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Dora Bouchoucha : Une icône tunisienne

Dalia Chams, Mardi, 09 octobre 2018

Dora Bouchoucha privilégie le feeling. Productrice tunisienne de cinéma, elle a toujours choisi des sujets selon son coeur. Un pari gagné, puisqu’il lui a permis de parcourir les festivals et les tapis rouges. Une référence pour la nouvelle génération.

Dora Bouchoucha

Elle prononce les phrases plus par conviction que par lassitude et réitère, en un anglais assez fluide, que le fait d’être femme n’a jamais entravé sa carrière. Et ce, bien que la production cinématographique soit un domaine majoritairement masculin partout dans le monde. Durant le Festival de Gouna qui lui a accordé un hommage spécial, Dora Bouchoucha a participé à un colloque dédié au renforcement du rôle de la femme par le biais du cinéma. Elle avait toujours de quoi surprendre les esprits blasés. « Jamais de harcèlement ni de discrimination. Les cinéastes me racontaient tout, oubliaient que j’étais une femme », lance Dora Bouchoucha, l’une des rares productrices tunisiennes. Car avant elle, il y a eu bien d’autres qui se sont aventurées dans l’industrie du cinéma, qui baigne dans le sexisme et l’inégalité, en Europe, plus qu’en Tunisie, apparemment. « La réalisatrice Salma Baccar a souvent produit ses films, à titre d’exemple, mais moi je n’ai fait que de la production dès le départ, choisissant les projets et les réalisateurs avec qui je souhaite travailler. On doit avoir de l’affinité personnelle, de la complicité, une vision en commun, sinon, ce n’est pas la peine », ajoute-t-elle.

Avec sa partenaire, Lina Chaabane, elles ont refusé la collaboration avec des cinéastes formidables, car « ça ne passait pas humainement ». « Avec Lina, on travaille ensemble depuis 25 ans. Notre troisième, c’est Annie Khedija Djamal, qui s’occupe surtout de Sud Ecriture (ndlr : un atelier d’aide à l’écriture pour des auteurs de premier ou deuxième long métrage de fiction, originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Moyen-Orient) ». Et de poursuivre : « Grâce à Sud Ecriture, nous sélectionnons six scénarios tunisiens et cinq arabes ou africains, tous les ans, pour travailler dessus. Ceci nous donne satisfaction ; nous avons eu pas mal de films primés. Nous pénétrons dans les univers des autres, nous creusons pour mieux cerner leurs intentions ».

Evidemment, son élégance naturelle, sa beauté intelligente, doublées d’un rapport d’amitié et d’une approche féminine, lui facilitent les choses. Bouchoucha n’aime pas être qualifiée de « dure ». Elle se mêle de tout, c’est vrai, ne lâche pas quand elle a raison, mais c’est parce qu’elle est convaincue de ce qu’elle dit ou fait. « Quand je suis convaincue d’un scénario, je peux convaincre tout le monde », dit-elle, avec ses manières simples, soulignant les paradoxes de sa Tunisie natale : « Avant la laïcité de Bourguiba, il y a eu les idées réformistes de Tahar Haddad (1899-1935), qui a été un militant actif pour l’émancipation des femmes. On peut parler d’une exception tunisienne, comme la décrit l’académicien jordano-américain, Safwan Masri, dans son ouvrage Tunisia : an Arab Anomaly (la Tunisie, une anomalie arabe). Les femmes chez nous sont assez puissantes, la société civile est assez solide, mais nous avons un nombre important de jeunes qui se radicalisent et les Frères musulmans sont arrivés au pouvoir par les urnes ». Et de continuer son analyse qui s’applique aussi bien sur le plan socioculturel que politique : « Les lois, autrefois imposées d’en haut, ont fini par devenir des acquis. En 2014, il y avait un projet sociétal moderniste et un autre islamique ; à travers les dialogues, nous sommes parvenus à élaborer une nouvelle Constitution. Il y a des aberrations, sans doute, mais nous essayons d’y remédier ».

En août 2017, elle est appelée par la présidence à intégrer la commission des libertés individuelles et l’égalité (Colibe), chargée de préparer un projet de réforme, conformément aux impératifs de la Constitution tunisienne de 2014 et des standards internationaux des droits de l’homme. La même année, son nom a figuré sur la liste des 100 Africains les plus influents, établie par le magazine New African. Et en juin 2018, elle a été nommée à l’Académie des Oscars. Un mois plus tard, la patronne de Nomadis Images, une maison de production vieille d’un quart de siècle, a dirigé, du 9 au 15 juillet, la première édition du Festival Manarat en Tunisie, sur le cinéma méditerranéen, offrant des projections sur les plages.

« Je n’ai jamais voulu m’installer loin de la Tunisie. Je faisais un tas de choses pour partir, puis j’y revenais. Je suis allée en Angleterre pour des études de langue et de littérature anglaise, j’ai fait un troisième cycle à la Sorbonne, mais je n’ai jamais fini ma thèse. J’ai obtenu une bourse aux Etats-Unis, j’y ai passé trois mois, mais je n’ai pas du tout aimé. Tout est surdimensionné. Je critique tout le temps la Tunisie, mais je ne peux pas vivre ailleurs ».

Ses films parlent évidemment de ce pays qu’elle aime tant, de sa nature, de ses maux. Cela ressort à travers des succès comme La Saison des hommes de Moufida Tlatli, Satin rouge et Corps étranger de Raja Amari, ou encore Weldi (mon cher enfant) et Hedi de Mohamed Ben Attia.

La révolution s’est opérée aussi au niveau des individus, comme le montre ce dernier film. Et dans le milieu cinématographique, cela s’est traduit par un minimum d’autocensure chez les créateurs et par un plus grand nombre de documentaires. « Le cinéma tunisien, depuis Ben Ali, s’est imposé par sa qualité et son audace, mais on n’osait pas approcher le documentaire. La texture de la fiction nous permettait de parler de tout et les politiciens ne voyaient pas que c’était politique. Lors de sa projection à l’étranger, les journalistes ont trouvé Les Secrets, de Raja Amari (2009), éminemment politique, comme métaphore. La comédienne Hafsia Herzi a tué tous ses oppresseurs, à la fin, mais le film n’a posé aucun problème en Tunisie. La fiction permet la nuance », précise Dora Bouchoucha, qui a produit depuis 2011 cinq documentaires dont Maudit soit le phosphate de Sami Tlili et C’était mieux demain de Hind Boujemaa ; en ce moment, elle en a trois autres en chantier.

La productrice de cinéma a fait ses débuts dans le monde du septième art en tant que volontaire aux Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) dans les années 1980. Du coup, elle n’a pas manqué de leur faire un clin d’oeil au Festival de Gouna. « J’ai commencé en volontaire, comme vous ! Je regardais des films gratuitement ! Les gens connus, peu importe ! Lorsque j’aime une oeuvre, je préférais ne pas chercher à connaître le réalisateur ou l’auteur, de peur d’être déçue ».

Plus d’une quinzaine d’années plus tard, la cinéphile, devenue une vraie professionnelle, est revenue pour diriger les sessions de 2008, 2010 et 2014 des JCC. Elle laisse une empreinte palpable et le festival devient annuel. Bouchoucha a surtout essayé d’être moins ligotée par les procédures administratives. « J’ai démissionné de Carthage pour éviter les conflits d’intérêts. Je veux plutôt continuer à produire et à faire du monitoring ».

La professeure a arrêté d’enseigner la littérature anglaise à l’Université, mais elle a toujours la fibre de la transmission. Elle aime bien préparer le terrain pour les jeunes générations, soit en donnant des cours sur le cinéma ou en créant des ateliers d’écriture pour le sud. Et ce, après avoir suivi un programme à la FEMIS (Fondation Européenne pour les Métiers de l’Image et du Son, à Paris) en production et en scénario. « Mes études littéraires ont fait que l’écriture est pour moi très importante. En fait, je préfère la littérature à l’image et ne pensais aucunement faire métier dans le cinéma », avoue cette amoureuse de l’écrivaine britannique Doris Lessing, qui, elle aussi, a été associée au combat féministe, sans l’avoir revendiqué ou désiré. « Sa manière de raconter les histoires me touche, au-delà du fait d’être femme ou homme. J’aime surtout sa nouvelle La Chambre 19, cette culpabilité qu’elle raconte est assez attachante ».

Un sentiment de culpabilité a toujours habité Dora Bouchoucha, depuis toute petite. En tant que mère, elle avait peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas passer suffisamment de temps avec ses deux filles ou aujourd’hui avec sa petite-fille, née en 2017. Et l’enfant qu’elle a été jouait souvent avec les autres enfants de l’orphelinat que gérait sa maman. « Ma mère a été l’une des premières assistantes sociales en Tunisie. Elle a dirigé une maison de retraite, une maison de redressement et un orphelinat. Celui-ci était un bel endroit, avec un jardin magnifique. Les enfants de l’orphelinat étaient mes compagnons de jeu. Je me réveillais le matin, je demandais : où était Leïla, alors on m’expliquait qu’elle a été adoptée et a quitté les lieux. Il en était de même pour les patients de l’hôpital dont mon père était le directeur à Manouba. On vivait avec les histoires de malades, de gens accidentés, puis morts, etc. ».

Dora Bouchoucha se sentait donc privilégiée par rapport à tout l’environnement où elle a grandi, même si elle n’appartenait pas à une classe extrêmement aisée. « Je pensais que ce n’était pas juste, et je développais un sentiment de culpabilité ». Un sentiment de ne pas vouloir être le point de mire de son entourage, comme ce fut le cas au collège Sadiki. « Mes soeurs aînées étaient chez les religieuses et apprenaient tout en français. Moi, mes parents m’ont mise au collège Sadiki pour apprendre l’arabe. On n’était que 12 filles et environ 4 000 garçons. Petit à petit, on est devenus parmi les meneurs. Mon sentiment de culpabilité persistait car j’attirais tant de regards. Mais j’ai beaucoup appris, durant les sept ans que j’ai passés là-bas. Car c’était la méritocratie, il y avait les fils d’éboueurs et ceux de dignitaires ».

Depuis, une icône est née. C’est elle qui décide et mène le jeu. Elle peut traiter avec des personnes et des sujets très différents, d’un film à l’autre. Après avoir gravi les échelons du cinéma, assisté Ahmed Attia dans ses productions, ensuite fondé sa boîte Nomadis Images en 1995 (avec un premier film Demain, je brûle, de Mohamed Ben Smaïl), elle est devenue une habituée des tapis rouges.

Jalons :

11 octobre 1957 : Naissance en Tunisie.

1985 et 1988 : Naissance de ses deux filles, Kenza et Malèke Fourati.

1995 : Fondation de sa boîte de production, Nomadis Images.

1997 : Fondation de Sud Ecriture.

De 2011 à 2014 : Nommée à la présidence de la Commission du Fonds Sud Cinéma, offrant des aides à la production.

2016 : Hedi, de Mohamed Ben Attia, obtient le Prix du meilleur premier film au Festival de Berlin.

2017 : Elle intègre la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe).

2018 : Hommage au Festival de Gouna.

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