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Dr Ahmed Sayed Ahmed : Il est primordial de parvenir à des règlements politiques pour entamer la reconstruction

Propos recueillis par Ghada Ismaïl, Lundi, 20 décembre 2021

Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, revient sur les enjeux géopolitiques et économiques de la reconstruction post-conflit dans la région arabe.

Dr Ahmed Sayed Ahmed

Al-Ahram Hebdo : Comment expliquez-vous cet intérêt accru pour la reconstruction dans les zones de conflit arabes ?

Dr Ahmed Sayed Ahmed: En fait, il s’agit d’un intérêt croissant régional et international pour la reconstruction dans les zones de conflit dans les pays arabes, notamment en Libye, en Iraq, en Syrie et dans la bande de Gaza.

Et ce, pour plusieurs raisons, dont celles essentiellement économiques. La reconstruction est considérée comme un facteur important de la relance économique.

Elle permettra d’ouvrir de nouveaux horizons pour les économies de ces pays, en faisant travailler les entreprises et augmentant les offres d’emploi. De même, les conflits armés représentent une source de problèmes, tels le terrorisme, les immigrations internes ou clandestines vers les pays européens. Par conséquent, la reconstruction permettra de résoudre ces problèmes, aidera à attirer les jeunes les empêchant de fuir vers d’autres pays. La reconstruction contribue également au règlement politique qui, à son tour, aide à résoudre certains problèmes, tel l’absence de développement.

— Quels sont les principaux défis qui se dressent face à la reconstruction dans ces pays ?

— Les défis sont innombrables. Il existe des défis économiques représentés par le manque de financement nécessaire à la reconstruction surtout en Iraq, en Syrie, au Yémen et dans la bande de Gaza.

La Syrie, où la plupart des villes, villages et infrastructures ont été détruits, a besoin de 400 milliards de dollars, l’Iraq de plus de 300 milliards, la Libye de plus de 250 milliards et la bande de Gaza de plus de 20 milliards. L’ampleur des destructions dans les pays arabes est immense. Sans oublier la corruption politique, l’un des obstacles les plus difficiles face à la reconstruction.

Bien que l’Iraq soit un pays riche en pétrole, il fait partie des dix premiers pays au monde en termes de corruption. Il y a aussi des considérations de sécurité et la persistance du terrorisme et de la guerre, comme c’est le cas en Syrie où les conflits persistent entre l’opposition et les forces du régime. En Iraq, ni la guerre ne s’est terminée contre Daech, ni les tensions politiques et sécuritaires. Il est impossible donc de parvenir à un développement dans un environnement politiquement instable.

Quant à la bande de Gaza et la Cisjordanie, il y a une division autour de l’organisation des élections. Raison pour laquelle il est primordial de parvenir à un règlement politique de ces crises pour entamer la reconstruction. De plus, les contributions internationales à la reconstruction sont extrêmement faibles, malgré les nombreuses promesses.

— Comment voyez-vous la concurrence internationale quant aux opportunités de reconstruction ?

— Je pense que le processus de reconstruction est régi par des considérations politiques et internationales liées d’abord à la concurrence internationale dans ces pays, c’est-à-dire que des forces mondiales ont été impliquées dans des conflits dans ces pays pour des considérations économiques.

Ils veulent une grande partie du gâteau. Par exemple, il y a une concurrence entre la Russie, la Turquie et l’Iran sur le « gâteau » de la reconstruction de l’Iraq. L’Iran essaie de renforcer son influence auprès des chiites, alors que les Etats-Unis tentent de se retirer de l’Iraq, tout en cherchant à assurer la participation de leurs entreprises à la reconstruction. Cette concurrence est à même d’imposer de nouvelles règles du jeu.

— Face à cette concurrence, comment concevez-vous le rôle arabe pour développer une stratégie régionale, comme l’a demandé le Conseil arabe du logement de la Ligue arabe lors de sa dernière réunion en Jordanie ?

— Les pays arabes n’avaient malheureusement aucun rôle dans la gestion des conflits arabes. Les rôles joués par les forces régionales étaient plus importants, comme la Turquie et l’Iran en Syrie, en Iraq, en Libye, au Yémen et dans la bande de Gaza, ainsi que les puissances internationales, tels la Chine, la Grande-Bretagne, la France et bien sûr les Etats-Unis. Mais récemment, nous avons commencé à remarquer l’augmentation du rôle arabe, comme le soutien du rôle arabe en Iraq, ainsi que le rôle de l’Egypte et des pays du Machreq arabe.

Nous avons témoigné les visites de responsables arabes en Iraq, ainsi que les visites émiraties en Syrie et la visite du premier ministre syrien aux Emirats arabes unis, sans oublier la possibilité d’inviter la Syrie au prochain sommet arabe.

En Libye, on retrouve le rôle prépondérant de l’Egypte. Cette implication arabe aura certainement des répercussions sur la reconstruction. En d’autres termes, les pays arabes y joueront un rôle important. Par exemple, l’Egypte a joué un rôle majeur en introduisant de nombreuses entreprises dans la reconstruction de l’Iraq et de la Syrie. Les pays arabes doivent élaborer une stratégie arabe claire basée sur des plans et sur l’allocation de budgets pour aider ces pays sous l’égide de la Ligue arabe ou par le biais d’accords bilatéraux. Ceci pourra renforcer les relations arabes et l’intégration arabe et réduire la présence étrangère.

— Que pensez-vous de la stratégie adoptée par l’Egypte dans la reconstruction de Gaza ?

— Le rôle de l’Egypte reflète son soutien au peuple palestinien dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. L’Egypte apporte son soutien à la cause palestinienne à plusieurs niveaux, en réalisant la réconciliation entre les factions palestiniennes, en relançant le processus de paix et en mobilisant la communauté internationale pour soutenir les négociations.

L’Egypte a annoncé qu’elle consacrait la somme d’un demi-milliard de dollars à la reconstruction de la bande de Gaza et a commencé à reconstruire des routes, des hôpitaux, des centrales électriques … Il s’agit d’une image réelle de la solidarité de l’Egypte avec le peuple palestinien. L’Egypte a également mobilisé la communauté internationale pour fournir des fonds pour la reconstruction de Gaza. La stratégie de l’Egypte est très importante, car elle démontre le succès de l’Egypte à traduire les promesses internationales en mesures pratiques sur le terrain.

Et je pense que la stratégie égyptienne en coopération avec les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, repose sur l’obtention d’un règlement politique et la résolution des crises arabes en prélude à la reconstruction. Cette stratégie a porté ses fruits dans de nombreux pays, comme c’est le cas en Iraq après la défaite de Daech. L’Iraq connaît aujourd’hui une stabilité, ainsi qu’en Syrie, qui a reconquis 85% de ses terres, et en Libye, où un cessez-le-feu a été instauré.

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