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La nouvelle course à l’armement

Julie Lepecquet , Mercredi, 22 février 2023

Avec le début anticipé de l’offensive russe du printemps en Ukraine et surtout les aides massives offertes par l’Occident à Kiev, la course à l’armement s’accélère à nouveau en Europe, mais aussi dans d’autres pays. Transformations et réalités d’une économie de guerre.

La nouvelle course à l’armement
(Photo : AFP)

Entre promesses de livraison d’armes en cascade et annonces d’augmentation des capacités de production de défense, jamais depuis la fin de la Guerre froide le fait armé n’a semblé à ce point décomplexé en Europe. L’urgence oblige.

Partout, les budgets de la défense augmentent, voire atteignent des niveaux historiques. La Pologne annonce vouloir augmenter son budget de la défense à 4 % de son PIB pour l’année 2023. Dans le cadre d’une nouvelle Loi de Programmation Militaire, la France prévoit de consacrer 413 milliards d’euros à son armée d’ici 2030, soit une augmentation de 30% de son budget initial. Les Pays-Bas prévoient également un budget supplémentaire de 5 milliards d’euros pour atteindre l’objectif fixé par l’Otan de 2% du PIB, et des annonces similaires ont été faites en Autriche, au Danemark, en Belgique, en Estonie, en Norvège, en Roumanie et en Espagne. Même le Luxembourg, plus petit pays de l’Otan avec 650000 habitants, 1 000 soldats et seuls 2 hélicoptères militaires, a signé au printemps dernier un contrat de plusieurs milliards de dollars pour la fabrication et l’envoi d’un stock de roquettes à Kiev.

Réarmement d’Etats antimilitaristes

Dans ce sillage, c’est le réarmement d’Etats de tradition antimilitariste qui marque le plus cette tendance. En 1 an, l’Allemagne a brisé des décennies de tradition en envoyant des armes à un pays en guerre et en annonçant une enveloppe spéciale de 100 milliards d’euros pour moderniser son armée. Historiquement neutres, la Finlande et la Suède ont déposé leur candidature pour rejoindre l’Alliance atlantique. Autant de signes qui montrent que la perception de la menace en Europe n’a jamais été aussi forte. Qu’il n’en déplaise à Fukuyama, l’Histoire semble tout juste recommencer.

L’explosion des budgets de la défense en Europe traduit la prise de conscience de l’urgence de transformation stratégique des armées européennes et de reconstitution des arsenaux. C’est ainsi que l’on découvrait avec effroi, lundi 13 février, de l’aveu du secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, que «  l’armée ukrainienne consomme des munitions à un rythme plusieurs fois supérieur à notre capacité de production annuelle », mettant ainsi « sous pression l’industrie de défense » européenne et les stocks des armées, amenuisées par trente années de coupure budgétaire. « Oui, on a un problème », a reconnu Jens Stoltenberg.

Ainsi, alors qu’il est urgent de rivaliser avec la stratégie de saturation russe pour maintenir hors de l’eau la tête de l’Ukraine, le constat est aussi grave que tardif : les stocks des armées occidentales sont insuffisants pour pourvoir l’effort de guerre ukrainien tout comme, en l’état, les capacités de production industrielle européennes.

Inverser la tendance de l’après-Guerre froide

Dans les années 1990, la fin de la Guerre froide avait fait espérer une paix durable et conduit à un mouvement de désarmement. L’Histoire était finie, et on n’estimait plus nécessaire de maintenir les armées telles quelles. La signature du TIC, du TICEN, du TCA et de nombreux autres traités internationaux dans cette décennie venait confirmer cette tendance. Conséquence, les budgets militaires ont été réduits drastiquement pour être réinvestis autre part. C’était le temps des dividendes de la paix. Trente ans plus tard, les industriels de défense et les armées européennes paient le retard de ces trois décennies de disette et de réduction des commandes de l’Etat.

Son sort désormais lié à celui de l’Ukraine, l’Europe semble donc réapprendre à marche forcée la grammaire d’une guerre de masse face à un adversaire qui, lui, n’a pas peur des pertes humaines et matérielles. Artillerie, chars lourds, missiles SEAD et défense antiaérienne, munitions, mines… autant d’armes qu’avaient laissées au placard les puissances européennes en misant pendant trente ans sur la dissuasion nucléaire et la maîtrise du ciel. Mais le logiciel a changé, et il est urgent d’agir.

Conséquences géopolitiques

Conséquences géopolitiques de l’urgence, l’impératif des armes signe le retour en force de l’armement et de la défense américaine sur le Vieux Continent, au grand dam de la France qui, depuis plusieurs années déjà, plaidait pour une Europe de la défense, technologiquement et militairement souveraine. Les industriels de défense européens restent en ce sens encore peu bénéficiaires du conflit ukrainien. Les Etats ayant été pris de court par la reconfiguration soudaine du logiciel guerrier en Europe.

En ce sens, la perte est aussi politique. Déclarée en « état de mort cérébrale » par le président Emmanuel Macron l’an passé, l’Otan vient tout juste d’être ressuscitée. Dans cette nouvelle donne, l’engagement des pays de l’Europe centrale et de l’Est dès le début du conflit ukrainien l’emporte également sur les hésitations du couple franco-allemand, traditionnellement moteur de l’organisation politique européenne. Le choix d’Olaf Scholz de se rendre à Prague, ou bien celui de Joe Biden de s’exprimer, mardi 21 février, à Varsovie, atteste de ce déplacement du centre de gravité politique.

Explosion des budgets d’armement

A bien des égards, donc, l’invasion de l’Ukraine est en train de changer les contours de l’Europe. Elle a remis au coeur de la politique étrangère européenne le langage traditionnel, sinon antique, de la puissance militaire. A l’heure de la remilitarisation, l’Europe n’était qu’en reste. La guerre en Ukraine l’a simplement exportée, généralisée, actant quelque part que les armes ont pris le pas sur la diplomatie.

De l’autre côté, la promptitude de l’industrie de défense turque et iranienne, qui brille notamment par la fabrication et la livraison de drones à la Russie, acte les deux vitesses politiques au sein de l’ordre mondial. La course à l’armement avait, en effet, déjà commencé: la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, l’Iran… Même, désormais, le Japon, au pacifisme séculaire, envisage de se remilitariser. En 2021, déjà, les dépenses militaires mondiales avaient dépassé le palier des 2000 milliards de dollars (sources: SIPRI). On attendra donc sans surprise des chiffres d’autant plus spectaculaires pour les années à venir … .

 

Top 5 des dépenses militaires en 2022 :

Etats-Unis: 801 milliards de dollars

Chine : 297 milliards de dollars

Inde : 77 milliards de dollars

Royaume-Uni: 68 milliards de dollars

Russie : 66 milliards de dollars

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