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Arabie saoudite-Iran : Une réconciliation qui rebat les cartes

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 15 mars 2023

Le rétablissement des relations entre Riyad et Téhéran, acté sous médiation chinoise, esquisse d’importants changements géopolitiques, avec notamment des conséquences sur de nombreux dossiers régionaux, mais aussi sur le rôle de la Chine.

Arabie saoudite-Iran : Une réconciliation qui rebat les cartes

« Une victoire pour le dialogue et la paix ». C’est par ces mots que le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi, a qualifié l’accord sur la reprise des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran, conclu sous l’égide de la Chine le 10 mars dernier, après 7 ans de rupture entre les deux puissances régionales. Cette annonce spectaculaire a été faite à l’issue de quatre jours de pourparlers trilatéraux, dans la capitale chinoise, Pékin. La rupture entre les deux pays est survenue le 2 janvier 2016, après l’attaque de l’ambassade saoudienne à Téhéran et le consulat à Machhad par des manifestants iraniens qui protestaient contre l’exécution d’un imam chiite par Riyad.

Dans la déclaration tripartite, signée par l’amiral Ali Shamkhani, chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, le conseiller saoudien à la sécurité nationale, Moussaid bin Mohammed Al-Aiban, et le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi, Riyad et Téhéran ont convenu de rouvrir leurs ambassades respectives « d’ici deux mois ». Les deux pays ont souligné également dans le communiqué commun leur engagement de respecter mutuellement « leur souveraineté et ne pas interférer dans leurs affaires intérieures respectives » et « d’activer un accord de coopération sécuritaire signé en 2001, ainsi qu’un autre accord portant sur le commerce, l’économie et l’investissement ». En effet, le processus du rapprochement avait débuté en avril 2021 à Bagdad, en Iraq, qui a accueilli cinq cycles de pourparlers directs entre des représentants des deux pays, dont le dernier a eu lieu à en avril 2022.

Conformément à cet accord, « une prochaine rencontre au niveau des ministres des Affaires étrangères se tiendra dans les jours à venir pour mettre en oeuvre cette décision, organiser le retour d’ambassadeurs dans les deux pays et discuter des moyens de renforcer les relations bilatérales ». « L’accord iranosaoudien confirme la volonté commune des deux parties de résoudre les différends par la communication et le dialogue. Cependant, cela ne signifie pas qu’on est parvenu à des solutions à tous les différends en suspens entre les deux pays », a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal bin Farhan. Alors que le chef de la diplomatie iranienne, Hossein Amir Abdollahian, a assuré sur Twitter que « le retour à des relations normales entre Téhéran et Riyad offre de grandes possibilités aux deux pays, à la région et au monde musulman », ajoutant que son ministère allait « lancer d’autres initiatives régionales ». Cet « accord historique » a été salué par de nombreux pays avant même la divulgation de son contenu (voir réactions page 4). A l’exception d’Israël qui voit d’un mauvais oeil cette réconciliation.

Répercussions régionales

Des questions se posent alors : Pourquoi l’accord irano-saoudien est-il important ? Quelles en sont les répercussions régionales et internationales ? Quelle est l’importance du rôle de la Chine en tant qu’Etat garant ? Les deux pays sont-ils vraiment prêts à tourner la page après des années de troubles ? Beaucoup d’observateurs estiment que la reprise des relations entre Riyad et Téhéran pourrait avoir des impacts importants sur l’apaisement des tensions au Moyen-Orient qui opposent ces deux rivaux de longue date autour de nombreux dossiers régionaux allant du Yémen à la Palestine, en passant par Bahreïn, l’Iraq, la Syrie et le Liban. « Les deux pays sont en passe de régler certains dossiers bilatéraux et régionaux. Le conflit au Yémen et les activités militaires de Téhéran dans la région du Golfe et au Moyen- Orient figurent en tête des dossiers que les deux parties chercheront à résoudre après cet accord », explique Ali Atef, spécialiste de l’Iran. Et d’ajouter : « Les médias iraniens affirment que cette réconciliation pourrait également ouvrir la porte à d’autres réconciliations avec des pays arabes, dont certains pays du Golfe. Au niveau international, les Etats-Unis ont salué l’accord et annoncé leur soutien à toute mesure qui favoriserait la stabilité régionale au Moyen-Orient. Il a également été bien accueilli par beaucoup d’autres pays occidentaux et la Russie ».

Selon Ahmed Sayed Ahmed, expert en relations internationales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « les crises mondiales et la polarisation entre les grandes puissances ont poussé la région arabe à redessiner sa politique étrangère et à travailler en vue d’aplanir les problèmes afin de relever ces défis. Car la poursuite des tensions et des conflits signifie l’épuisement des capacités. Il existe des intérêts communs entre Téhéran et Riyad et il est nécessaire de coopérer pour assurer la sécurité et la stabilité régionales ». Pour beaucoup d’experts, le dossier yéménite sera le premier véritable test de cet accord. Si une percée dans ce conflit a lieu au cours des deux prochains mois, les pourparlers entre les deux côtés se poursuivront pour résoudre d’autres dossiers régionaux plus complexes comme le gel des activités des milices fidèles aux Gardiens de la révolution, qui se trouvent au Liban, en Iraq, en Syrie et au Yémen, et que l’Arabie saoudite considère comme une menace réelle pour la sécurité de la région. La détente entre Riyad et Téhéran peut contribuer également à une réconciliation politique au Liban, qui fait face aujourd’hui à une crise financière sans précédent, et ouvrir des possibilités au retour de la Syrie à la Ligue arabe.

La sécurité énergétique est un autre dossier au coeur des préoccupations de ces deux grands acteurs sur le marché mondial du pétrole. La reprise des relations rassure à la fois les pays exportateurs et consommateurs de pétrole sur la continuité des approvisionnements d’énergie, éliminant tout danger dans la région du Golfe et le détroit d’Hormuz, où de nombreuses cargaisons avaient été attaquées ces dernières années.

Les intérêts des uns et des autres

L’apaisement des tensions régionales est au coeur du plan « Vision 2030 » de l’Arabie saoudite qui vise à diversifier son économie et à investir dans le tourisme, les entreprises étrangères et la culture. Pour Riyad, assurer une forme de stabilité régionale est une condition sine qua non pour attirer les investissements afin de garantir la réalisation de son plan national.

Quant à Téhéran, cet accord intervient alors que les tensions augmentent entre la République islamique et l’Occident à propos de la répression des manifestations, des ambitions nucléaires iraniennes et de la vente de drones de combat à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. Selon Ali Atef, « pour l’Iran, cet accord réduira son isolement régional auquel il fait face. Il renforcera également la tendance de se diriger vers l’Est , une politique menée par le gouvernement du président iranien, Ebrahim Raïssi. En revanche, les milieux politiques en Iran estiment que le renouvellement des relations avec l’Arabie saoudite va accélérer la conclusion de l’accord nucléaire avec les grandes puissances, en pourparlers depuis près de deux ans dans la capitale autrichienne, Vienne. Alors que de nombreux groupes de réflexion à l’intérieur de l’Iran affirment même que cet accord aura un impact sur les interactions israélo-iraniennes au Moyen-Orient ».

Quant à la Chine, l’accord irano-saoudien constitue une victoire pour la diplomatie chinoise, comme l’explique Ali Atef. « Le parrainage chinois est autant retentissant que l’événement même. Cet accord a démontré l’influence croissante de la Chine sur la scène mondiale et au Moyen-Orient, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan diplomatique », explique Atef, avant de souligner que « l’importance de la Chine comme un Etat garant est évidente tant en raison de la montée de son influence internationale que des fortes relations qu’elle entretient avec les deux côtés, l’Arabie saoudite et l’Iran. Toute violation iranienne de l’accord affectera directement ses relations avec Pékin ». En outre, la tension entre les deux pays menace les intérêts de la Chine dans la région. La Chine est devenue, ces dernières années, le premier partenaire commercial de l’Arabie saoudite avec des échanges estimés à plus de 87 milliards de dollars, alors qu’elle occupe la place du premier partenaire commercial de l’Iran avec plus de 17 milliards de dollars de transactions en 2022.

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