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Doreen Assaad : Doreen, la mairesse qui mise sur la diversité

Charbel Hechema, Lundi, 01 avril 2019

A peine quarante ans, Doreen Assaad, d’origine égyptienne, est mairesse d’une ville au Québec à la tête d’une équipe hétéroclite. Un parcours exceptionnel pour cette femme, à la fois proche de ses concitoyens outre-Atlantique et de ses racines ici en Egypte.

Doreen Assaad

C’est samedi, le début du week-end. Pourtant, Doreen Assaad n’a pas de congé. En tant que mairesse de Brossard, ville au sud de Montréal, au Canada, elle visite l’un des organismes de cette ville. La quarantaine, d’origine égyptienne, elle doit faire chaque jour ses preuves sur le terrain.

Doreen fait partie de la deuxième génération d’Egyptiens vivant au Québec. Elle est née en Amérique du Nord française, de parents qui y ont émigré dans les années 1970. Avenante, souriante, Doreen s’exprime en français avec un accent québécois léger, mais n’a rien oublié de son arabe qu’elle parle toujours couramment.

La famille de sa mère vient d’Alexandrie, alors que celle de son père est d’origine cairote. Ils sont arrivés au Canada pour avoir une meilleure qualité de vie et pour finir leur cursus universitaire. Ils avaient débarqué à Ottawa, la capitale du Canada, avant de décider de s’installer au Québec un an plus tard, spécifiquement sur la rive-sud de Montréal: Longueuil.

« Mon père voulait obtenir une maîtrise en sciences politiques et un doctorat et ma mère désirait faire une maîtrise en génie électrique », explique-t-elle. Mais leurs premières années n’étaient aucunement faciles. « Ils devaient apprendre un nouveau système, faire reconnaître leurs diplômes pour chercher du travail, apprendre les nuances de la langue française québécoise, s’adapter aux hivers, etc. Souvent, mon père nous faisait rire avec les histoires des différentes aventures vécues à l’époque », se souvient-elle.

Pendant son enfance, Doreen allait souvent en Egypte, un mois durant l’été, avec la famille. Ils allaient à Choubra, un quartier cairote à majorité chrétienne, et à Maraqiya, une station balnéaire sur la Côte-Nord.

Le sourire ne la quitte pas. Elle assure que ses meilleurs souvenirs sont ces moments passés en Egypte. Elle compte d’ailleurs y revenir bientôt pour visiter Louqsor et Assouan, les pyramides et Khan Al-Khalili.

« J’ai passé ma vie au Québec et j’ai été éduquée ici. J’ai fait une majeure en mathématiques appliquées et une mineure en informatique à l’Université de Montréal ». Elle a ensuite eu une carrière exceptionnelle, puisqu’elle a commencé en tant qu’analyste en besoins d’affaires, chez Bombardier, en 2000, et a rapidement fait ses preuves en tant que leader, ce qui lui a permis de devenir, durant 6 ans, agent six sigma ceinture noire (coach qui aide à éliminer les défauts et à tendre vers un niveau de qualité supérieure).

Elle a ensuite travaillé comme experte en processus et technologie durant 5 ans. Parallèlement à la politique, Doreen Assaad a travaillé comme conseillère en optimisation des processus d’affaires, chez Desjardins. Ce poste consiste à utiliser des outils mathématiques pour développer des programmes, bref, tout ce qui est administratif. Son travail consistait à trouver des solutions en technologie de l’information pour réduire les erreurs de processus. « L'un de mes projets favoris était les paiements de factures en ligne dans les centres bancaires », précise-t-elle.

Doreen s’est mariée avec un Egyptien, vivant également au Québec, Magued, qu’elle connaissait depuis longtemps. Il est non seulement l’amour de sa vie, mais aussi son meilleur ami. Ils ont eu 3 enfants. Un garçon et 2 filles. Quant à sa passion, la politique, elle se rappelle s’y être embarquée à temps partiel il y a environ dix ans, ayant une facilité naturelle pour les relations interpersonnelles et la communication. Continuant à travailler pendant le jour, elle participait le soir aux activités du Conseil municipal.

« L'une des conditions, c’est d’habiter dans la ville. Ce n’est pas comme au niveau provincial », indique-t-elle. Il fallait donc habiter à Brossard. Cette ville est divisée en 10 districts, et en 2009, Doreen gagne sa première élection avec le maire d’antan qui l’avait recrutée pour faire partie de son équipe. Elle a donc siégé au conseil de la ville de Brossard comme conseillère municipale et parfois comme mairesse suppléante pendant deux mandats, avant de voler de ses propres ailes.

Durant le deuxième mandat, elle n’était pas satisfaite du fonctionnement de l’équipe du maire et a préféré quitter ce parti politique. Elle a monté ensuite sa propre équipe et a fondé le parti Brossard Ensemble, en 2016. Avec des nouveaux et des anciens, elle s’est présentée aux élections, en 2017, et a gagné 9 sièges sur 10. Une majorité importante qui lui a permis de devenir la deuxième mairesse de l’histoire de la ville. Elle est également la première à présider un conseil municipal paritaire à Brossard.

« Au niveau municipal, pour créer un nouveau parti politique, il faut suivre certaines règles. J’ai donc bâti une équipe exécutive: un dirigeant et une personne au niveau de la communication pour m’aider. Il fallait également définir le logo et l’image du parti », précise-t-elle. En tant que chef, il fallait définir sa vision pour Brossard et ses valeurs à elle, afin de se lancer, bien armée, dans la bataille électorale, dans les 10 secteurs de Brossard.

Dynamique, Doreen Assaad a recruté deux anciennes élues qui avaient quitté l’équipe du maire pour la rejoindre. Elle a aussi rappelé une ancienne conseillère municipale qui avait pris sa retraite et l’a convaincue de revenir avec elle. « J’ai bâti une nouvelle équipe avec un certain équilibre entre les anciens et beaucoup de nouveaux. J’ai choisi des hommes et des femmes de différentes professions et diverses cultures communautaires. Je voulais créer une équipe à l’image de Brossard, c’est-à-dire multidisciplinaire, multiethnique et multigénérationnelle », affirme-t-elle. Et ils ont fait la campagne ensemble. « Pour gagner les élections, il faut frapper aux portes et convaincre les gens d’aller voter pour nous. Ensuite, il faut assurer de bons services aux gens ». Par exemple, il faut que les chemins soient accessibles, donc vérifier le déneigement des rues locales et des chemins cyclables et piétonniers durant la période hivernale. Cette année, les changements climatiques et les températures variantes les a amenés à ne pas appliquer l’approche éco-hivernale, consistant à ne pas mettre de sel sur les rues avec peu de circulation, et ce, pour sécuriser la population. Durant l’été, la ville offre une belle programmation de divertissement dans les parcs extérieurs (soirées cinémas, danses, festivals et concerts, etc.)

La mairesse indique que Brossard se trouve dans une situation enviable par rapport à d’autres villes, en raison de sa localisation géographique. Elle est fière d’annoncer que la ville va bénéficier d’un nouveau pont, Samuel de Champlain, et d’un nouveau système de train électrique léger automatique, d’un Réseau Express Métropolitain (REM), implantant 3 stations à Brossard, sur un total de 36. Cela a créé des opportunités de développement durable dans la ville et beaucoup de projets. « Il y a actuellement trop de trafic routier, de bruit, etc. C’est une période de transition importante. Les citoyens sont patients, mais ils veulent sentir que l’on travaille pour eux. L'une des raisons pour lesquelles j’ai gagné les élections, c’est que les gens voulaient quelqu’un de sincère en poste ». C’est pourquoi, pour Doreen, la transparence et l’honnêteté sont primordiales.

Avec entrain, elle continue à parler de ses projets pour la ville, disant qu’elle va démarrer une étude pour évaluer les besoins en lien avec une maison des aînés, mais le focus cette année est de stabiliser le budget et de s’aligner avec la planification stratégique de la ville. « On a beaucoup misé sur les investissements dans nos parcs, nos routes et viaducs, ainsi que la construction d’un nouveau centre aquatique. Notre programme d’investissements est maintenant environ le triple du passé », affirme-t-elle.

Dans son bureau à l’hôtel de ville de Brossard, elle a placé, devant elle, dans un endroit bien visible, un cadre en papyrus, signé par l’ancienne consule égyptienne au Canada Amal Salama. Un cadeau qui l’a beaucoup touchée.

Le volet administratif occupe une grande partie de la journée de Doreen Assaad et le volet communautaire se taille une grande partie de la soirée. Car elle doit offrir un grand support aux diverses communautés. « Je dois assister à des rencontres, faire des visites dans les différents organismes de Brossard », précise-t-elle. Ceci se passe, jour et nuit, pendant la semaine aussi bien que durant le week-end. Elle a donc oublié les congés! Mais elle ne se plaint pas. Elle veut prouver qu’elle est bien digne du choix des électeurs.

« Mes enfants n’ont pas beaucoup souffert à cause de mes différentes occupations », explique-t-elle. Il faut dire que Doreen est chanceuse, à cause du soutien que lui fournit sa famille, avec sa mère habitant dans les parages et sa belle-mère qui réside avec elle. Cette dernière prépare à manger, pour les enfants, si jamais Doreen est en retard. « Si je suis prise dans le trafic, c’est ma mère qui allait chercher les enfants. Mon conjoint est très impliqué aussi », assure-t-elle. Doreen amène souvent ses enfants aux assemblées du conseil ou bien aux différents événements des différentes communautés culturelles.

Elle raconte que ses enfants l’inspirent dans ses choix, comme sa participation avec Radio-Canada à une initiative nommée « zéro-déchet », pour réduire l’empreinte écologique, et ce, en lien avec un projet d’école d’une de ses filles. Cette expérience, enrichissante, lui a donné l’idée de lancer le même défi aux citoyens de la ville.

Doreen Assaad est quelqu’un de très prudent, mais son mari, homme d’affaires, aime, lui, prendre des risques. « A chaque fois que je voulais embarquer dans une nouvelle aventure, je le faisais grâce à l’encouragement de mon conjoint Magued », lance-t-elle.

Son propre père avait étudié les sciences politiques et donnait des cours de statistiques au Cégep Champlain (Collège d’enseignement général et professionnel, une étape entre les études secondaires et l’université). Dans le subconscient de Doreen, son père a toujours eu une grande influence dans sa vie. Il est décédé quand elle était encore à l’université, mais il l’a, selon elle, quand même guidée dans ses futurs choix.

Lorsqu’elle veut prendre un temps pour elle, loin de l’ambiance du travail, de l’administration et des rencontres communautaires, Doreen aime aussi faire de longues marches à pied, se promener avec son chien Charlie. Gardant toujours son sourire rayonnant, elle confie qu’elle va essayer de courir, pour améliorer sa condition physique, afin de pouvoir participer à un concours de bicyclette. Et pour se ressourcer, s’inspirer, rien de mieux que la lecture, son passe-temps préféré. En ce moment, elle est plongée dans le livre Becoming écrit par Michelle Obama. Une femme inspirante pour Doreen, dont la devise est : être l’exemple du changement que l’on souhaite voir dans le monde. C’est cela qui lui donne le courage de continuer .

Jalons :

2000 : Majeure en mathématiques appliquées et mineure en informatique à l’Université de Montréal.
2002 : Ceinture noire six sigma Bombardier Aéronautiques.
2005 : Spécialiste en optimisation des affaires aux Chemins de fer nationaux du Canada.
2009 : Conseillère municipale.
2013 : Conseillère principale pour l’approvisionnement stratégique et les services administratifs à Desjardins.
Novembre 2017 : Mairesse de Brossard

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