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Asiimwe Deborah Kawe : Raconter l’Afrique sur scène

May Sélim, Samedi, 16 septembre 2023

La dramaturge, productrice et comédienne ougandaise Asiimwe Deborah Kawe est l’une des figures de proue du théâtre de l’Afrique de l’Est. Elle vient d’être honorée au Festival du théâtre expérimental.

Asiimwe Deborah Kawe

Asiimwe deborah kawe a été membre du jury à la dernière édition du Festival du théâtre expérimental qui vient de s’achever. Elle a également fait partie des honorés, et ce, en reconnaissance de son travail pour le développement du théâtre en Afrique de l’Est. Avec un foulard rouge criard, la dramaturge et productrice ougandaise est montée sur scène pour recevoir son trophée. Elle est aussi créatrice de la Fondation Tebere Arts et directrice artistique du Festival international de théâtre de Kampala (KITF). « C’est ma troisième visite au Caire. La première fut à l’occasion d’une conférence internationale, en décembre 2013, sur l’Egypte et sa connexion avec l’Afrique. Ma deuxième visite fut en 2017 pour participer au Festival expérimental ».

Entre les colloques du matin, les réunions du jury et les spectacles du soir, Asiimwe Deborah Kawe a essayé de profiter tant que possible de ses moments libres, afin de préparer la prochaine édition du KITF, prévue au mois de novembre. « Le festival est à sa 8e édition. Son objectif est de soutenir les jeunes et de leur offrir la possibilité de monter des spectacles et échanger avec des créateurs en dehors de l’Ouganda. J’ai lancé ce festival avec des amis et des collègues. Mais après la 4e édition, j’ai remarqué que ces derniers s’intéressaient plus à la musique qu’au théâtre. Pour préserver l’identité théâtrale de l’événement, j’ai alors fondé Tebere Arts, une ONG à but non lucratif qui vise à soutenir le festival et à lancer des programmes d’aide aux jeunes artistes et écrivains. Et ce, en collectant des fonds et en entrant en contact avec des organisations internationales », précise cette dame de théâtre, assise devant son ordinateur portable. Et d’ajouter : « Quand on parle du théâtre dans les pays africains, on compare souvent la situation pendant le colonialisme à celle après l’indépendance. Or, ce n’est pas une bonne approche. Car même avant l’arrivée des Britanniques, il existait des formes traditionnelles de théâtre : poésie orale, contes et d’autres formes qui relèvent de la performance. Tout se passait de manière très spontanée, durant une soirée de fête ou une réunion familiale … Puis durant la période colonialiste, tout a changé, et aujourd’hui, le théâtre est bel et bien présent, mais différemment ».

En Ouganda, le théâtre a plutôt un aspect commercial. Le pays possède pas mal de troupes et de théâtres qui présentent des oeuvres classiques. Certains placent leur commande auprès des dramaturges, puis produisent les textes en question. Il y a aussi beaucoup de sketchs comiques et de comédies de stand-up favorisant la satire politique.

Asiimwe Deborah Kawe opte elle-même pour un théâtre plus jeune et novateur. A travers les programmes de sa fondation, elle soutient des projets avant-gardistes. Et à travers un programme de résidence, elle offre aux jeunes dramaturges la possibilité de se faire la main. Elle produit, une fois par an, une pièce écrite par un jeune écrivain, et les billets du spectacle sont subventionnés par sa fondation afin de rendre le théâtre accessible à tous.

D’ailleurs, elle estime qu’au cours des dix dernières années, le théâtre ougandais a connu un véritable essor et que les créatrices ont beaucoup plus de crédibilité et de pouvoir que leurs homologues du sexe masculin. « Etre une femme de théâtre est une tâche difficile, surtout dans une société conservatrice ayant tant de préjugés. Récemment, travailler dans des espaces et des organisations artistiques dirigés par des femmes est devenu synonyme de travail sérieux et prometteur. Les femmes dans un pays en cours de développement comme l’Ouganda ont tendance à déplorer tous leurs efforts afin de défendre leurs projets. Les organisations artistiques gérées par des femmes connaissent un succès grandissant ».

Pourquoi le théâtre ? Sa passion innée pour la narration l’a poussée à vouloir s’exprimer sur scène, à rejeter ce qui lui déplaît. « Je ne sais pas exactement quand j’ai découvert le théâtre. Encore jeune fille, j’étais élevée par ma grand-mère dans le village. Elle avait l’habitude de réunir les enfants de la famille autour d’elle afin de leur raconter des histoires. Les autres femmes de la maison avaient le droit de répéter ces histoires, mais d’une autre façon. Les petits aussi disposaient du même droit et pouvaient poser toutes sortes de questions à la grand-mère ».

A l’école gouvernementale où elle a suivi son éducation, elle a fait partie de diverses troupes théâtrales. « J’aimais le théâtre et j’aimais jouer sur scène. Mais, à cette époque-là, je ne savais pas que je pourrais étudier le théâtre et en faire ma carrière. J’ai voulu écrire les histoires des gens, alors j’ai décidé de faire des études en journalisme », lance la dramaturge et comédienne.

Ecrire était donc pour elle un moyen de raconter et de se prononcer sur plein de sujets. Son résultat au baccalauréat ne lui a pas permis de faire des études en journalisme comme prévu, alors elle a opté pour le théâtre. « Ma mère a refusé que je faisais du théâtre ma spécialisation, de peur de ne pas réussir ma carrière. Par contre, mon père m’a beaucoup encouragée. Il m’a soutenue jusqu’au bout ».

A la faculté, Asiimwe Deborah Kawe s’est lancée dans le domaine de la comédie. « Ma première prestation a été en deuxième année, à l’Université de Makéréré. J’ai joué dans la pièce Le Lion et le joyau du Nigérian Wole Soyinka. Mais le rôle le plus difficile que j’ai interprété de ma vie est celui de Médée. Le metteur en scène a passé des jours à m’expliquer la mentalité de Médée, qui pensait qu’en tuant ses enfants, elle leur épargnait un sort tragique ». Mais le jeu seul ne pouvait pas la satisfaire. Au fond d’elle-même, il y avait un besoin fou de raconter, alors elle s’est mise à écrire des pièces de théâtre, tout en poursuivant ses études.

Après avoir obtenu un diplôme en arts, danse et drame de l’Université de Makéréré, elle a décroché une bourse sur l’écriture théâtrale à l’Institut des arts en Californie. Son séjour aux Etats-Unis a fortement marqué ses travaux ultérieurs, traitant souvent la relation entre l’Afrique de l’Est et l’Occident. « Mes études aux Etats-Unis m’ont bien placée parmi mes compatriotes, mais également, elles m’ont fait découvrir l’image de l’Ouganda à l’étranger, ainsi que les séquelles du colonialisme ».

Dans Cooking Oil, elle a abordé l’injustice sociale. Dans Rendez-vous avec Dieu, elle s’est attaquée à la difficulté pour les Africains d’obtenir des visas pour voyager en Occident. Will Smith Look Alike lui a valu le prix de la BBC pour l’écriture dramatique africaine, relatant l’histoire d’un jeune Africain qui croit pouvoir réaliser ses rêves, rien que pour ressembler à la star américaine Will Smith. « J’ai posé ma candidature à ce prix, et je pensais n’avoir aucune chance. J’étais toujours admiratrice des oeuvres de Wole Soyinka, mais j’ignorais qu’il était membre du jury. J’étais très émue, sachant qu’il lirait ma pièce. Puis j’ai dit : calme-toi ! Il y a des milliers de textes et des milliers de candidats ! ».

Aux Etats-Unis, elle a travaillé à l’Institut de Sundance comme directrice du programme de théâtre au profit des pays de l’Afrique de l’Est. Celui-ci était destiné à soutenir les dramaturges africains afin de produire leurs spectacles aux Etats-Unis. De retour en Ouganda, Asiimwe Deborah Kawe tombe sur l’homme de sa vie, le père de son fils, âgé de 3 ans. Un homme qui la soutient dans toutes actions. « Franchement, je ne sais pas comment j’ai le temps de faire tout ceci. Mes parents, ainsi que mon mari m’ont toujours donné un coup de pouce. Mais quand même, j’ai arrêté mes activités pendant deux ans juste après la naissance de mon fils, pour profiter pleinement de la maternité ».

L’an dernier, elle a été sélectionnée pour une résidence artistique de trois mois à Munich, en Allemagne. « Pour écrire, j’ai besoin de temps libre. Cette résidence m’était donc une belle occasion ». La dramaturge a ainsi signé La Terre promise, la dernière partie de toute une trilogie. « Rendez-vous avec Dieu est la première partie. Mais je ne pouvais entamer la deuxième partie, bien que j’aie tous les personnages en tête ». Elle a encore beaucoup d’autres histoires à narrer, pour exprimer les siens.

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