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Le dessous des cartes

Abir Taleb , Mercredi, 17 janvier 2024

Au-delà des principes inhérents aux fondements de l’axe de la résistance, l’action des Houthis en mer Rouge est plutôt dictée par des objectifs internes et des velléités de s’imposer comme un acteur régional incontournable. Décryptage.

Le dessous des cartes
(Photo : AFP)

Tous les regards se tournent désormais vers le Yémen. Le conflit qui ravage ce pays sort de l’oubli après des années de stagnation et de désintérêt international, et ce, malgré l’ampleur du désastre humanitaire causé par cette guerre dévastatrice qui dure depuis de longues années. Avec les frappes américaines contre les Houthis et les attaques houthies contre le trafic maritime, en solidarité avec les Palestiniens, ce conflit s’invite aujourd’hui à la conjoncture moyen-orientale et s’impose comme un nouveau front de la guerre israélienne contre la bande de Gaza.

C’est donc dans le contexte de la guerre menée par Israël contre Gaza que la tension est montée d’un cran en mer Rouge et que la question yéménite est revenue au-devant de la scène. Car les Houthis font partie de ce que l’on appelle « l’axe de la résistance », ou encore « l’unité des fronts », dont les composantes, à savoir le Hamas (seul mouvement sunnite de cet axe), le Hezbollah libanais, des milices chiites en Iraq et en Syrie et les Houthis, sont soutenues par la République islamique d’Iran, matrice de cet axe opposé à Israël et à la politique américaine au Moyen-Orient. Un ensemble de groupes d’influence, de « proxys » de l’Iran qui dessinent une sorte de corridor logistique qui va de l’Iran jusqu’à la Méditerranée et qui assurent à Téhéran un poids stratégique dans la région.

Faisant de la défense des communautés chiites de la région l’un des leviers pour mobiliser des groupes politiques ou armés en sa faveur, Téhéran les arme, les finance et les soutient politiquement. Il en fait l’un des éléments fondamentaux de sa politique régionale. Le terme « axe de la résistance » est d’ailleurs un terme employé par l’Iran lui-même. Avec, en toile de fond, la solidarité envers la cause palestinienne en général, et bien évidemment envers les Gazaouis en particulier dans la guerre actuelle. Il n’empêche qu’au-delà de l’alliance autour d’une cause, chacun des membres de l’axe de la résistance a ses propres intérêts sur lesquels il se concentre. Et la priorité de chacun d’eux est de renforcer sa position interne.

S’ils sont soutenus par l’Iran, les Houthis constituent en outre un cas particulier au sein de l’axe de la résistance. D’abord, parce que le groupe existe au Yémen depuis bien longtemps, avant de devenir un proxy de l’Iran. C’est en effet uniquement avec l’implication de l’Arabie saoudite aux côtés des forces gouvernementales yéménites que l’Iran s’est, à son tour, impliqué pour soutenir les Houthis dans ce qui est devenu une guerre par procuration entre les deux rivaux. Ensuite, parce que le dessein des Houthis est principalement local.

Aux origines du conflit yéménite

Mais qui sont donc les Houthis et pourquoi interviennent-ils de la sorte aujourd’hui ? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord comprendre le conflit yéménite et savoir où il en est.

Les Houthis tirent leur nom de l’un de leurs fondateurs et leur chef historique, l’influent prédicateur Hussein Badreddine Al-Houthi. Ce dernier est tué par les forces gouvernementales en 2004. C’est alors son frère, Abdul-Malik Al-Houthi, qui lui succède. La rébellion houthie, qui se désigne aussi sous le nom d’Ansarallah (partisans de Dieu), est un mouvement politico-militaire né dans les années 1990, dans le nord du Yémen. A l’inverse de la majorité des Yéménites, sunnites, les Houthis se réclament du zaïdisme, une branche minoritaire de l’islam chiite. Dès les années 2000, les Houthis entrent en conflit avec le gouvernement central. Ils dénoncent la marginalisation de leur communauté, les inégalités et le sous-développement de leur berceau ancestral, Saada, au nord-ouest du pays. En 2011, ils jouent un rôle actif dans la révolte qui conduit au départ du président, Ali Abdallah Saleh, en février 2012. Mais ils s’opposent ensuite au gouvernement élu, portent les armes contre lui, s’emparent de la capitale Sanaa en 2014, puis de larges pans du territoire yéménite dont des régions stratégiques comme des zones pétrolières, le port de Hodeida sur la mer Rouge et le détroit de Bab El-Mandab qui commande l’entrée sud de cette mer, forçant le gouvernement internationalement reconnu à se réfugier dans le sud.

C’est avec la prise de Sanaa que le conflit s’internationalise, avec la mise en place d’une coalition menée par l’Arabie saoudite en 2015. Dans un premier temps, la coalition effectue des frappes aériennes pour appuyer les forces pro-gouvernementales yéménites et freiner les avancées rebelles. L’opération, qui ne doit alors initialement durer que quelques semaines, se mue en conflit armé de grande ampleur. La guerre s’enlise, les Houthis lancent des attaques à l’intérieur du territoire saoudien et émirati. Et le pays, déjà le plus pauvre du Moyen-Orient, est dès lors plongé dans une grave crise humanitaire : la survie des trois quarts de la population dépend de l’aide internationale ; le pays connaît un retour en arrière de deux décennies en matière de développement.

Pendant ce temps, les Houthis ne faiblissent pas. La puissance militaire du groupe a été estimée il y a quelques années à environ 200 000 combattants, rappelle l’AFP. Des hommes bien entraînés et habitués à combattre sur le terrain aride et montagneux du Yémen. Mais ils détiennent aussi un important arsenal : selon un récent rapport d’experts du Conseil de sécurité, les Houthis « renforcent considérablement leur capacité militaire terrestre et navale, y compris sous-marine, ainsi que leur arsenal de missiles et de drones ».

A la recherche d’un « modus vivendi »

Forts de leurs capacités militaires, les Houthis entrent aujourd’hui donc en jeu. Leur objectif ? S’affirmer en tant que puissance régionale, avec en ligne de mire, des conditions à poser dans tout règlement final de la guerre au Yémen. Il s’agit d’une « stratégie calculée » dont le but est de « faire pression sur les Américains afin d’accélérer la conclusion d’un accord avec les Saoudiens », comme le dit Majid al-Madhaji, chercheur au Sanaa Center for Strategic Studies, interrogé par l’AFP.

Car au fil des ans, l’enlisement de la guerre devient insoutenable pour toutes les parties. Et Riyad semble se pencher de plus en plus vers la voie diplomatique. En effet, la fin de la guerre au Yémen est devenue ainsi un objectif central pour Riyad, encouragé par un accord de rapprochement surprise conclu l’année dernière entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Fin décembre, Hans Grundberg, l’envoyé spécial de l’Onu pour le Yémen, a fait état de progrès vers la paix avec une feuille de route qui conduirait à un cessez-le-feu à l’échelle nationale. Une annonce qui intervient suite à une médiation du Sultanat d’Oman, lancée en avril dernier, parallèlement aux efforts de paix de l’Onu. Une médiation qui a donné lieu à des discussions entre les Houthis et les Saoudiens à Riyad en septembre dernier. Une rencontre qui, selon les observateurs, signifie que l’Arabie saoudite reconnaît en quelque sorte que les Houthis sont effectivement aux affaires et qu’elle entend trouver une porte de sortie et une sorte de « modus vivendi » avec les Houthis. Des responsables saoudiens d’ailleurs avaient parlé de « résultats positifs » après la rencontre, intervenue un mois avant l’expiration d’un premier cessez-le-feu instauré en avril dernier. Preuve de la bonne volonté des uns et des autres, les combats n’ont pas repris depuis.

Or, toute la question est désormais de savoir si la guerre à Gaza et ses conséquences sur la stabilité de la mer Rouge vont faire dérailler les négociations ou, au contraire, les booster. Certains estiment que le processus de négociation entre Riyad et les Houthis va se poursuivre, notamment parce que ces derniers ont besoin de consolider leur pouvoir en interne. Ils seraient donc en train d’exploiter la guerre israélienne contre Gaza pour confirmer leur poids régional et s’imposer comme un acteur incontournable au Yémen. Un jeu à haut risque.

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