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Véronique Rieffel : L’idée était de faire résonner l’écriture

Rasha Hanafy, Mardi, 21 octobre 2014

Ancienne directrice de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) en France, nouvelle directrice de l'Institut français d'Alexandrie, Véronique Rieffel fait le bilan du festival Ecrire la Méditerranée qui s’achève le 23 octobre.

Véronique Rieffel

Al-Ahram Hebdo : Quels ont été les nouveaux aspects de cette 5e édition du festival Ecrire la Méditerranée, par rapport aux éditions passées ?

Véronique Rieffel: Cette année, le festival s’est étendu sur dix jours, afin de permettre à notre public une véritable plongée au coeur de la création littéraire et artistique de la Méditerranée, dans toute sa richesse et sa diversité. Nous avons proposé plus d’événements en soirée, afin que chacun puisse y participer, tandis que les activités en journée étaient consacrées à des ateliers et des rencontres au sein des établissements scolaires, ainsi qu’à des promenades littéraires et des lectures le week-end. Cette extension nous a permis également de faire davantage de place à des soirées artistiques en complément des conférences et tables rondes, afin de toucher différents types de public et d’ouvrir la notion d’« écriture » aux écritures musicales, cinématographiques, théâtrales, etc.

— Qui ont été les écrivains invités de cette 5e édition du festival régional ?

— Nous avons reçu la visite de nombreux écrivains avec un panel très large allant d’écrivains extrêmement prestigieux, comme l’académicien Dominique Fernandez, ou l’auteur égyptien Khaled El-Khamissi, à de jeunes auteurs prometteurs comme Kaoutar Harchi, Diane Mazloun ou Moustapha Benfodil. Il y avait aussi Alaa Khaled, Rasha Omran, Mohamad Al-Makhzengui, et puis des auteurs qui déclament leurs textes tels Marc Nammour, Abdallah Miniawy, pour ne citer qu’eux.

— Quelle est l’idée derrière ce recours à de nombreux spectacles artistiques, outre l’exposition photographique, le spectacle de calligraphie lumineuse et la projection des films ?

— L’idée était de donner un vrai rayonnement populaire à la littérature en Méditerranée, en montrant que la littérature n’est pas une activité isolée, repliée sur elle-même, mais au contraire, quelque chose qui nous concerne tous, que l’on peut partager à travers des rencontres et qui est également une source de création inépuisable pour les artistes, quelles que soient leurs disciplines. L’idée était de susciter des rencontres entre artistes et écrivains qui pourront probablement à terme déboucher sur de nouvelles créations. Si je reprends l’exemple de Dominique Fernandez, lui, qui a sillonné la Méditerranée depuis plusieurs dizaines d’années, n’était jamais venu à Alexandrie. C’était, selon ses mots, une rencontre « foudroyante » qui va déboucher sur l’écriture d’un livre avec la complicité du photographe Ferrante Ferranti, également présent à cette édition. Ce genre de rebond ajouté au bonheur qui se lisait sur les visages de notre public est une grande source de satisfaction pour nous !

— Il y a aussi eu des lectures musicales, des performances littéraires et des conférences musicales...

— Absolument, ces exemples que vous citez sont, en effet, très importants pour nous. L’idée était, plutôt que de multiplier des tables rondes où l’on parle de livres auxquels le public n’a pas forcément pu avoir accès au préalable, de faire entendre le texte, de faire résonner l’écriture de l’auteur, portée par la voix de comédiens ou chanteurs susceptibles de leur donner une portée et une vie nouvelles et communicatives. Cela revient également à montrer que l’on peut beaucoup apprendre tout en se divertissant, comme durant cette merveilleuse soirée orchestrée par l’historien Yvant Gastaut où, après avoir fait un tour de la Méditerranée en chansons, les familles, amis, étudiants présents dans le théâtre de l’Institut français se sont tous retrouvés pour chanter et danser ensemble autour d’un karaoké géant, entonnant des airs en grec, italien, turc, français ou arabe. Un bel exemple d’une Méditerranée humaine et vivante !

— Cette édition a témoigné d’une attention particulière au patrimoine architectural et littéraire d’Alexandrie, qui est menacé. Quelle en a été la portée ?

— La littérature peut être un magnifique témoignage d’époques révolues, elle constitue dans cette perspective un patrimoine immatériel d’une valeur inestimable. C’est ce qu’a bien compris Jean-Yves Empereur à la tête du Centre des études alexandrines, qui est pour cette édition encore un partenaire très précieux pour nous. La conférence et la visite proposées par Marie-Cécile Navet-Grémillet et Alekos Zannas nous ont permis de voir l’écart entre l’Alexandrie d’hier et d’aujourd’hui, mais également ce qui fait qu’Alexandrie reste et restera toujours probablement une ville à la dimension littéraire et poétique incomparable. Ce type d’événements a toute sa place dans un festival comme Ecrire la Méditerranée, il nous rappelle à une certaine forme de vigilance et d’attention que nous devons tous porter, alexandrins natifs, d’adoption, de coeur ou de passage, à la préservation de sa mémoire et de son patrimoine architectural en grand danger.

— Un débat a eu lieu sur l’espace méditerranéen perçu après le « Printemps arabe ». Pourquoi ce sujet maintenant ?

— C’était un débat très riche qui a eu lieu dans un endroit symbolique de la Bibliotheca Alexandrina. On a beaucoup parlé, parfois à tort et à travers, du « Printemps arabe ». Aujourd’hui, il nous a semblé pertinent, pour y voir plus clair, d’associer à la réflexion des intellectuels arabes et occidentaux et de choisir comme angle d’approche l’espace méditerranéen et non uniquement arabe, pour élargir la perspective et voir en quoi ces révolutions ont concerné tout le monde, des deux rives de la Méditerranée, et ont redéfini cette région comme centre névralgique du monde moderne, tout comme il l’était pendant l’Antiquité.

— Comment évaluez-vous la rencontre avec le jeune public ?

— Cette rencontre était pour nous centrale, et le bilan est très positif. Les écoles et universités ont répondu présent et étaient très enthousiastes à l’idée d’accueillir les participants au festival dans leurs établissements en amont des événements. Cela a permis aux élèves de se familiariser avec la programmation de façon privilégiée et de venir plus facilement y participer. C’était un enjeu central de cette édition. Par ailleurs, les jeunes publics ont pu eux-mêmes, grâce aux artistes et écrivains venus donner des ateliers, écrire à leur manière la Méditerranée et en donner leurs propres visions. Sait-on jamais, peut-être cela a-t-il créé des vocations, et dans quelques prochaines éditions du festival, certains d’entre eux seront cette fois en tête d’affiche !

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