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La Palestine racontée

Manar Attiya , Lundi, 13 novembre 2023

Deux soirées de contes se sont récemment déroulées au Caire, inspirées de la réalité palestinienne et d’histoires vraies.

La Palestine racontée
Le chant vient appuyer les histoires.

Une dizaine de jeunes femmes égyptiennes se tenaient sur le podium, au centre culturel d’Al-Rabea, dans le Vieux Caire fatimide, affirmant à leur manière leur solidarité avec le peuple palestinien. Elles ont décidé de reprendre quelques histoires puisées dans la réalité, afin de présenter une soirée de storytelling.

Affiches et banderoles tapissaient les murs du centre, et les jeunes femmes portaient le keffieh autour du cou ou sur les épaules. Chacune des conteuses maniait sa voix et son savoir-faire sur scène, pour nous faire parvenir la détresse des personnages, évoquant des thèmes divers tels la mort, la perte, l’enfermement et l’espoir. Elles font partie d’un groupe qui a pour nom Al-Messaha (littéralement l’espace, car chacune d’elles dispose d’un espace pour raconter ce qu’elle a sur le coeur).

La première soirée était particulièrement dédiée aux femmes palestiniennes, qui tiennent un rôle prépondérant dans la lutte de leur peuple. « La femme c’est la mère, la soeur, la fille, la belle-fille. Elle symbolise le sacrifice, la patience et la persévérance. Une force motrice exceptionnelle », note May Abdel-Salam, la quarantaine, fondatrice du groupe qui a vu le jour en février 2022.

Diplômée de la faculté d’agronomie, elle a voulu se prêter à une activité qu’elle aime, alors elle a étudié l’art du conte, avec un professionnel, Mohamad Abdel-Fattah Kalabala, qui tenait un atelier spécialisé, au théâtre Al-Talia (théâtre de l’avant-garde). Puis avec le temps, elle a décidé de former son équipe et d’apprendre à d’autres de se raconter pour se délivrer. « C’est tout un travail à faire pour apprendre à raconter son histoire, pour qu’elle soit une source d’inspiration à autrui. C’est-à-dire attirer l’attention du public et des médias, se rendre audible », ajoute-t-elle.

A cause de l’actualité, l’équipe s’est réunie autour de quelques histoires sur les enfants qui ont perdu leurs mères, les familles brisées, la séparation et ses conséquences dévastatrices, la jeune fille qui rêvait de liberté et dont le fiancé a trouvé la mort en guerre, quelques jours avant la cérémonie de noces. Il y avait aussi l’histoire de Mariam, la sexagénaire originaire de Bir Al-Sabie, ville sous occupation israélienne depuis 1948, appelée aussi « la capitale du Néguev ». Elle n’a de cesse de rêver d’y retourner, continuait à garder les clés de sa maison, comme tant de Palestiniens expulsés de leur territoire. L’une des conteuses a ensuite porté la voix d’une jeune fille de 18 ans qui a été amputée d’un pied, après avoir été touchée par une balle de Tsahal en 2017.


Une conteuse portant le keffieh.

Espace libre

Les histoires de Palestiniennes se relayaient ainsi tout au long de la soirée, pour rappeler les misères des uns et des autres et tenter d’envoyer un message de soutien à tous ceux qui sont sous les bombes. Elles sont tissées telles de fines broderies traditionnelles.

« Avant de nous produire sur scène, nous répétons ensemble de manière intense durant la semaine. Nous nous retrouvons parfois dans un café ou chez l’une d’entre nous. Nous connaissons déjà l’histoire par coeur et nous essayons de lui donner une forme dramatique. Donc, il faut retravailler le récit, en faire tout un scénario. Puis, trouver le ton adéquat de la narration, s’entraîner à raconter devant des spectateurs », indique Dina Haridy, membre d’Al-Messaha.

Pour préparer les récentes soirées de contes palestiniens, la fondatrice du groupe s’est rendu compte qu’il fallait recourir à l’aide d’un Gazaoui présent au Caire, d’où la présence de Hassan Hamouda, un commerçant qui n’a rien à voir avec l’art du storytelling. Ce dernier les a aidées à rassembler les histoires grâce à son réseau de contacts.

« Je suis content d’avoir pu participer à ce projet. J’y ai inséré mon histoire familiale, avec d’autres collectées de part et d’autre pour en faire une mosaïque merveilleuse, reflétant l’image de mon peuple », souligne le jeune Gazaoui, de 28 ans, qui vit en Egypte depuis deux ans.

Sa maison familiale à Gaza a été détruite deux fois, en 2014 et 2021. Et le projet fut donc une occasion d’exprimer ce que pensent les siens.

Assis par terre, certains spectateurs brandissaient les drapeaux, palestinien et égyptien, écoutant attentivement le chant interprété par la jeune Rihab qui a participé elle aussi à la narration. Elle était accompagnée de Abdel-Rahman au luth oriental, l’un des instruments favoris des Palestiniens.

Ensemble, ils ont interprété des chansons traditionnelles, évoquant la lutte palestinienne et l’histoire de cette cause qui allie les populations arabes, depuis plus de 75 ans. A savoir Ya Falestiniya du cheikh Imam, Asbah Endi Al-An Bondoqiya (maintenant j’ai un fusil) de la diva Oum Kalsoum, Zahrat Al-Madayen (la fleur des villes) de Fairouz.


Un public relativement jeune affiche son soutien aux Palestiniens.

Communiquer ses émotions

L’équipe regroupant une vingtaine de personnes, femmes et hommes appartenant à des tranches d’âge différentes, se sent en mission sacrée. Le storytelling constitue pour eux un bon moyen de communication, leur permettant de créer un lien émotionnel avec les auditeurs. La semaine d’après, ils ont tenu une deuxième soirée de contes autour de la Palestine, cette fois-ci au Centre des Jésuites, à Faggala, dans le centre-ville. Il n’y était pas question de femmes, mais d’histoires colportées reflétant les massacres en cours.

« Nous choisissons un thème différent à chaque fois. Le plus important pour nous est que les histoires sélectionnées soient humaines, personnelles, contemporaines et émouvantes. Nous tenons à rester en relation étroite avec les gens. Ainsi, le public se sent toujours concerné par ce que nous présentons. Il peut facilement s’identifier à nos personnages et pense qu’il est le héros sur scène », précise la fondatrice d’Al-Messaha, qui croit fortement en le pouvoir fantastique des contes qui nous émerveillent depuis la nuit des temps.

On peut s’en servir pour enseigner, avertir, divertir et plus généralement pour transmettre une morale ou exprimer un mal-être profond. C’est en fait toute la magie de la thérapie narrative. Car l’approche de la story thérapie, telle qu’elle est perçue par Michael White et David Epston (les créateurs de cette approche), considère que l’identité de la personne est construite à partir de ses relations avec les autres et les histoires qu’on raconte à son sujet.

Les membres du groupe Al-Messaha en sont conscients, et cela se ressent à travers leurs soirées de contes. Ils ont présenté 15 projets en 2 ans, dont les plus importants tournaient autour de la ruelle égyptienne, les contes et légendes de la Haute-Egypte, les souvenirs du Ramadan, etc.

« J’espère qu’à long terme, nous pourrons avoir l’opportunité de publier un livre regroupant tous nos contes, présentés dans des soirées éparpillées », conclut May Abdel-Salam, la cheffe d’équipe. Les membres de celle-ci s’entraident dans les coulisses, ceux qui ne participent pas à la performance donnent un coup de main à leurs collègues, filment la soirée en vidéo ou postent des extraits sur leur compte Instagram.

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