Samedi, 18 mai 2024
Dossier > Egypte-Etats-Unis >

Jeremy Sharp : Le Caire et Washington maintiennent les fondements de leurs relations

Samar Al-Gamal , Mercredi, 27 avril 2022

Jeremy Sharp, spécialiste du Moyen-Orient au Service de recherche du Congrès américain, revient sur les relations égypto-américaines.

Jeremy Sharp

Al-Ahram Hebdo : A travers les décennies, la relation entre l’Egypte et les Etats-Unis a été marquée par une oscillation entre un certain niveau de coopération, de tensions et parfois de doutes. Comment décririez-vous cette relation vue de Washington ?

Jeremy Sharp : Vous l’avez très bien décrite en ce qui concerne cette nature oscillante. Il y a certainement des piliers de cette relation qui ont résisté à l’épreuve du temps. Jusqu’à présent, la relation entre militaires en dépit de toutes les tensions des 21 dernières années, a été maintenue et ressemble encore beaucoup à ce qu’elle était, soi-disant avant la période d’acrimonie qui a commencé à peu près à l’époque de l’Administration Bush junior. Il y a aussi beaucoup de coopération autour du Canal de Suez et au sujet des droits américains. Les gouvernements américains successifs ont toujours été très reconnaissants de la participation de l’Egypte aux opérations internationales de maintien de la paix et il y a encore une formation américano-égyptienne, et l’Egypte continue à acheter du matériel militaire américain. Donc, cette partie n’a pas vraiment beaucoup changé et est toujours positive. Je dirais que l’autre pilier de la relation est l’implication et le maintien par l’Egypte du traité de paix avec Israël depuis 1979.

— Pourquoi 21 ans spécifiquement ?

— Je pense que depuis le 11 septembre, nous sommes deux sociétés qui ont des différences fondamentales sur la démocratie et son importance pour promouvoir la paix et la stabilité. Que ce soit républicains ou démocrates, il y a eu une sorte de désaccord fondamental entre les Etats-Unis et l’Egypte autour de ce sujet, mais nous avons réussi à le gérer. Sous les deux dernières Administrations, Biden et Trump, il y a cette tentative de revenir en quelque sorte à la relation pré-11 septembre, en se concentrant sur ces piliers de la coopération militaire et la paix arabo-israélienne.

— Que voulez-vous dire par désaccord fondamental ?

— Il s’agit simplement de la nature de la démocratie en termes de système de gouvernance. Les Administrations successives ont voulu voir l’Egypte aller dans une direction différente, et l’Egypte, de son côté, ne veut pas d’ingérence étrangère dans ses affaires internes. Et ce n’est qu’une source constante et immuable de tension, et elle peut être appliquée à toutes sortes de sous-questions entre les deux parties.

— Est-ce le seul défi dans cette relation ?

— Je pense que c’est le principal point d’achoppement entre les deux gouvernements et que Washington et Le Caire tout simplement n’y partagent pas la même vue.

— Quelles sont les autres questions qui provoquent la tension alors ?

— Il existe aussi des préoccupations américaines concernant la diversification de l’Egypte de ses relations internationales. Se rapprocher de la France, par exemple, de la Russie ou de la Chine ; cette approche nous préoccupe. Les décideurs politiques et les membres du Congrès, surtout maintenant qu’il y a la guerre en Ukraine, veulent que les pays soient du bon côté de l’Histoire.

Et donc, il y a des inquiétudes chaque fois que l’Egypte bouge dans ce sens. Nous sommes moins préoccupés par ses relations avec les Européens, parfois nous avons des réserves. Mais nous aimerions voir plutôt un rapprochement égypto-américain. Les achats égyptiens d’équipements militaires russes sont toujours quelque chose qui soulève notre inquiétude, surtout qu’il y a des sanctions en termes de certains types d’achats. Et donc, des expressions d’inquiétude ont été faites par diverses Administrations américaines.

— Vous avez mentionné la paix avec Israël, et il semble que la relation entre Le Caire et Washington est toujours soumise à cet aspect triangulaire avec Tel-Aviv ...

— Les Etats-Unis au fil des ans ont été très reconnaissants du rôle que l’Egypte a joué, tout d’abord, en prenant le risque de faire la paix avec Israël, et puis en jouant un rôle d’interlocuteur et de médiateur entre Israël et les Palestiniens, en particulier à Gaza. Cela a toujours été considéré comme un rôle particulièrement positif que l’Egypte peut jouer en termes de maintien de la paix, surtout après tant de conflits à Gaza. L’Egypte joue un rôle-clé dans la stabilisation de cette zone et cela a toujours été apprécié.

— Cette relation est-elle toujours conditionnée par les liens entre l’Egypte et Israël ?

— Le Congrès, avant de fournir de l’aide à l’Egypte, exige que toute Administration certifie que Le Caire maintient ces piliers : de fortes relations avec les Etats-Unis et son traité de paix avec Israël. Conformément aux Accords d’Abraham, les Etats-Unis veulent certainement que l’Egypte et Israël aient une relation plus étroite.

— Avec le récent rapprochement entre les pays arabes du Golfe et Israël, l’Egypte occupe-t-elle toujours la même place sur ce dossier ?

— C’est une question intéressante d’autant plus que la coopération entre Israël et les Emirats arabes unis évolue assez rapidement. Juste au cours de la dernière année et demie, on pourrait dire qu’il y a eu plus de coopération entre Israël et les Emirats arabes unis qu’il y a eu avec l’Egypte depuis les accords de paix. Ceci accélérera, peut-être, la coopération égyptienne avec Israël. Les Etats-Unis veulent que l’Egypte joue un rôle stabilisateur au niveau régional. Je parle des exercices conjoints du CENTCOM avec Israël, avec nos partenaires du Golfe, pour dissuader l’Iran et lutter contre le terrorisme régional. Nos militaires et nos Administrations veulent voir l’Egypte jouer un rôle régional positif.

— Mais les divergences existent autour de l’établissement d’un Etat palestinien ...

— En ce moment, il n’y a vraiment aucun consensus international, dans les pays arabes, en Israël et aux Etats-Unis sur ce à quoi devrait ressembler le processus de paix. Tant qu’il n’y aura pas consensus, il n’y aura pas beaucoup de mouvement. Il est difficile de voir une vision partagée en ce moment et, par conséquent, il semble que toutes les parties essaient de maintenir une sorte de stabilité commune.

— Quelle est la vision de Washington alors ?

— Je ne sais pas, c’est pourquoi je dis qu’il y a une absence. Les Etats-Unis font face à d’autres conflits et crises en ce moment : l’Ukraine, le changement climatique, le Covid-19. Et en termes de priorités, le processus de paix n’est pas en haut de la liste.

— Quand ses relations étaient-elles à leur meilleur niveau ?

— Je pense que la période des négociations sur le processus de paix israélo-palestinien et l’implication profonde des Etats-Unis dans les années 1990 étaient celle où les Etats- Unis et l’Egypte ont travaillé si étroitement sur un projet commun. Depuis, il n’y a pas eu ce genre d’implication des deux parties sur un objectif commun.

— Et quelle est l’approche du président Biden ?

— Je pense que les deux pays aimeraient continuer sur les piliers de la coopération que j’ai mentionnés au début. Il serait intéressant de voir comment la guerre en Ukraine affectera toutes sortes de relations mondiales, et aura ses impacts sur le degré de proximité de l’Egypte avec la Russie et si elle conduira à annuler les achats d’équipements militaires russes et à acheter du matériel américain à la place. En ce moment, les Egyptiens sont confrontés à des difficultés en termes de prix des denrées alimentaires et de produits de base. Le Fonds Monétaire International (FMI) a prêté à l’Egypte 20,6 milliards de dollars depuis 2016. Et c’est en grande partie dû au soutien des Etats-Unis. Le 23 mars, l’Egypte a demandé un financement supplémentaire. Et donc, c’est un rôle important que les Etats-Unis jouent en termes de soutien au peuple égyptien et à l’économie égyptienne.

— Pour l’exercice financier en cours, Biden a demandé le même montant d’aide à l’Egypte que ses prédécesseurs, mais en bloquant un certain montant, pourquoi ?

— L’Administration Biden a retenu la livraison d’un certain montant de l’aide militaire, puis l’a reprogrammé à d’autres fins parce qu’elle voulait voir des progrès en matière des droits de l’homme, car cette aide annuelle est conditionnée à un respect de certains critères de la démocratie.

— Un haut diplomate égyptien qui a servi à Washington estime que les convergences entre Le Caire et Washington sont nombreuses, les différences aussi, mais croit que le principal problème est l’interprétation des engagements. Etes-vous d’accord ?

— Je pense que l’un des malentendus est que dans notre système politique, le Congrès accorde des fonds et peut donc fixer les conditions de la façon dont notre aide économique et militaire est dépensée. Et depuis 2012, le Congrès a imposé plusieurs conditions autour de l’assistance militaire à l’Egypte qui sont liées à certains critères en matière des droits de l’homme et fournit un mécanisme de dérogation, et c’est ce que les Administrations successives ont fait. Ces conditions sont énoncées dans la section annuelle des aides étrangères de nos projets de loi de dépenses.

— Du côté égyptien, on estime que ces conditions sont honorées ...

— Les Administrations américaines pensent autrement.

— Le même diplomate égyptien estime que la relation avec les Etats-Unis est indispensable, mais pénible ...

— Je pense que la relation telle qu’elle est aujourd’hui est le reflet des réalités et de la politique au Caire et à Washington. S’il y a des changements fondamentaux sur l’un ou l’autre front, peut-être qu’il y aura des changements. Mais encore une fois, nous maintenons les piliers de notre relation et nous sommes sur le pilote automatique depuis de nombreuses années.

— Quels sont les scénarios futurs ?

— La coopération environnementale est un nouveau domaine possible, et cela pourrait être quelque chose sur lequel se concentrer. La COP27 (Conférence de Charm Al-Cheikh sur le changement climatique) et les mesures possibles que le gouvernement égyptien pourrait prendre pour augmenter les énergies renouvelables pourraient être une nouvelle dimension des relations. Un projet national commun entre les deux pays où nous travaillons tous les deux vers le même objectif. Regardez la guerre du Golfe au début des années 1990 ou le processus de paix, c’étaient des domaines où nos deux gouvernements coopéraient et où tous les deux étaient alignés sur la même vision. Quelque chose de similaire contribuerait certainement à améliorer les relations bilatérales.

Avis de non-responsabilité : « Les opinions exprimées par M. Sharp sont les siennes et ne reflètent pas celles du Service de recherche du Congrès ».

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique