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Ahmed Gamal Gabr : Monsieur profondeur

Nada El-Hagrassy, Mardi, 19 janvier 2016

A 44 ans, Ahmed Gamal Gabr est classé troisième mondial en plongée sous-marine. Il a battu plusieurs records du Guinness Book dans les eaux de la mer Rouge.

Ahmed Gamal Gabr
Ahmed Gamal Gabr, classé troisième mondial en plongée sous-marine.

Grand de taille, avec une allure d’athlète qui explique le port d’une chemise à manches courtes, en plein hiver. Ahmed Gabr avance d’un pas silencieux. Le sou­rire aux lèvres, l’air timide, il se rend à un rassemblement, organisé au café Beanos de Maadi par des plon­geurs sous-marins égyptiens, afin de célébrer son dernier succès. « Je suis ravi d’avoir réussi cette plongée. Elle m’a permis d’atteindre mon véritable objectif : évaluer l’impact des profondeurs sur la nature des gaz respirés par les plongeurs. Donc un but tout à fait scientifique », explique le plongeur Ahmed Gabr, qui vient de battre trois records du Guinness Book. Le premier concerne une plongée sous-marine à une profondeur de 335,35 m, à Dahab (en mer Rouge). Le deuxième record repose sur le milieu dans lequel a été effectuée cette plongée (plonger en eau salée). Et le troisième record se rapporte au fait qu’il a nettoyé le fond de la mer Rouge, avec le plus grand nombre de plongeurs sous-marins.

La passion du numéro trois mon­dial dans ce sport a commencé dès sa tendre enfance. C’était lors d’un voyage en famille à la station bal­néaire de Noweiba, encore une terre vierge à l’époque, que le petit Ahmed Gabr, âgé de 7 ans, a rencontré un touriste pratiquant la plongée sous-marine, alors peu connue des Egyptiens. Complètement fasciné, il décide de pratiquer ce sport à son tour. Aujourd’hui, au bout de 20 ans d’expérience et après avoir travaillé pendant longtemps en tant que com­battant militaire sous-marin, Ahmed Gabr est toujours surpris par le manque d’études scientifiques en la matière, notamment en ce qui concerne les symptômes et les mala­dies causés par la plongée sous-marine à des profondeurs impor­tantes. Et même si ce sport est de plus en plus répandu, une carence existe en la matière.

Gabr a donc décidé de faire lui-même office de cobaye, afin de ser­vir la recherche scientifique. D’où ces dernières expériences en mer Rouge. « Je fus atteint de symptômes narcotiques à une profondeur de 290 m : les réflexes se sont amenui­sés et l’esprit s’est engourdi, vu le changement moléculaire des gaz inertes. Mais lorsque j’ai constaté que je pouvais tou­jours bouger les doigts et toucher le bouton de mon PCD (gilet stabilisateur), j’ai décidé de conti­nuer la plongée. Néanmoins, je n’ai pas pu atteindre la profondeur de 350 m, comme prévu. Je suis uniquement arrivé à 335,35 m sous l’eau, puis j’ai commencé à remonter à la surface. Un centimètre de plus et j’ai failli passer ».

Né dans le quartier de Manial, au Caire, Ahmed Gamal Gabr est le benjamin d’une famille tradition­nelle, de la classe moyenne égyp­tienne. Après l’obtention de son bac­calauréat, son père a voulu le récom­penser, alors il lui a payé ses pre­miers cours de plongée. « Pendant les vacances d’été, je voyageais à Hurghada et m’entraînais avec un Italien, Monsieur Hobit », raconte Ahmed Gabr d’une voix douce et sereine. Encore étudiant à l’Ecole militaire, celle-ci décide de lancer une nouvelle section pour former des combattants-plongeurs. Fou de joie, le jeune Ahmed était parmi les pre­miers à présenter leur candidature puisque cette nouvelle formation lui permettait de joindre l’utile à l’agréable : exercer sa passion, la plongée sous-marine, et devenir un professionnel, voire en faire une carrière. Son parcours le mène à l’Etat de Caroline du Nord, aux Etats-Unis, afin de suivre des cours de combattants de guerre sous-marine.

Devenu plongeur de combat accré­dité, il part en Espagne pour suivre un cursus réservé aux forces spé­ciales sous-marines. Toujours hanté par le manque de recherche scienti­fique sur les maux des profondeurs, il décide par la suite de s’attaquer à ce domaine. Avec l’aide d’une équipe médicale, regroupant des spé­cialistes des « maladies des profon­deurs », il s’investit corps et âme, pendant 6 ans pour battre les der­niers records de plongée. Les prépa­rations physiques allaient de soi pour un sportif de son niveau. Elles sont corroborées par un régime alimen­taire assez rigide, basé essentielle­ment sur une nourriture pour enfants. Pas de viande ni caféine, ni boissons gazeuses ou alcooliques. Ce sont des choses interdites qui ne figurent jamais sur son menu. Il vit unique­ment sur l’eau et quelques purées de fruits et de légumes. Mais le plus important aussi, c’est la préparation mentale et spirituelle : « Il existe une sagesse indienne que j’aime tant et qui est devenue la pierre angulaire de ma vie : There is a huge diffe­rence between who you are and how you think you are (il y a une grande différence entre ce que tu es réelle­ment et ce que tu penses être). A l’aide d’exercices de méditation, de respiration et de yoga, j’ai essayé de découvrir mes capacités réelles, sans les sur-estimer ou les sous-esti­mer. De quoi m’avoir aidé à réussir la dernière plongée, jugée trop ris­quée. Parce que ce n’est pas garanti même pour un professionnel assez rodé de plonger à une telle profon­deur ».

Ahmed Gabr a passé deux ans à étudier les risques d’un éventuel échec. Car il y a eu plusieurs tenta­tives antérieures, entreprises par des collègues étrangers lesquels ont voulu battre le même record. Mais ils ont fait face à des problèmes techniques, et souvent l’échec était dû au fait qu’ils ont surestimé leurs capacités. « Ce fut le cas de l’Amé­ricain Guy German. Il me jalousait, mais il est mort en essayant de battre ce record », précise Ahmed Gabr, qui a pris sa retraite en 2015, quelques mois après sa plongée spectaculaire. Faute d’un instru­ment ou d'un ordinateur servant à mesurer la profondeur visée, à savoir 350 mètres sous l’eau, il a fait fabriquer en France, sur com­mande, une corde de mesure, selon des critères spécifiques, laquelle a été transportée à un centre spéciali­sé, au sein de l’Université du Caire. « On a ensuite présenté la corde en tant qu’unité de mesure à l’encyclo­pédie Guinness pour être approuvée en vue de cette plongée, particuliè­rement ».

Ahmed Gamal Gabr s’est jeté dans l’eau le jeudi 18 septembre 2014 à 10h:30. Ce fut dans une zone aquatique de plus de 650 mètres de profondeur connue sous le nom de « Blue Hole » ou le Trou bleu, aux alentours de Dahab. Il a atteint la profondeur désirée en 15 minutes, a coupé la marque de mesure de la corde et a ensuite refait surface au bout de 13 heures et 36 minutes. « J’ai appliqué la technique du dico-stop, afin de sortir de l’eau. Car souvent les problèmes survien­nent en montant à la surface rapide­ment, après voir plongé à de grandes profondeurs », ajoute-t-il.

Après avoir utilisé quelque 90 tubes d’air comprimé, Gabr est remonté à la surface, le vendredi à minuit 30. Il est devenu ainsi la troisième personne, de par le monde, à briser la barrière des 300 m. Deux plongeurs seulement avaient déjà réussi à plonger à 300 m : L’Anglais John Bennett aux Philippines en 2001 et le Sud-Africain d’origine portugaise, Nuno Gomes, en 2005. Puis, tout récemment, il y a eu lui, l’Egyptien Ahmed Gamal Gabr, qui a battu de 40 m le record de Gomes. « Après cette réussite, j’ai senti que je devais beaucoup à la nature. Alors, j’ai décidé d’organiser une journée mondiale pour nettoyer le fond de la mer Rouge, accompagné de 614 plongeurs venus du monde entier. De quoi m’avoir valu le troi­sième record enregistré dans Guinness », affirme Gabr. Et de poursuivre : « J’ai rencontré l’ex-ministre du Tourisme, Khaled Rami, qui est lui-même un plongeur sous-marin. Je lui ai parlé du nettoyage des fonds sous-marins. Et il a voulu s’en servir afin de promouvoir le tourisme. On s’est réuni dans un hôtel de luxe à Hurghada le 5 juin dernier. Et Guinness a enregistré ce nouveau record ». Trois fois héros de l’encyclopédie Guinness, en un court laps de temps, Gabr se consi­dère comme un homme heureux. « Il y a un projet actuellement sur les rails, avec le ministère des Antiquités et les missions archéolo­giques étrangères travaillant en mer Rouge et en Méditerranée. Il vise à organiser des visites guidées pour les sites subaquatiques, en lien avec le patrimoine », conclut Ahmed Gabr, qui est en train de rédiger un livre sur la plongée qui sera publié prochainement.

Jalons

1972 : Naissance au Caire.

1994 : Diplôme de l’Ecole mili­taire.

Septembre 2014 : Plongée à plus de 300 m. Record Guinness.

2015 : Retraite anticipée de l’ar­mée.

Juin 2015 : Nettoyage du fond de la mer Rouge, avec plus de 600 plongeurs. Troisième record Guinness.

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