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Amr Hassan : Il est impossible d’aborder la question démographique en dehors du contexte religieux et socioculturel

Amira Doss , Mercredi, 06 septembre 2023

L’Egypte organise, du 5 au 8 septembre, la Conférence mondiale sur la population, la santé et le développement. Amr Hassan, conseiller du ministre de la Santé pour la population et le développement familial, revient sur les enjeux de cet événement.

Amr Hassan

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi l’Egypte organise-t-elle une conférence sur la population et quel message veutelle transmettre ?

Amr Hassan : L’Egypte organise, sous les auspices du président Sissi, la Conférence mondiale sur la population, la santé et le développement du 5 au 8 septembre. Cette conférence est l’occasion de réunir des chercheurs, des politiciens et des preneurs de décision de différents pays pour discuter de la relation qui existe entre la démographie, la santé et le développement. Il s’agit de voir le dossier de la population sous un angle différent. C’est l’occasion pour l’Egypte d’annoncer sa stratégie nationale dans ce dossier, de relancer les efforts déployés dans le domaine du planning familial et de la réduction des naissances en surmontant les failles des stratégies précédentes qui n’ont pas donné les résultats désirés. Cette conférence, qui intervient 29 ans après celle des Nations-Unies sur la population en 1994 (accueillie par l’Egypte), est l’occasion d’étudier les développements qui ont eu lieu dans le domaine de la croissance démographique au niveau mondial et les répercussions de ces changements sur le développement et les ressources. La conférence est également une opportunité pour l’Egypte de renouveler ses engagements en matière de contrôle des naissances. En plus, cette conférence permettra aux experts du monde entier de présenter des modèles, des initiatives et des études de cas réussis et innovants qui pourraient être une source d’inspiration pour l’Egypte.

— L’Egypte a signalé une baisse du nombre des naissances l’an dernier. Pourtant, le taux de croissance démographique reste parmi les plus élevés au monde. Comment mettre fin à ce phénomène ?

— La croissance de la population résulte du taux de natalité, de mortalité et de migration. Le nombre des nouveaux-nés est passé de 2,8 millions en 2014 à 2,1 millions en 2022. Le taux de fécondité est passé de 3,5 enfants par femme en 2014 à 2,1 en 2021. Le pourcentage des femmes qui ont recours aux contraceptifs est passé de 58 % en 2014 à 66 % en 2021. L’Egypte a connu la plus forte augmentation de sa population en 2015 et la plus faible en 2022. Il est vrai que le taux de fécondité baisse, mais il demeure très élevé. En l’espace de 40 ans seulement, la population a presque doublé. La préférence des familles reste 3 enfants même pour les plus instruites. Le défi est important. L’Egypte est le 14e pays le plus peuplé au monde, avec une population de plus de 105 millions d’habitants. Nous sommes le pays arabe le plus peuplé. Aujourd’hui, l’explosion démographique entrave le développement économique et social, dévore les ressources naturelles, influence la part d’eau par individu et fait pression sur les services publics, l’emploi et le logement. Avec la persistance du taux de natalité actuel, le défi économique est énorme.

— Quels sont les facteurs qui influencent le plus la gestion et l’étude du phénomène de la croissance démographique ?

— Il est impossible d’aborder le dossier de la croissance démographique et du planning familial en dehors du contexte religieux et socioculturel. Les comportements en matière de reproduction, le statut des femmes, l’âge du mariage, les traditions et même les lois sont des facteurs qui interviennent dans ce dossier. Par exemple, les données que nous possédons révèlent que très peu de femmes utilisent les contraceptifs avant d’avoir leur premier enfant. Une grande partie y ont recours pour espacer les naissances après leur premier enfant, alors que d’autres les utilisent pour un arrêt définitif. Cette analyse est primordiale. Les choix liés à la contraception doivent être pris en compte et il faut bien entendu proposer des solutions. Les statistiques seules ne permettront pas de comprendre ce phénomène complexe. Car derrière chaque chiffre, il existe de nombreuses interprétations. Il ne suffit pas de voir les données, il faut comprendre des facteurs comme la situation économique et sociale du couple, le niveau culturel des femmes, leur rôle dans la société, l’âge, l’emploi, la région ...

— L’Etat a lancé de nombreuses initiatives afin de réduire le taux de natalité. Comment évaluezvous ces efforts ?

— C’est une priorité pour l’Etat et la volonté politique n’a jamais été aussi forte. Chaque discours présidentiel aborde le sujet. Il y a un engagement direct de l’exécutif et un ensemble de mesures ciblées. En effet, lors des deux dernières années, l’Etat a lancé une série d’initiatives pour contrôler les naissances. Le projet national du développement de la famille égyptienne 2021-2023, mis en oeuvre par le gouvernement, vise à mettre en place une stratégie globale et nationale de la population.

Ciblant environ 10,6 millions de personnes dans 10 gouvernorats, ce programme a aussi pour objectif de contrôler les taux de natalité et de croissance démographique, d’orienter les ressources de manière à améliorer les services fournis par l’Etat et d’adopter des politiques de développement.

Le ministère de la Santé vient de lancer, en collaboration avec l’organisation internationale Pathfinder, le programme Osra (famille) pour la promotion du planning familial et la santé reproductive. Financé par l’USAID, le programme vise à fournir à la population des informations et des consultations médicales.

Les hommes de religion affirment que l’usage des contraceptifs est licite et ne porte aucune atteinte à la religion. Mais le rôle des organisations internationales est aussi important. Ces organisations nous ont permis d’ouvrir de nombreuses cliniques dans les zones rurales, de distribuer des contraceptifs et de fournir des services dans les dispensaires. Les campagnes de sensibilisation diffusées dans les médias sont de plus en plus innovantes et font le lien entre famille peu nombreuse et une meilleure éducation, un meilleur accès aux services et plus de bonheur. Deux enfants, ça suffit ! C’est le message adressé aux familles afin de freiner la croissance démographique et réduire le nombre d’enfants par famille. Pour la première fois, une récompense financière de 1 000 L.E. est accordée aux femmes qui se contentent de 2 enfants.

— D’après vous, quelle serait la meilleure approche pour gérer le dossier de la croissance démographique ?

— Les politiques de planning familial ont commencé en Egypte dans les années 1960. L’institutionnalisation du contrôle des naissances et la création du Conseil national du planning familial datent de 1965. Mais avant de proposer des solutions et des alternatives, nous devons d’abord nous poser la question : qu’est-ce qui n’allait pas dans les anciennes stratégies ?

Aujourd’hui, la nouvelle approche mondiale est d’associer les comportements démographiques des populations aux lois afin d’obtenir des effets directs sur la qualité de vie des citoyens. On peut améliorer les services de santé, promouvoir l’éducation, sanctionner le mariage précoce, etc. Certains pays ont appliqué des sanctions strictes contre les familles dont le comportement en matière de procréation est différent de celui prôné par l’Etat, comme la suppression du congé de maternité ou l’interdiction d’accéder aux allocations familiales. Mais l’Egypte a opté pour une approche plus subtile jouant sur le ton plus implicite d’une qualité de vie meilleure et liant le planning familial à la dignité humaine et au bien-être. Il faut avouer que toute tentative de régler le problème démographique sera vouée à l’échec si elle ne réussit pas à motiver les personnes concernées et à changer les idées, les opinions et les comportements.

— L’un des objectifs de la conférence est de faire le lien entre le développement et la croissance démographique. Comment ?

— Tout le monde est d’accord que le taux actuel de croissance démographique entrave les plans de développement. Nous devons penser à certains facteurs indirects, mais plus efficaces comme l’expansion urbaine, la scolarisation et le développement humain. La réduction de la croissance démographique doit être associée aux services de base, à la baisse du chômage et à la lutte contre la pauvreté. Tout cela doit se traduire à long terme par une amélioration du niveau de vie du citoyen. La nouvelle politique démographique doit faire partie intégrante d’une politique plus générale de développement social et économique. Dans de nombreux pays, les programmes de contrôle des naissances seuls n’ont eu d’effet que de rendre plus facile l’accès aux moyens contraceptifs. Or, ce n’est pas la question majeure. Les résultats sont beaucoup plus positifs lorsque le développement humain est pris en compte.

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