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Elwy Taymour : Un autre boom arrivera dans le domaine de la fintech, mais il risque d’être entravé par le manque d’argent

Heba Zaghloul , Vendredi, 25 août 2023

A l’occasion de la conférence Seamless tenue récemment par la Banque Centrale d’Egypte, l’expert en fintech Elwy Taymour*, fondateur et PDG d’Abgad, nouvelle start-up spécialisée dans les solutions financières en matière d’éducation, explique comment la fintech peut avoir un impact positif sur la société et revient sur ses défis. Entretien.

Elwy Taymour

Al-Ahram Hebdo : L’Egypte a récemment accueilli la conférence Seamless, dont l’un des objectifs est de faire de l’Egypte un hub d’investissement de la fintech. Où en sommes-nous au niveau de la fintech ?

Elwy Taymour : En termes de fintech, au cours des 10 dernières années, nous avons malheureusement pris un certain retard par rapport à des pays africains comme le Kenya, le Nigeria, la Tanzanie, l’Afrique du Sud ou encore l’Ouganda. Ces pays ont commencé tôt et ont su s’adapter aux technologies financières et aux applications de mobile. En revanche, en Egypte, nous n’avions pas le mécanisme en tant qu’industrie fintech. Les régulateurs essaient de faciliter les choses, mais d’un autre côté, rendent les choses plus difficiles.

— Quels sont les défis face à la fintech ?

— Quand nous avons commencé le nanoprêt avec Kashat, une entreprise de nano-prêt qui fournit de petits crédits aux Egyptiens qui ne sont pas affiliés à un système bancaire, nous étions les seuls sur le marché et il n’y avait pas de réglementations dans ce domaine. Nous avons donc expliqué aux régulateurs ce dont nous avions besoin. Nous étions les premiers à obtenir une licence de nano. Alors que dans d’autres pays, les nano-crédits faisaient déjà partie du paysage et les entreprises de fintech opéreraient librement, et une fois que leur succès avait été constaté, les réglementations ont été mises en place.

— Et que pensez-vous des nouvelles réglementations ?

— Il y a effectivement de nouvelles réglementations émises par la BCE pour les banques numériques, et il faut évidemment du temps pour la mise en oeuvre. Mais il y a aussi le problème de financement. L’Egypte a connu entre 2017 et 2021, comme d’autres pays, un véritable boom en termes de financement. De nombreux fonds régionaux ont été investis dans les entreprises de fintech locales. Mais malheureusement, depuis l’année dernière, certaines entreprises qui avaient reçu des investissements ont fait faillite suite à la dévaluation, en plus de deux cas de fraude. Ce qui reste des fonds a été réinvesti dans des sociétés qui sont toujours à flot. Du coup, peu de fonds sont consacrés aux nouvelles entreprises. Par ailleurs, l’aide régionale a également disparu parce que certains Egyptiens ont choisi de ne pas investir dans les entreprises égyptiennes, alors pourquoi les investisseurs régionaux penseraient-ils à investir dans nos sociétés ? Ceci est, en effet, un problème supplémentaire.

Avec l’adoption de ces nouvelles lois et ces nouveaux règlements, je pense qu’il y a un autre boom qui arrivera, mais il risque d’être entravé par le manque d’argent. Le gouvernement a donc un rôle à jouer en aidant ces industries naissantes à se maintenir à flot et à s’agrandir, ce qui, en l’occurrence, aura un impact positif sur le plan économique et accélérera l’inclusion financière que le gouvernement cherche à accomplir.

— Comment décrivez-vous votre expérience dans le domaine de la fintech ?

— Nous avons tout d’abord lancé une société d’investissements financiers appelée Pharos Holding. En 2019, nous avons décidé de nous focaliser sur les services financiers non bancaires, tout cela d’un point de vue technologique et nous avons alors créé Kashat. Vers la fin de l’année dernière, nous avons lancé Abgad, une start-up unique en son genre, dont le but est, d’une part, de trouver des solutions financières alternatives aux familles qui veulent financer le parcours scolaire de leurs enfants, et d’autre part, d’aider les écoles à optimiser leur trésorerie et à récupérer leur argent.

Contrairement aux autres compagnies, nous sommes les seuls à être uniquement focalisés sur l’éducation, et nous avons une approche de 360 degrés sur cette question. C’est-àdire que nous fournissons non seulement des prêts, mais aussi des bourses, ainsi que des produits d’épargne qui permettent aux familles d’investir tôt dans le processus d’éducation scolaire et universitaire de leurs enfants. Nous permettons également aux universités et aux écoles de récupérer les frais scolaires, car nos clients sont précisément issus de ces établissements.

— Pourquoi avoir choisi l’éducation en particulier ?

— Il y a une énorme demande dans ce secteur en plus du fait que c’est une cause noble. L’éducation est d’une importance primordiale pour l’Egypte, mais souffre d’un manque de soutien, contrairement à la santé où vous trouverez énormément de dons qui lui sont consacrés. Abgad est justement le parfait moyen pour combler ce vide et soutenir l’éducation en Egypte.

— Concrètement, comment la fintech opère-t-elle au service de l’éducation ?

— En ce qui nous concerne, nous avons deux façons d’atteindre nos clients. La première est que les personnes postulent via notre application ou notre portail. Nous travaillons avec le secteur d’éducation privé pour le Grand Caire et Alexandrie. Il s’agit là d’un énorme marché de 150 milliards de L.E. Le processus est simple. Toute famille qui a des enfants, que ce soit en maternelle, à l’école ou à l’université, peut postuler. Plus qu’un simple prêt, nous proposons une solution financière. Cette dernière peut être aussi en forme de bourse ou de subvention. A titre d’exemple, si vos frais de scolarité s’élèvent à 100 000 L.E., vous pourrez par exemple bénéficier d’un prêt de 30 000, d’une subvention de 30 000 autres et d’une bourse, si vous êtes éligible, de 20 000 L.E. et vous débourserez alors les 20 000 qui restent.

La deuxième manière d’atteindre nos clients est de nous adresser directement aux établissements scolaires et universitaires en leur proposant une solution efficace qui consiste à leur payer en avance les frais scolaires pour leur éviter les retards de paiement. Notre système est installé dans chaque établissement. Les parents pourront ainsi avoir le choix de payer les frais directement à l’école ou alors de le faire via Abgad, et bénéficier des solutions financières que nous proposons.

Pour ce qui est des bourses, le problème est que les bourses en Egypte sont toujours offertes soit aux premiers au baccalauréat, ou encore en début de cursus universitaire. Mais il y a des millions d’enfants qui devraient pouvoir en bénéficier bien avant le bac. Un enfant par exemple qui a un bon niveau scolaire mais n’a pas les moyens de payer une école privée ou qui aimerait pouvoir passer du public au privé pour pouvoir accéder à une meilleure éducation mérite notre soutien.

— Certaines entreprises ont choisi d’investir à l’étranger, pas vous. Pourquoi ?

— Tout simplement, je ne le voulais pas. Le marché égyptien est suffisamment grand pour ce que je fais. Pensez à tous vos clients rassemblés dans un seul endroit, à savoir l’école. Ils ont tous besoin d’aide. Admettons par exemple que vous ayez le montant total des frais de scolarité, mais il y a une possibilité d’obtenir une bourse pour votre enfant, ne feriez-vous en pas la demande ? Comme je l’ai dit auparavant, il ne s’agit pas juste d’une application de prêt. Nous avons une approche holistique qui inclut les relations avec les écoles et les universités qui constituent un point d’entrée pour toutes ces personnes.

— Vous considérez-vous comme faisant partie de la fintech for good (fintech positive) ?

— Nous nous considérons comme une entreprise à double impact. Autrement dit, nous sommes très conscients de notre rôle dans la société. Nous voulons nous assurer que tout ce que nous faisons ait un impact sur tout le monde qui nous entoure et notre société également. C’est pour cela que nous fournissons également un suivi des clients qui sont venus obtenir des solutions chez nous comme les mères célibataires, qui sont nombreuses à postuler et que nous cherchons à accommoder. Nous sommes en train de considérer également le cas de familles qui par exemple scolarisent leurs fils mais mettent leurs filles dans une école à niveau inférieur faute de moyens ou les familles qui sont forcées à changer d’école également faute d’argent. Comme pour les femmes célibataires, nous voudrions aussi impacter ce genre de famille.

*Elwy Taymour est fondateur et PDG de la compagnie Pharos Holding pour les investissements financiers, de Kashat, start-up pionnière en services financiers de nano-crédit en Egypte, et d’Abgad spécialisée dans les solutions financières en matière d’éducation.

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