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Rafic Greiche : Prêtre et marié, je m’accomplis …

Loula Lahham, Lundi, 22 décembre 2014

Curé d'une grande paroisse d'Héliopolis, père Rafic Greiche est aussi le directeur du bureau de presse de l’Eglise catholique d’Egypte. Parcours étonnant d’un homme, au départ vendeur de lunettes au centre-ville, ensuite marié, ordonné et père de deux jeunes filles.

Prêtre et marié, je m’accomplis …
Père Rafic Greiche, directeur du bureau de presse de l’Eglise catholique d’Egypte.

Il est de ceux qui ont grandi au coeur des rues du centre-ville. Depuis sa première jeunesse, il participe aux activités de son âge à l’église Sainte-Marie de la paix dans le quartier huppé de Garden City. Entre scoutisme, réunions de jeunes, service de l’église, lecture de l’Evangile au cours des messes, ou même activités musicales de la chorale byzantine, le jeune Rafic Greiche développe sa personnalité et son don de créer des amitiés avec son entourage et de les maintenir. « J’ai été très marqué par le père Xavier Eid, curé de mon église. Après l’appel de Dieu, je pense qu’il est la source principale de ma vocation », affirme-t-il. Rafic voyait en lui un esprit de modestie et de sainteté, surtout lorsqu’il consacrait beaucoup de son temps au service de sa paroisse, et des jeunes en particulier. Le jeune adolescent termine ses études secondaires, et parce que son père avait son commerce de lunettes, il choisit d’étudier l’optique dans le département de physique à l’Université américaine du Caire, autrefois à la place Tahrir, au centre-ville cairote. 18 ans de travail dans le magasin de la famille le mènent à maîtriser l’art des relations avec le monde : « J’avais des connaissances de toutes les classes sociales, Egyptiens et étrangers, ouvriers, chauffeurs, techniciens, employés, artistes, ministres. C’est une richesse extraordinaire d’avoir affaire à des clients si différents ».

Et pour suivre la mode des années 1970, Rafic Greiche part au Canada comme beaucoup de jeunes chrétiens de l’époque, pour découvrir ce nouveau pays. Là-bas, il poursuit ses études en ophtalmologie. « J’ai beaucoup aimé le Canada. J’ai aussi aimé la nouvelle communauté dans laquelle je me trouvais. Mais un appel interne, que je n’arrivais pas à comprendre, me poussait à vouloir rentrer en Egypte », dit-il avec nostalgie. Un an plus tard, il rentre au Caire, rejoint ses activités religieuses et sociales à l’église Saint-Cyrille dans le quartier d’Héliopolis et fait la connaissance de sa fiancée Dina, devenue ensuite sa femme, le 2 octobre 1982. « Je n’ai jamais perdu cette intuition interne que je ressentais dans mes tréfonds. Je voulais être prêtre. Et quand j’en ai parlé à Dina, elle a tout de suite compris et m’a beaucoup encouragé », se confie-t-il. Selon lui, il n’y avait aucune divergence entre être prêtre et se marier. « Quand l’Eglise m’a demandé de rejoindre le clergé, j’avais accepté à condition d’être marié. Je sentais que le mariage allait m’accomplir pour mieux servir Dieu et l’Eglise. Je ne voulais pas faire carrière dans le clergé. Je voulais juste comprendre et rester proche des familles et de leurs problèmes quotidiens. Et seul mon statut d’homme marié allait me le permettre », affirme-t-il.

Rentré de sa lune de miel, il s’inscrit à l’Institut des études théologiques où il obtient sa licence 4 ans plus tard. « S’ajoutent à cela 6 autres années, entre travail et préparation au sacerdoce. J’ai été ordonné prêtre le 2 octobre 1992 », poursuit-il. Même date que celle de son mariage ? Eh bien oui ! « C’est une même ligne. Je m’accomplissais dans le mariage et aussi dans le sacerdoce », confirme-t-il. En 1994, il se voit nommé curé de Saint-Cyrille où il commence, avec sa femme, à rassembler le peuple autour de sa nouvelle paroisse. Greiche est l’un des premiers curés grecs catholiques mariés dans la région du Caire, et probablement parmi les premiers au sein des catholiques en général. « Dans les temps modernes », insiste-t-il. « Dans ma première paroisse à Choubra, je remplaçais un prêtre soudanais marié et ayant des enfants. Les paroissiens ne voyaient pas cela d’un mauvais oeil. Mais quand je fus nommé à Héliopolis, ceux de là-bas ne voulaient pas de prêtre marié. Je les comprenais. Ils n’avaient tout simplement jamais connu de prêtre marié … », précise-t-il.

En effet, l’Eglise catholique d’Orient n’a aucun règlement officiel qui empêche les prêtres de se marier. Il n’y existait pas de sacrement. C’était plutôt une discipline locale qui concernait chaque église en particulier. Le mariage des prêtres était beaucoup plus pratiqué au Liban et en Syrie, par exemple. Egalement en Haute-Egypte, et rarement au Caire. Mais aujourd’hui, en raison de la pénurie des vocations religieuses, le pape François encourage, pour la première fois dans l’histoire de l’Eglise, la nomination de prêtres orientaux mariés, en Occident. Une solution qui, toujours selon l’Eglise, empêchera les églises de fermer ou d’être vendues, à cause du manque de prêtres.

La famille biologique du père Rafic se compose de son épouse et de deux jeunes filles. « Quand je fus ordonné, Marinette, l’aînée, avait trois ans et demi, alors qu’Emmanuelle est née ici à Héliopolis. Elles ont grandi ensemble dans la paroisse qui n’est finalement qu’un rassemblement familial de nos foyers », relate-t-il. Il semble que la paroisse a également une importance chez les jeunes filles, qui y pratiquent, comme leur père le faisait, des activités allant du scoutisme à la chorale et aux activités sociales à l’intérieur et à l’extérieur de la paroisse. « Tu sais, parfois les filles m’aident dans la rédaction de sermons … Souvent, j’échange avec elles le contenu de ce que je dois dire dans telle ou telle situation », dit-il avec fierté. Mais père Rafic était-il dur dans l’éducation de ses filles ? « Pas du tout. Je n’ai jamais dit à mes filles : Ne faites pas ceci ou cela parce que vous êtes supposées être des filles de prêtre. Ni en ce qui concerne leurs habits, ni leurs amis. Elles ont été éduquées dans un environnement sain qui leur a accordé une liberté totale. Elles ont juste appliqué l’esprit du christianisme », indique le père.

Un jour, père Rafic Greiche a su que sa fille aînée était amoureuse d’un jeune qui voulait se présenter à la famille pour l’épouser. « Aucune surprise. Je voyais leur amour naître et se développer devant mes yeux à la paroisse. Silencieux, je savais que les deux étaient sérieux et je me faisais une grande joie de bénir leurs fiançailles », sourit-il.

L’aspect « public » du père Rafic ne manque pas non plus d’originalité. Son entrée dans le domaine des médias se fait lorsque, par hasard, il avait suivi un cours de journalisme à l’Université américaine, à la suite duquel il s’est trouvé en charge du bulletin des jeunes au sein de son patriarcat. « J’espérais que Le Messager, unique hebdomadaire catholique en Egypte et que tu peux trouver aux portes des églises seulement, serait renouvelé. Il était imprimé sur du papier jaune dans des presses obsolètes, alors que l’on avait déjà franchi l’ère de la presse électronique », se confie-t-il. Sur une initiative du père Rafic, un homme d’affaires se chargea des frais et Le Messager se voit renouveler. « Je suis fier aujourd’hui du journal. Le papier est bon, l’impression est électronique et en couleur. En plus, nous avons créé un site Internet qui présente quotidiennement les informations qui intéressent un lectorat oecuménique et varié », déclare père Rafic.

Trois mois après la nouvelle version de Le Messager, les autorités officielles annoncent la visite du pape Jean-Paul II en Egypte. « Il fallait bien couvrir le séjour du pape chez nous. On devait préparer la visite dans un délai de 40 jours seulement, alors qu’une visite similaire au Liban avait pris un an et trois mois de préparation », précise-t-il. Rafic Greiche assume la responsabilité de cette coordination, avec l’équipe de Le Messager sous la supervision de Mgr Hanna Golta, seul représentant catholique dans les médias égyptiens. « Une fois la visite terminée, on me demanda de monter un bureau de presse pour l’Eglise catholique d’Egypte », dit-il. Et voilà que ce bureau de presse fonctionne depuis bientôt 15 ans. D’étroites relations se sont créées au fil du temps avec les journalistes, et la qualité de ce qui se disait dans les différentes conférences de presse se perfectionnait elle aussi. « Notre bureau a réussi à mettre l’Eglise catholique sur la carte des médias égyptiens. En Egypte, l’Eglise catholique est petite en nombre, mais possède beaucoup d’activités éducatives et sociales ».

Grâce à sa grande réussite, le bureau de presse s’est vite transformé en principale source d’information sur le monde catholique local et international. Il le fait même en incognito. Le bureau offre ses services à tous les intéressés de statistiques ou d’informations, sans le dire. Et le plus important, c’est que ce centre de relations publiques n’est financé par personne.

Père Greiche est également chroniqueur à Al-Shorouk, Rose Al-Youssef, Watani, DotMasr et Sada Al-Balad. Et ses opinions ne sont pas uniquement religieuses, elles touchent l’ensemble de l’actualité sociopolitique, locale et régionale. Et il se sert du bureau de presse pour approfondir la relation de l’Eglise catholique avec Al-Azhar, la plus haute instance sunnite du monde arabo-musulman, avec la création de Beit Al-Eila (le foyer de la famille), organe chargé de rapprocher chrétiens et musulmans d’Egypte à travers le dialogue. Sur le plan international, le bureau avait participé à la préparation des visites du pape copte orthodoxe Tawadros II au Vatican, ainsi que celle du président de la République, Abdel-Fattah Al-Sissi, le mois dernier.

« Etant membre du comité du dialogue national, je voyais la révolution du 30 juin arriver, parce que je voyais de près comment les Frères gouvernaient le pays. Ils ne savaient ni gouverner ni contrôler. Leur premier centre d’intérêt était de frériser toutes les composantes de l’Etat, et c’est d’ailleurs ce qui a suscité leur échec total. Je me suis retiré deux fois des réunions du dialogue et j’ai refusé de faire partie de l’Assemblée consultative des Frères », déclare-t-il. Et aujourd’hui, cher père ? « Je suis optimiste ».

Jalons :

31 mai 1958 : Naissance au Caire.

2 octobre 1992 : Ordination « prêtre » au Patriarcat des grecs catholiques.

1994 : Nomination « curé » de l’église Saint-Cyrille à Héliopolis.

1999 : Administrateur de l’hebdomadaire catholique Le Messager.

2000 : Visite du pape Jean-Paul II en Egypte et fondation du bureau de presse de l’Eglise catholique d’Egypte.

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