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Deena Al-Ansari : La reine du zen

Farah Souames, Lundi, 11 février 2013

Deena Al-Ansari est devenue en quelques années une figure emblématique de l'entreprenariat féminin à Bahreïn. Après une brillante carrière dans le secteur bancaire, elle lance The Mobile Spa, un service à domicile qui manquait dans la région.

Deena Al-Ansari
Deena Al-Ansari (Photo: Lena Odgaard)

C’est dans un café branché des îles Amwaj, un groupe d’îles artificielles en construction au nord-est de Bahreïn, que Deena Al-Ansari se présente. Cette jeune femme de 37 ans est dynamique, très soignée et souriante. « Ça aurait été sympa qu’un jour contienne 48 ou 72 heures, c’est un challenge de faire ce qu’on planifie en une journée », s’amuse Deena, dont les journées sont partagées entre la gestion de The Mobile Spa, sa société spécialisée dans l’industrie des cosmétiques, et l’entreprise familiale. Malgré l’instabilité traversée par ce petit royaume, les affaires de cette femme d’affaires sunnite n’ont vraiment pas subi d’impact. « Il y a de l’insécurité dans le pays, mais je ne l’ai pas vraiment ressentie entre 2011 et 2012 », lance-t-elle, sans vouloir trop s’attarder sur les questions politiques.

Née à Bahreïn dans une famille d’industriels active depuis les années 1970 dans le domaine de l’éclairage, elle obtient son baccalauréat en 1994 du Lycée américain de Manama, avant d’aller étudier au Franklin College de Logano, en Suisse. « Après mon bac, il était évident pour moi d’aller étudier aux Etats-Unis. Mais mes parents avaient peur pour moi, je n’avais que 18 ans et pour eux j’avais grandi dans une bulle et un petit pays comme Bahreïn. Donc il était prématuré de m’envoyer dans un si grand pays », précise-t-elle, avant d’ajouter : « Logano en Suisse était l’endroit idéal pour eux, une ville tranquille où le campus n’excédait pas 300 étudiants à l’époque ».

Après deux années en Europe, elle se dirige vers l’Université du Texas pour y étudier les systèmes d’information en informatique. « La Suisse était pour moi une période transitoire, pour aller aux Etats-Unis. A l’époque je ne savais toujours pas ce que je voulais vraiment faire. Dans mon entourage familial on parlait de l’essor des études en informatique ou encore en management, j’ai fini par changer de filière et étudier l’informatique à Austin, au Texas ». C’est lors d’une visite au Canada que Deena tombe complètement sous le charme de Montréal et décide de s’y installer. « Je trouvais cette ville tout simplement fascinante, un beau mélange d’Europe et d’Amérique avec une forte présence de culture arabe. J’y ai passé les plus beaux moments de mes années universitaires », dit Deena, avant d’ajouter en riant : « C’est surtout après 6 ans que j’ai fini par obtenir une licence en commerce de l’Université Concordia. Etudier dans trois continents différents a été très bénéfique pour moi sur le plan humain et éducatif. Je suis ravie par le fait que mon père m’a laissée faire mes propres choix, d’autant plus qu’il était content de la fin de ce périple universitaire ».

A son retour à Manama en 2000, Deena découvre une péninsule où le secteur bancaire est à son apogée. Elle sera recrutée à la Gulf International Bank comme stagiaire exécutive, où elle effectua des passages dans plusieurs départements qui l’exposeront de manière approfondie au domaine bancaire. Cette expérience la poussera à s’immerger encore plus en postulant pour un MBA en Grande-Bretagne.

Pour une diplômée en commerce et une descendante d’industriels, il était naturellement logique pour sa famille qu’elle prenne la relève et rejoigne l’entreprise familiale. « J’avais l’habitude d’aller voir mon père au travail, et voir ces accessoires ne me donnait aucune intention de le rejoindre. Je me disais que le business familial ne fait pas partie de mes centres d’intérêt, et mon avenir était dans l’expertise bancaire », précise Deena, qui entama alors son MBA. « Mon père m’a dit cette année-là : tu n’iras nulle part. Il avait peur que je parte pour une année et que je revienne 4 ou 5 ans plus tard. Donc j’ai décidé d’effectuer des études à distance à l’Université de Glamorgan au Pays de Galles » (rires).

Sa carrière dans les banques lui aura permis de connaître les vrais Bahreïnis, de les côtoyer au quotidien, elle qui avait grandi dans une bulle. « J’ai fréquenté les écoles américaines où la plupart des élèves et étudiants étaient des enfants d’expatriés. Je ne connaissais pas vraiment mon peuple et ses gens », avoue-t-elle. Deena Al-Ansari restera active dans le secteur bancaire jusqu’en 2009. Elle occupera plusieurs postes avant de s’en aller, alors qu’elle était directrice d’Oman & Qatar Capital Treasure Market. Cette année-là connaîtra un virage professionnel vers le monde de l’entreprenariat. « Tout allait bien, mais je ne me sentais pas heureuse. Je voulais faire quelque chose d’innovant et utile, en tant que femme active. Je ne trouvais aucun endroit de détente ou de beauté ouvert après de longues journées de travail, et de là m’est venue l’idée de créer un spa mobile ».

Al-Ansari entame la conception et l’étude de faisabilité de son nouveau projet avec sa meilleure amie et consoeur, Suha Sawan, en 2008. A l’époque, elles étaient toutes les deux encore employées. L’année suivante, elles démissionnent pour se dévouer à leur projet. « Certains membres de nos familles ne comprenaient pas nos choix, on entendait souvent cette réplique : est-il judicieux de quitter un emploi stable et prospère pour se lancer dans une aventure imprévisible ? Mais les longues discussions avec Suha sur tous les aspects de la conception du projet étaient le facteur majeur de nos décisions ».

Son plus grand soutien a toujours été son père, un fervent défenseur de l’éducation et l’indépendance de la femme, qui a toujours eu une grande influence sur elle. « Quand j’étais au collège, un ami à mon père lui a demandé ce qu’il ferait s’il devait choisir entre mon éducation et celle de mon frère ? Et mon père lui a répondu qu’un homme peut se débrouiller dans nos sociétés avec un minimum d’éducation, mais une femme doit avoir une vraie éducation pour s’imposer », raconte-t-elle, affirmant que la femme à Bahreïn a toujours sa part d’égalité, à comparer avec les autres monarchies du Golfe. « La première infirmière dans les pays du Golfe était de Bahreïn, c’était en 1928, et les femmes ont eu le droit de vote en 1936 », ajoute Deena, faisant partie d’un groupe de femmes d’affaires qui ont fini par s’imposer dans le pays.

Au début du spa mobile, Deena et son associée n’avaient réellement pas d’expérience dans le monde de la beauté et les cosmétiques. Elles passeront plus d’une année à étudier toutes les stratégies et les questions d’hygiène. Elles suivront des formations intensives, effectueront des voyages en Thaïlande et à Singapour et finiront par recruter des spécialistes du massage et de la beauté. « Avant de choisir notre groupe de travail asiatique, Suha et moi étions de vrais cobayes. On a eu de belles doses de bons et mauvais massages, même si certains pensent qu’il était très extravagant d’aller en Asie pour recruter des gens », s’amuse-t-elle.

Actuellement The Mobile Spa est une référence de perfection et d’hygiène dans les pays du Golfe. « Etant la créatrice du concept, je crois fermement être capable d’innovation continue. Cela m’a pris du temps et mes économies, mais c’était la seule façon de monter un projet qui tiendrait la route de longues années », précise Al-Ansari. Les techniques d’hygiène et de stérilisation utilisées ont permis de se lancer dans un nouveau business de produits et d'accessoires hygiéniques, qui ont depuis peu des points de vente à Bahreïn, en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis. « On avait pris l’habitude d’importer toutes ces gammes car il était impossible de les trouver sur les marchés du Golfe. Et puis cela a révolutionné la créativité de notre personnel qui conçoit maintenant les accessoires répondant aux exigences du client. Nos produits ont été présents dans plusieurs expositions à Dubaï, Milan, ou encore Singapour », ajoute-t-elle.

Après le succès de ses deux affaires, Deena pense à d’autres idées en écartant la possibilité d’investir dans les entreprises familiales, malgré le souhait de son père de la voir continuer ce que la famille a commencé depuis 40 ans. C’est lors d’une exposition de produits d’éclairage à laquelle elle a assisté avec son père qu’elle décide finalement de prendre la relève avec l’un de ses frères. « Je pensais que ma famille vendait des accessoires d’éclairage, sans plus. Mais avec le temps et à force de participer à des expos professionnelles, je commençais à prendre un plaisir à faire innover nos produits, à créer de nouvelles sections de conception et à former le personnel », précise Deena. « L’adage français : Fontaine je ne boirai pas de ton eau, est tellement vrai ! », dit-elle, amusée.

Jalons :

1994 : Baccalauréat du Lycée américain de Manama.

1994-1998 : Passage au Franklin College et à l’Université du Texas.

2000 : Obtention d’une licence en commerce et système d’information de l’Université Concordia (Canada).

2002 : Obtention d’un MBA de l’Université de Glamorgan (Pays de Galles).

2009 : Inauguration de The Mobile Spa, à Bahreïn.

2011 : Nommée à la tête d’une division d’Al-Ansari Lights.

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