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Farouk Mardam Bey : Un sacré gueuleton

Dalia Chams, Lundi, 22 avril 2019

L’Histoire, la littérature, entichées de politique n’ont pas de secret pour Farouk Mardam Bey.Un véritable érudit, franco-syrien, qui dirige la collection Sindbad aux éditions Actes Sud.

Farouk Mardam Bey

D’un humour doux-amer, il tente d’apaiser les feux du présent, en célébrant les plaisirs de la table. « La cuisine me permet de se détendre », dit Farouk Mardam Bey, réputé pour son érudition généreuse. Calme, discret, la voix un peu enrouée, cet exilé en France depuis environ cinquante ans sait mieux que quiconque de quoi il parle. Gourmand et gourmet, il peut planifier la paix en Palestine, aborder l’avenir de son pays natal la Syrie, disséquer les soulèvements arabes, tout en dégustant un dessert glacé.

Epris de bonne chair et de liberté, il parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature et la politique. Ainsi, il a signé, à partir des années 1990, trois ouvrages, bien documentés et assaisonnés d’anecdotes, sur l’art culinaire dans le monde arabe et dans la Méditerranée, permettant de comprendre les brassages des populations et les multiples métissages culturels. A savoir : Le Traité du pois chiche, La Cuisine de Ziryab et Le Petit Ziryab, tous parus chez Actes Sud.

Ayant effectué un diplôme en sciences politiques, suivi d’un autre en Histoire à Paris, après avoir obtenu une licence en droit à l’Université de Damas, Farouk Mardam Bey est un fin connaisseur de la période charnière de l’Empire ottoman, qui n’a guère cherché à « islamiser » les non-musulmans, ni à « turquifier » les non-Turcs. Le politique et l’économique sont bien tissés avec l’Histoire de cette région, d’où autant de plats variés que succulents, qu’il ne cesse d’énumérer dans ses interventions, expliquant qu’il y a quatre moments décisifs à cet égard: « l’époque abbasside en Orient, du VIIIe au XIIIe siècle, avec l’Iraq au centre; l’Espagne musulmane du VIIIe au XVe siècle ; l’Empire ottoman où tout le monde arabe, sauf le Maroc, était intégré du XVIe au XIXe siècle ; enfin l’époque contemporaine où les échanges se sont accélérés au fait de la colonisation, des migrations et de la mondialisation ».

Avec la plus grande aisance, l’intellectuel marxiste passe d’un sujet à l’autre. Rien n’est séparé. La cuisine, les styles de vie, la politique et la littérature, tous font bon ménage chez cet amoureux des livres. « J’étais un peu prédestiné à faire le travail de libraire, bibliothécaire, bibliophile, bibliographe et éditeur », lance-t-il en souriant. Encore étudiant à Damas, il a travaillé dans une librairie en 1963. Ensuite, une fois arrivé à Paris en 1965, pour s’instruire en sciences politiques, il fut embauché à la bibliothèque de l’Institut national des langues et civilisations orientales, où il est resté pendant 14 ans. Puis, il a été nommé directeur de la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe (IMA), de 1989 à 1995, où il a été également conseillé culturel jusqu’en 2008. Après la mort de son grand ami Pierre Bernard, fondateur des éditions Sindbad, la maison est rachetée, la même année par Actes Sud, et Mardam Bey devient, depuis 1995, directeur de la collection Sindbad qui publie des classiques, mais aussi de la littérature contemporaine et des essais traduits de la langue arabe.

En fait, l’éditeur aime bien travailler dans la continuité. C’est-à-dire rester fidèle à certains noms, pour les introduire sur la scène littéraire française et les aider à s’imposer. C’est le cas d’un bon nombre d’écrivains arabes, avec en tête de liste Naguib Mahfouz, Mahmoud Darwich, Elias Khoury, Gamal Al-Ghitany, Sonallah Ibrahim, Hoda Barakat et Hanane Al-Cheikh. « Mahmoud Darwich est en général le poète qui vend le plus en France », martèle cet expert du champ culturel. Le fameux poète palestinien avait lui aussi atterri en France, pour des raisons politiques, et était également un bon vivant et un vrai cordon-bleu, peut-être avec moins de variétés que Mardam Bey.

Pendant longtemps, ce dernier s’est largement intéressé à la production des écrivains égyptiens des années 1960, mais il essaye de s’étendre, tant que possible, à d’autres générations et d’autres pays, comme l’Arabie saoudite ou encore le Maghreb, notamment qu’on traite peu de la littérature arabophone de celui-ci. « La littérature est l’âme des peuples. Les arts en général, la littérature sont plus directs que les essais politiques à titre d’exemple, surtout que la littérature arabe a toujours été assez engagée, elle a souvent traité des grands problèmes du monde arabe ». Ceci dit, elle procède, par évidence, du politique.

L’invasion de la littérature par la politique semble inéluctable, vu les circonstances en Iraq, en Syrie, etc. Nous sommes taraudés par la misère, la guerre et l’immensité de l’injustice. Mardam Bey ne manque pas de faire le point, en invoquant les créations syriennes, montrant que le bouleversement était déjà perceptible. « La censure là-bas était plus draconienne qu’ailleurs. Chaque auteur devait présenter un manuscrit au ministère de l’Information, qui répartissait les textes en fonction de leur nature, l’un est envoyé au service de renseignements, l’autre au parti, un troisième au ministère des Biens religieux, etc. Pendant une vingtaine d’années, les écrivains tentaient de contourner la censure ou de se faire publier au Liban, prenant le risque d’être interdit de circulation. Après l’arrivée de Bachar Al-Assad, en l’an 2000, il y a eu trois mois d’ouverture relative, les auteurs en ont profité pour baptiser ce qu’on a appelé la littérature contre l’oubli. Ils ont raconté les années de plomb en Syrie, les événements de la décennie 1980 que l’on n’osait pas dire auparavant: la répression des forces politiques, les tortures incroyables en prison, ... ». Et d’ajouter : « A partir de 2003, la littérature syrienne a connu un renouveau, on a commencé à parler plus ouvertement de l’expérience carcérale, du massacre de Hama (ndlr: en 1982, le régime syrien a tué quelque 20 000 personnes à Hama, sous prétexte de venir à bout de rebelles islamistes, notamment des Frères musulmans. Les années suivantes, il y a eu des milliers de prisonniers politiques, de tous bords). Dans L’Eloge de la haine, traduit vers le français en 2011, le romancier Khaled Khalifé s’est inspiré de ce qui s’est passé dans sa ville Alep, dans les années 1980. Dans un livre publié ultérieurement, il a repris l’histoire du pays, sous le monopole du Baas, notamment autour de 1960 ». Ainsi, le passé d’un pays, ses idées, ses peurs, les courants qui le traversent se déchiffrent d’abord à travers l’expression littéraire.

Mardam Bey peut faire le lien entre le littéraire et le politique, pendant des heures, soulignant qu’à l’heure actuelle, il est très difficile d’écrire un roman à la hauteur de la catastrophe syrienne. « Il y a des poèmes, des nouvelles, de bons reportages littéraires, mais il faut du temps ».

Il est également capable de dresser un bilan des atrocités commises par le parti Baas, auquel il s’est opposé depuis très tôt. Et de signaler que durant les deux terribles décennies 1980 et 1990, toute la politique de Hafez Al-Assad se résumait à assurer la pérennité de son pouvoir et à convaincre les grandes puissances qu’il était incontournable. Du coup, on était longuement enfermé dans l’alternative : soit des régimes prédateurs despotiques, soit des islamistes. « Au lendemain de la défaite de 1967, ce sont les deux forces qui ont occupé la scène. Des régimes dictatoriaux: Saddam Hussein en Iraq en 1968, Kadhafi en Lybie en 1969, Hafez Al-Assad en Syrie en 1970. Et d’autre part, les représentants de l’islam politique qui ont fait surface, après la Révolution islamique en 1979 ».

Bien qu’opposant vivant en exil, Farouk Mardam Bey n’a jamais coupé les ponts avec la Syrie, au contraire son activité littéraire lui a permis de toucher de près à la réalité du pays. Il a été privé de son passeport syrien en 1976, pour avoir signé une pétition et participé à une manifestation contre l’intervention au Liban. Quelques années plus tard, il obtient la nationalité française en 1982, et avoue se sentir aujourd’hui autant Français que Syrien. « Je suis souvent décrit comme passeur entre les deux rives, mais en fait je suis à 100% sur une rive et à 100% sur l’autre », confie l’auteur de Etre arabe, Sarkozy au Proche-Orient et Notre France. Et d’ajouter, sans dramatiser: « Je suis resté 4 ans en France sans passeport, mais j’avais une carte de séjour à cause de mon travail. Je ne pouvais pas quitter les frontières, et du coup, j’en ai profité pour sillonner la France avec une amie et la découvrir à fond. C’était formidable ». Et lorsqu’il a commencé à s’occuper des chroniques culinaires dans la revue Qantara, publiée par l’IMA, c’était une occasion de pousser ses lectures et ses fréquentations de bons restaurants. Donc, il a plongé de plain-pied dans le domaine de la civilisation matérielle. « Maxime Rodinson a signé, en 1949, dans la Revue d’études islamiques, un article sur les documents relatifs à la cuisine. J’ai constaté qu’on peut parler du monde arabe, sous de différents aspects, et non pas seulement en abordant le conflit arabo-israélien », indique Mardam Bey, qui a été l’un des fondateurs de la Revue d’études palestiniennes et son directeur pendant une vingtaine d’années, travaillant de près avec Elias Sanbar et Samir Kassir, deux amis proches.

Aujourd’hui, en suivant l’actualité palestinienne, le militant est rongé par un sentiment d’impuissance. « L’autorité palestinienne est devenue une pure fiction. Les Israéliens ont annulé toute possibilité de paix. Ils vont nous dire après la Cisjordanie est à nous aussi, et si vous voulez un Etat palestinien, vous avez Gaza ». Mardam Bey a visité les villages, autour de Ramallah, surplombés de colonies. Il y est rentré, avec son passeport français, et est resté bouche bée face à la réalité. « J’y ai passé quatre jours, avec les larmes aux yeux ».

Ce même sentiment d’impuissance l’afflige, s’agissant de la Syrie. Après les immenses espoirs qui ont caressé les esprits, au début du soulèvement populaire spontané, les choses ont totalement échappé à tous les acteurs, vers 2014.

Personne ne maîtrise la situation et aucune force politique n’est en mesure de diriger. Lui-même s’est aperçu qu’il est difficile de ressouder le tissu national et que l’opposition s’est vite scindée par ses divisions. « Le régime est isolé. Bachar ne peut rien faire sans les Iraniens et les Russes, animés par des intérêts contradictoires. Comme son père, Bachar ne s’imagine pas que la Syrie puisse être gouvernée par une autre dynastie. Ses partisans évoquent même la succession de son fils aîné, Hafez, un tout jeune homme. Il essaye de jouer la carte de l’union des minorités contre la majorité sunnite. C’est fou », précise l’analyste qui a récemment publié, avec Subhi Al-Hadidi et Ziad Majed, le livre Dans la tête de Bachar Al-Assad.

Parfois, devant l’écran, ses larmes coulent. Comment résister au désespoir, lorsqu’on est persuadé que l’on va vers une « stabilisation instable » ? C’est-à-dire que tout un peuple est pris à l’usure, sacrifié dans le jeu cynique des nations, et cela risque de durer très longtemps. « Sur Facebook, les morts ne sont pas des chiffres. On montre la photo d’un frère mort sur la frontière ou à cause de la torture. On voit les visages des jeunes, on lit les récits des femmes violées. Les détails sont insupportables. Nous avons besoin d’une période de transition de 2 ou 3 ans, contrôlée par des forces internationales, pour recommencer à parler au lieu de s’entretuer », conclut-il, rêvant d’un autre avenir pour le pays de la peur et du silence. Et en attendant, il prépare un autre ouvrage sur la cuisine du monde arabe.

Jalons :

1944 : Naissance à Damas.
1965 : Arrivée en France pour des études en sciences politiques.
1986 : Direction de la Revue d’études palestiniennes.
1995 : Directeur de la collection Sindbad, éditions Actes Sud.
2018 : Chevalier de la Légion d’honneur.

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