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Mohamad Hatab : Ses idées ingénieuses au service de l’Autre

Doaa Bad, Mardi, 21 janvier 2020

Le jeune ingénieur Mohamad Hatab fabrique des prothèses de main à l’aide d’une imprimante 3D pour les donner gratuitement à des patients dans le besoin. Ayant lui-même été touché par la maladie dans son enfance, il est aujourd’hui animé par la volonté d’aider les autres et des rêves sans limites.

Mohamad Hatab
(Photo : Bassam Al-Zoghby)

Le corps svelte, le visage calme, le regard doux, l’in­génieur Mohamad Hatab, 23 ans, a l’allure d’un poète, surtout lorsqu’il se met à par­ler avec émotion. Le mois dernier, il a fait partie des intervenants lors de la Conférence internationale de la jeunesse, tenue à Charm Al-Cheikh. Une séance entière lui a été consa­crée pour lui permettre de parler de ses performances dans le domaine paramédical. Timidement, le jeune ingénieur a raconté son histoire, démontrant comment il a transfor­mé sa souffrance en un grand suc­cès, malgré son jeune âge. Ses pro­pos ont montré que nous ne sommes pas tous égaux face à la douleur. Atteint d’une leucémie à 9 ans, il a vaincu son cancer en quelques mois, et des années plus tard, il a fabriqué des prothèses de main à l’aide d’une imprimante 3D (impri­mante qui produit un objet par l’ad­dition d’un ou plusieurs matériels, selon les axes vectoriels, X, Y et Z, ndlr).

Lorsque sa famille découvre que Mohamad souffre d’une leucémie, elle décide tout de suite de l’en­voyer en France pour qu’il y soit hospitalisé. « J’étais très content, pensant qu’on partait avec mes parents et mon frère aîné pour des vacances », raconte le jeune homme. Après avoir effectué les tests nécessaires, les médecins demandent aux parents d’expliquer la situation à leur fils. « C’est ma mère qui s’en est chargée. Elle a dû m’expliquer ce qu’était ma mala­die. L’un des moments les plus diffi­ciles dans ma vie. Jamais je ne l’oublierai. Je me rappelle tous les détails. J’étais choqué, j’ai beau­coup pleuré, imaginant que c’était la fin de mes jours. J’avais plein de questions dans la tête : comment vais-je poursuivre ma vie, mes études, les entraînements d’équita­tion … ? », raconte Mohamad.

Ses parents ont joué un rôle-clé pour l’aider à s’adapter à sa nou­velle situation. Un combat difficile qu’il devait absolu­ment gagner. Au bout de 3 mois de traite­ment, il est guéri, mais doit suivre un traite­ment spécial pour empêcher le cancer de revenir. Après une année passée en France, les médecins lui annoncent qu’il peut retourner en Egypte, tout en effectuant un suivi en France tous les 3 mois. « Le moment de mon arrivée à l’aéroport du Caire, après une année de traite­ment en France, était l’un des meilleurs de ma vie. J’ai eu droit à une belle réception de la part de toute ma famille, venue m’accueillir à l’aéroport », sourit l’ingénieur en se rappelant ce jour-là.

Cinq ans plus tard, les médecins déclarent qu’il est définitivement guéri. « En janvier 2011, j’étais entièrement guéri. C’était incroyable. Ce n’est qu’à l’âge de 14 ans que j’ai retrouvé ma vie nor­male et que j’ai pu pratiquer de nouveau mon sport préféré, l’équi­tation. Je voulais compenser mes retards, surtout en sport. Je suis donc devenu champion d’Egypte et je me suis qualifié pour les Jeux olympiques de la jeunesse en 2014 », déclare fièrement Mohamad. Et d’ajouter : « Gagner mon combat contre le cancer m’a donné une grande confiance dans la vie. Je garde plein de souvenirs de cette époque, mais pour la plupart, de beaux souvenirs ! Cela a forgé ma personnalité ».

Rêvant de devenir ingénieur en aéronautique, Mohamad intègre l’Université de Glasgow, Aeronautical Engineering, en Ecosse. Durant ses études, il apprend aussi à se débrouiller seul, à cuisi­ner, à être responsable de tous les détails au quoti­dien et, le plus important, à socialiser avec les gens dans son entourage. « J’ai construit une nou­velle vie avec de nouveaux amis », dit-il.

Après avoir terminé ses études, il entend concrétiser son rêve d’en­fance, à savoir travailler dans une grande multinationale spécialisée dans le domaine de l’ingénierie de l’aviation. Il a des entretiens auprès de plusieurs entreprises, mais n’est accepté dans aucune. Son rêve risque de se briser et il vit une période pleine de déceptions. Cependant, Mohamad prend les choses en main, se mettant à penser différemment. « En effectuant une interview dans l’entreprise de mes rêves, j’ai commencé à voir les choses avec une autre optique : était-ce vraiment ce que je voulais ? Est-ce que je voulais passer le reste de ma vie dans ce bureau ? Serais-je heureux ainsi ? ». Beaucoup de questionnements. En juin dernier, le jeune ingénieur a terminé son mas­ter et a décidé de rentrer en Egypte avec une nouvelle façon de voir les choses. « Je peux fonder ma propre entreprise et travailler en Egypte ».

Une question continue néanmoins à tarauder son esprit : comment aider les gens qui souffrent d’une douleur, quelle qu’elle soit, et n’ont pas les moyens financiers pour y remédier ? Le jeune homme qui, enfant, savait toute sa famille à ses côtés pour lutter contre le cancer, veut lui aussi tendre la main aux autres. « J’ai commencé à réfléchir au moyen d’utiliser mes études pour aider les gens. Je me suis souvenu d’un projet avec mes collègues à l’université pour fabriquer des pro­thèses à l’aide d’une imprimante 3D. Immédiatement, j’ai repris contact avec eux et j’ai effectué les études et les recherches nécessaires pour mettre le projet sur les rails. Trois semaines plus tard, j’ai acheté une impri­mante 3D », raconte Mohamad avec enthou­siasme.

L’ingénieur consacre tout son temps au travail sur cette imprimante, afin de pouvoir fabriquer des prothèses, qu’il teste à son domicile. Il réussit ainsi à réaliser un type de prothèse à partir de fichiers informatiques. Au mois d’août, il a fabriqué la première prothèse de main. Puis il a commencé à contac­ter des organismes de bienfaisance pour trouver des gens qui en ont besoin et n’ont pas les moyens de se les procurer.

C’est en septembre qu’il a trouvé sa première patiente, une petite fille de 5 ans, née sans main gauche à cause d’une anomalie congénitale. Les responsables de l’association de bienfaisance ont fait le néces­saire et lui ont envoyé la taille de main requise, avec les couleurs pré­férées de la fillette. Deux semaines plus tard, la prothèse était prête et le jeune ingénieur a rencontré la petite fille pour la première fois pour lui offrir sa prothèse. Une belle histoire où se mêlent technologie, huma­nisme et solidarité.

« Avant de rencontrer la petite fille, j’étais très inquiet que la pro­thèse ne soit pas ajustée ou qu’elle ne l’aime pas. Mais après avoir parlé avec elle, j’ai commencé à fixer la prothèse sous les regards de tout le monde — les médecins de l’hôpital, les responsables de l’as­sociation de bienfaisance et les parents de la petite », confie-t-il. Et d’ajouter : « Le meilleur moment de ma vie était lorsque la fillette a saisi une bouteille d’eau avec cette première prothèse que j’ai fabri­quée. J’ai rendu quelqu’un heureux et c’est ce qui compte pour moi. Tous mes autres rêves ne valaient rien face à cet instant de vive émo­tion. La joie de la fille et de ses parents était incroyable ».

Pour continuer avec son projet, Mohamad a choisi 6 autres cas, de différents âges et niveaux sociaux. Enfin, en novembre dernier, les 6 personnes ont eu leurs prothèses. « Je reste en contact avec elles pour suivre leur cas et connaître leur opinion. Jusqu’ici, elles sont toutes heureuses ».

Au lieu de tenter de s’enrichir en déposant son invention et en la com­mercialisant, le jeune ingénieur pré­fère la rendre accessible à tous, pour que tout le monde se serve des don­nées et réalise des prothèses en sui­vant la même technique. Il a donc commencé à créer une association caritative qui dépend essentiellement de dons de la bonne volonté, dans le but de fournir des prothèses de main gratuites. Celles-ci coûtent normale­ment près de 40 000 euros la pièce. « Je pourrais avoir des problèmes si j’envisageais d’en produire à grande échelle, sur un plan international. Mais en Egypte, je n’ai pas de concurrence, car les prothèses que je fabrique avec l’imprimante 3D ne coûtent pas beaucoup d’argent. L’idée est simple et la forme un peu mécanique. Mais elles sont utiles pour ceux qui ne pos­sèdent pas beaucoup d’argent. Mes rêves n’ont pas de limite, mais je préfère pro­céder étape par étape ».

Avec l’aide d’in­vestisseurs, Mohamad Hatab envisage d’acheter plusieurs impri­mantes 3D, d’avoir des locaux fixes pour la fabrication et d’améliorer la forme extérieure de la prothèse pour lui donner une allure plus naturelle. « Je veux aussi fabriquer des prothèses de pied », lance le jeune homme, avant d’ajou­ter : « Je rêve de fabriquer 1 000 prothèses durant la première année, en Egypte. Puis, je compte me tour­ner vers le continent africain. En fait, lors de la Conférence interna­tionale des jeunes, j’ai rencontré les représentants de plusieurs sociétés africaines qui étaient inté­ressées. Ils m’ont invité à me rendre chez eux pour étudier la question », conclut le jeune homme, qui vient aussi de commencer un nouveau travail comme ingénieur dans une entreprise privée, de quoi lui per­mettre de continuer à fournir des prothèses gratuitement.

Jalons :

Août 1996 : Naissance au Caire.

2006 : Sa famille découvre qu’il est atteint d’une leucémie.

2014 : Début de ses études à l’Université de Glasgow, Aeronautical Engineering, en Ecosse.

2019 : Obtention de son master et fabrication d’une première prothèse de main.

Décembre 2019 : Participation à la Conférence internationale des jeunes à Charm Al-Cheikh.

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