitants. Depuis, les bombardements sont quasi quotidiens contre les civils désarmés. Selon le dernier bilan, plus de 30 000 personnes sont mortes dans le territoire palestinien, dont la majorité sont des femmes et des enfants.

Depuis le début de la guerre, l’Egypte fournit une aide médicale aux blessés palestiniens. Le ministre égyptien de la Santé et de la Population, Khaled Abdel-Ghaffar, a annoncé que l’Egypte reçoit quotidiennement entre 40 et 50 blessés de la bande de Gaza, qui sont accueillis dans 85 hôpitaux, selon un communiqué publié jeudi 29 février sur la page officielle du Conseil des ministres. Le ministre a ajouté qu’environ 1 562 opérations chirurgicales avaient été effectuées et 1 366 cas se préparent pour être soignés à l’étranger. Abdel-Ghaffar a aussi affirmé que les patients palestiniens reçoivent le soutien psychologique nécessaire.


Am Khaled a enfin deux jambes.

Le porte-parole du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), Frédéric Joli, s’était inquiété des conséquences humanitaires de la guerre à Gaza. « Nous sommes en train de créer une génération d’amputés à Gaza », avait-il déclaré.

Aujourd’hui à Gaza, les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Les aides humanitaires sont mal organisées. « Les aides envoyées à Gaza n’arrivent pas à ceux qui les méritent. Il y a tout un trafic autour de ces aides. Malheureusement, certains trafiquants ont exploité la situation, ils se sont emparés d’une partie des aides et les revendent à des prix exorbitants », explique le frère d’Achraf.

Une autre victime des bombardements israéliens ajoute, sous couvert de l’anonymat : « Il n’existe pas d’instance à Gaza pour gérer la crise humanitaire. Les aides sont distribuées de manière aléatoire. Pire encore, il y a des gens qui investissent les maisons vides et prennent tout ce qui s’y trouve pour le revendre. Les personnes qui ont échappé aux bombardements vivent dans des conditions exécrables. Les femmes ont du mal à trouver des fruits et des légumes bon marché ».

Un kilo d’oignons coûte 13 dollars à Gaza, le kilo de sucre a dépassé les 25 dollars. A Deir Al-Balah, les 25 kilos de farine coûtent 1 500 dollars. Même les paquets de cigarettes, leur prix a dépassé les 60 L.E.

En dépit de toutes ces souffrances, les Palestiniens gardent le moral. La petite Fatma, toujours aussi souriante, arpente les lieux avec sa béquille. Sa mère, une femme dans la trentaine vêtue d’une djellaba noire, revient elle aussi sur les souffrances endurées par les femmes palestiniennes. « Nous nous sommes rasées les cheveux car il n’y a ni savon ni shampoing. Il n’y a même pas d’eau pour se laver », dit-elle. Et de reprendre sur un ton moqueur : « De toutes les manières, c’est dans notre intérêt car nos cheveux vont être plus forts ».

Tout le monde se tait lorsque la porte de la « salle d’opérations » s’ouvre. Ahmad en sort pour la première fois avec le sourire. Il possède à présent deux jambes. Tout le monde le félicite et l’encourage.

Il est presque 21h, et c’est le tour de la plus petite victime. Fatma entre avec sa mère et ses deux frères Ahmad, 8 ans, et Mohamad, 10 ans, pour installer sa prothèse. Dans le corridor, on entend des mots d’encouragement à Am Khaled et à Ahmad et les félicitations à la psychologue Yasmine envoyée par l’association Hand in Hand.

Le temps passe lentement, tout le monde attend la sortie de Fatma. Enfin, la porte s’ouvre et voici que Fatma sort avec sa prothèse, toujours courageuse, elle essaye de s’adapter à la nouvelle situation. La petite ne comprend pas ce qui s’est passé et la raison de cette transformation qu’elle vient de subir. Désorientée, elle regarde son entourage sans dire un mot. Sa mère ne peut pas cacher sa peine et fond en larmes.

Les techniciens, l’ingénieur et la psychiatre qui ont terminé leur travail décident de ne pas quitter le centre sans aider Fatma à s’adapter à sa nouvelle situation. Dans un élan de solidarité, l’un d’eux explique à la mère le fonctionnement de la prothèse, un autre plaisante avec la petite et un troisième encore tient Fatma par les mains pour l’aider à marcher, alors que le quatrième parle avec ses frères.

A 3h du matin, la mission est accomplie. L’équipe de Hand in Hand quitte l’endroit pour une nouvelle mission prévue le lendemain, alors que les Palestniens se mettent à faire une prière.

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