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Paroles d’experts

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 05 octobre 2022

Comment battre la faim? Et quelles sont les différentes approches proposées pour faire face aux multiples facettes de cette crise? Des spécialistes s’expriment.

Paroles d’experts
(Photo : Hassan Ammar)

Aref Husain, économiste en chef du PAM :

« Nous devons nous attaquer aux causes profondes de cette crise »

Ce symposium a eu lieu alors que de nombreux défis menacent l’avenir de la sécurité alimentaire dans le monde. Je peux honnêtement dire que le monde d’aujourd’hui affronte des niveaux de faim et de malnutrition sans précédent. Il y a environ 345 millions de personnes qui sont plongées en ce moment dans ce qu’on appelle une situation d’urgence alimentaire. Mais le pire c’est que de ce chiffre, 50 millions de personnes sont au bord de la famine. Cela ne se produit pas dans un, deux ou dix pays. Mais 45 pays sont touchés par cette crise. Avant la guerre en Ukraine et avant la pandémie, 135 millions de personnes se trouvaient déjà en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Quelles sont les causes de la faim dans le monde? D’abord et avant tout, les conflits restent le principal facteur de la faim. La guerre en Ukraine est un exemple classique. Mais il existe de nombreux autres exemples de conflits partout dans le monde: au Yémen, en Syrie, en Ethiopie, dans le nord du Nigeria et dans de nombreux autres endroits. La fréquence accrue des chocs climatiques constitue la deuxième cause de l’insécurité alimentaire dans le monde. L’intensité des chocs climatiques a plus que doublé par rapport aux dix premières années du siècle. Si vous voulez un exemple plus grand, regardez simplement le Pakistan. Aujourd’hui, près du tiers de ce pays, où vivent 220 millions d’habitants, est inondé par les pluies dévastatrices qui ravagent le pays depuis 3 mois. 3 milliards de dollars, c’est le coût économique estimé pour réparer les dégâts causés par les inondations dans ce pays.

Les conséquences économiques de la pandémie sont la troisième raison qui menace la sécurité alimentaire mondiale. Puisqu’il y a encore beaucoup d’inégalités économiques qui affectent les gens dans de nombreuses régions dans le monde et qui ont été amplifiées par les impacts persistants du Covid-19. Je pense que c’est de notre responsabilité et de notre devoir de nous attaquer non seulement aux symptômes, mais aussi aux causes profondes de cette crise. Car si nous ne résolvons pas les causes profondes, la crise de la faim ne va pas disparaître. Et si nous ne pouvons pas battre la faim, nous finissons par payer mille fois plus non seulement pour sauver la vie dans un seul endroit, mais aussi à travers le monde.

Federico Naccarato, responsable d’innovation du PAM au Kenya :

« Les anciennes méthodes doivent céder la place à des idées plus audacieuses »

Je suis honoré de participer à ce grand événement qu’est le Symposium sur la sécurité alimentaire 2022. Notre objectif global de « zéro faim » ne peut être atteint que si nous travaillons ensemble pour explorer toutes les voies pour éliminer la faim. Ainsi, les anciennes approches de l’aide humanitaire doivent céder la place à de nouvelles réflexions, à des idées audacieuses et à l’innovation technologique. Les développements du XXIe siècle en matière de méga-données et de technologie mobile ont le potentiel de transformer la vie des populations vulnérables à travers le monde, de rendre les systèmes alimentaires plus résilients et de réduire l’insécurité alimentaire. Pour le faire, nous utilisons des techniques de pointe, des méthodologies différentes couramment utilisées dans les start-up centrées sur l’humain et appelées Human-Centered Design. Ces méthodologies visent à améliorer la durabilité et l’efficacité du projet et à garder à l’esprit les besoins des bénéficiaires. Au cours de mon intervention au symposium, j’ai présenté l’exemple de H2Grow. Cette start-up apporte des solutions hydroponiques low-tech adaptables localement et abordables, afin d’accroître l’accès à des aliments frais. H2Grow a développé une plateforme pour cultiver dans des endroits impossibles. Ce système n’a pas besoin de sol. Il utilise 75% moins d’espace et 90% moins d’eau par rapport aux cultures traditionnelles.

Dr Hameed Nuru, directeur du bureau du PAM auprès de l’Union africaine :

« C’est par l’intermédiaire des jeunes que nous pouvons diffuser la technologie »

Ce symposium est arrivé à un moment très opportun pour l’Afrique. Le continent affronte de nombreux défis à cause des crises économiques successives. Il faut donc trouver des solutions originales et recourir à des méthodes innovantes pour fournir les services aux personnes les plus vulnérables. Parmi les facteurs les plus importants que nous devons prendre en compte c’est l’immense potentiel des jeunes comme un acteur du changement. La jeunesse en Afrique représente aujourd’hui le quart de la jeunesse mondiale, alors que 4 jeunes sur 10 seront africains en 2050. Ce que nous voyons, c’est que les jeunes sont en grande partie très désireux de devenir des agro-entrepreneurs dans des activités ayant des rendements très rapides comme les petites actions, les start-up, la chaîne de valeur, etc. C’est par l’intermédiaire des jeunes que nous pouvons diffuser la technologie dans le secteur agricole. Par ailleurs, il existe un lien étroit entre le genre et l’alimentation. Les femmes aussi, si elles sont bien soutenues, elles pourront jouer un rôle de premier plan dans la production agricole. Je pense que l’Egypte possède beaucoup de solutions qu’elle peut exporter vers le reste des pays africains. Le Symposium sur la sécurité alimentaire a lancé un message clair : agir plus tôt et plus intelligemment est maintenant indispensable pour pouvoir atteindre la sécurité alimentaire et répondre aux besoins humanitaires.

Samer Abdeljaber, représentant et directeur du PAM en Palestine :

« Il faut intégrer le concept de protection sociale dans nos approches »

La crise alimentaire mondiale ne cesse de s’amplifier. La tenue du Symposium international sur la sécurité alimentaire était une bonne initiative au bon moment, puisque le Moyen-Orient est confronté à des défis majeurs qui menacent la sécurité alimentaire et la nutrition dans la région. Par ailleurs, il est très important de voir des pays, comme principalement l’Egypte et d’autres pays de la région, prendre la situation très au sérieux et organiser des tables rondes, notamment avant la COP27 qui se tiendra en Egypte. En fait, afin de vaincre la faim chronique, il faut intégrer le concept de protection sociale dans nos approches. En quoi consiste réellement la protection sociale? C’est de s’assurer que les plus pauvres sont protégés, peuvent survivre face aux chocs et ont les moyens de vivre une vie digne. Il est donc important d’étendre les programmes de filets de sécurité sociale en utilisant l’innovation et la numérisation pour atteindre les personnes les plus vulnérables, les personnes handicapées, les jeunes, les femmes aux foyers ou les personnes âgées, en ne laissant personne de côté. J’ai expliqué, au cours du symposium, comment la plateforme électronique de bons d’alimentation du PAM en Palestine a réussi à réagir contre les chocs résultant après ou pendant les conflits à Gaza, et en même temps en Cisjordanie. La faim est une crise pluridimensionnelle. Nous devons examiner différents modèles de protection sociale et voir comment nous pouvons les étendre en travaillant avec les différents partenaires : autorités nationales, secteur privé, organisations des Nations-Unies, ainsi que les organisations de la société civile, afin de relever ensemble les défis humanitaires.

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