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Marc Baréty : L’Egypte connaît un développement impressionnant

Abir Taleb , Amira Doss , Mercredi, 06 juillet 2022

A l’occasion du 14 Juillet, des journalistes d’Al-Ahram Hebdo, avec à leur tête notre rédactrice en chef, Névine Kamel, ont été reçues par l’ambassadeur de France, S.E. M. Marc Baréty. Ce dernier a passé en revue les relations entre l’Egypte et la France et les questions régionales.

Marc Baréty

AL-Ahram Hebdo : C’est votre première année en Egypte, quelles sont vos premières impressions ? Et comment cette année s’est-elle passée ?

Marc Baréty : Je suis arrivé ici fin septembre, cela fait moins d’un an. Ce n’est pas la première fois que je viens en Egypte. Je suis venu la première fois en 1975 avec mes grands-parents, je venais d’avoir mon bac. Je suis venu après pour des missions et aussi en vacances. Pour nous, l’Egypte est un pays extrêmement important. Ce qui m’a frappé c’est d’abord de voir la différence par rapport à la dernière fois où je m’étais occupé de l’Egypte, c’était de 2011 à 2014. J’étais alors directeur adjoint pour l’Afrique et le Moyen-Orient à Paris. C’était en pleine période où l’Egypte était dans une phase de changement. L’Egypte était centrée sur ses propres problèmes et avait d’une certaine manière perdu une influence régionale.

— Et comment trouvez-vous l’Egypte aujourd’hui ?

— Quand je suis arrivé, j’ai trouvé un pays largement stabilisé et qui avait repris un rôle important sur la scène internationale. Une Egypte avec un développement impressionnant. Quand on se promène un peu partout, on voit tout ce qui est en train d’être construit, il y a un dynamisme très remarquable. L’Egypte a réussi à gérer la crise du terrorisme. La situation s’est stabilisée. On voit la reprise du tourisme. L’Egypte a aussi surmonté la crise du Covid qui a frappé le monde entier. Ce qu’on a observé c’est que dans la plupart des pays, le Covid a eu un effet négatif sur la croissance. En Egypte, vous avez pu continuer à avoir une croissance positive. Ce qui signifie que l’économie fonctionnait bien et il n’y a pas eu le nombre de victimes massif si on regarde les statistiques. C’est donc la deuxième crise qui a été bien gérée.

Aujourd’hui, l’Egypte, comme le monde entier, fait face à une troisième crise, celle de l’agression russe en Ukraine. Là, on sera évidemment au côté de l’Egypte, essayer de faire ce qu’on peut, contribuer à stabiliser, notamment en ce qui concerne la sécurité alimentaire. De la même manière, l’Egypte peut aider la France et l’Europe sur certain nombre de sujets, je pense au gaz en particulier. C’est la troisième crise extrêmement douloureuse pour tout le monde. On a conscience que pour l’Egypte, c’est un sujet de préoccupation. En termes de travail, il y a énormément de choses à faire, parce que les relations entre l’Egypte et la France sont complètes et portent sur tous les domaines : la politique, l’économie, la culture, la sécurité, la défense, le développement ... Même à l’intérieur de chacun des domaines, il y a beaucoup de sousdomaines extrêmement importants.

— Vous avez récemment assisté à l’inauguration de nombreux projets d’infrastructure. Quelle est la contribution de la France dans ces projets ?

— Dimanche 3 juillet, le président Sissi a inauguré la station de métro Adli Mansour qui interconnecte la ligne 3, le système Light Rail Transit (LRT) et deux lignes de bus. C’est une entreprise française qui s’occupe de la gestion de la ligne 3, mais aussi du LRT qui est aussi fait par une entreprise française. On a aussi financé la ligne 3 à travers l’Agence Française de Développement (AFD), c’est une opération de financement qui porte sur 300 millions d’euros, avec une partie qui a été financée par l’Union européenne. C’est un très bon exemple de ce qu’on fait ensemble avec évidemment un impact climatique, parce que le transport de masse, surtout avec des trains électriques, permet de minimiser le carbone. Ça donne une alternative aux gens qui ne désirent pas prendre leurs voitures ou leurs motos, c’est encore mieux pour l’atmosphère. En termes de sécurité aussi, c’est mieux d’être dans un train. Donc, il n’y a que des bénéfices dans ce genre d’actions, et on est heureux de pouvoir participer à l’aspect technique, puisque des entreprises françaises sont impliquées dans les projets de transport. Il y a aussi l’aspect développement, l’aspect écologique et l’aspect social. Avec l’AFD, on a aussi d’autres projets qui sont très significatifs pour l’Egypte, comme les projets qui ont trait à l’eau. On a visité il y a deux mois, lors de la Journée de l’Europe, une station à Alexandrie qui fait du traitement des eaux usées. L’usine de Suez traite les résidus qui sont toxiques et en fabrique de l’eau de qualité industrielle ou agricole, et aussi du métal qui est utilisable dans la génération électrique et avec les rejets solides, on fabrique des engrais. J’aime bien ces projets où l’on prend quelque chose qui est complètement inutile et nuisible et à l’arrivée, on fournit des éléments et des produits utilisables dans l’économie.

— Quels sont les volets majeurs de la coopération bilatérale ?

— Je ne peux pas dire qu’il y a un volet qui soit plus important que l’autre, parce que c’est vraiment une coopération globale. Notre objectif dans cette relation bilatérale, avec un partenaire qui est essentiel pour la France, c’est la stabilité de l’Egypte. Et donc à cet effet, on bâtit sur ce qu’ont fait nos prédécesseurs. On essaye d’être présent dans tous les domaines. Evidemment, il y a une relation politique au plus haut niveau. Le président Sissi et le président Macron ont eu cette relation personnelle forte. Le président Sissi s’est rendu en France deux fois, une en novembre pour le Forum de la paix de Paris, où il y avait une réunion sur la Libye, puis il est revenu pour le sommet « Un océan » tenu à Brest. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, est venu en Egypte. Les choses ont été moins actives ces derniers temps parce qu’on a eu une période électorale en France qui est moins propice aux visites bilatérales. Du côté égyptien, on a eu la visite du premier ministre, Moustapha Madbouli, en France, avec la signature de l’accord avec la CDE, et aussi la rencontre de son homologue Jean Castex, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire et aussi les entreprises françaises. Même au niveau parlementaire, puisqu’on a récemment eu encore la visite de la sénatrice Catherine Morin-Desailly, qui est la présidente du groupe d’amitié sénatorial France- Egypte. Une visite qui relève de la diplomatie parlementaire. Mais elle est venue aussi pour accompagner un événement artistique et théâtral, la présentation de l’oeuvre intitulée « Le Voyage de ma vie » inspirée du voyage en Egypte de Flaubert.

— Sur le plan économique, quels sont les principaux projets de partenariat ? De nouveaux accords sont-ils à prévoir ?

— 160 entreprises françaises sont implantées ici et les investissements français s’élèvent à quelque 7 milliards d’euros. Ces entreprises estiment qu’il y a un potentiel important en Egypte et sont impliquées dans de grands projets d’infrastructure. On exporte des marchandises d’une valeur d’un milliard d’euros par an vers l’Egypte. L’Egypte exporte des marchandises d’une valeur de 800 millions d’euros environ vers la France. Je pense qu’il y a des champs qui doivent être explorés davantage. Avec la préoccupation du réchauffement climatique, cela ouvre des pistes avec l’énergie renouvelable. On y est déjà avec la centrale solaire et des éoliennes, mais on peut essayer de faire plus. La prochaine étape c’est vraisemblablement l’hydrogène vert, c’est aussi quelque chose qui nous intéresse. On nous a aussi sollicités pour la voiture électrique. Il y a une coopération entre des ONG des deux pays qui s’occupent de la récupération et du recyclage du plastique.

— Justement, l’Egypte accueille cette année la COP27 et l’environnement est aujourd’hui un enjeu majeur …

— L’AFD a une stratégie pour un développement inclusif, durable et vert. Les programmes de l’AFD ont obligatoirement une composante environnement climat qui doit être au minimum de 70 %. C’est aussi la préoccupation des autorités égyptiennes de faire en sorte que le développement serve des projets verts. Nous avons un dialogue avec les autorités égyptiennes. Notre ambassadeur pour l’environnement est venu ici. Au niveau des ministres, on a fait une réunion sur le climat avec la ministre Yasmine Fouad. On participera évidemment à la COP27 et on a commencé les préparatifs. Il y aura une présence française importante pas seulement au niveau des autorités, mais aussi des entreprises.

— La coopération en matière d’éducation est un volet important avec de plus en plus d’Egyptiens qui désirent étudier en France ou suivent des filières françaises. Quoi de neuf dans ce secteur ?

— Notre action ici se base sur un constat : en Egypte, il y a une attraction vers la France. Notre rôle c’est d’essayer de répondre aux besoins. C’est la raison pour laquelle il y a des filières pour ceux qui désirent étudier à la française et en français en Egypte. Ça commence avec les écoles. On a un établissement en gestion directe, le Lycée français, puis 14 établissements homologués et 27 établissements labellisés qui enseignent en français. Aujourd’hui, il y a un espace grandissant qui est occupé par des investisseurs, des entrepreneurs égyptiens parfois en partenariat avec des entreprises françaises du domaine de l’enseignement qui trouvent intéressant de s’investir dans le marché de l’éducation. J’en ai reçu quatre, ce qui veut dire qu’on va assister à une augmentation du nombre des élèves qui apprennent en français.

— Cette année a été marquée par la guerre en Ukraine, un événement majeur qui a bouleversé le monde entier. Comment l’Egypte et la France coordonnent-elles leur action pour contrer les répercussions de cette guerre ?

— On a d’un côté comme de l’autre parlé très rapidement du conflit quand Bruno Le Maire est venu ici, ça a été l’un des sujets les plus importants abordés avec le président Sissi. Quelles sont les préoccupations ? Qu’est-ce qu’on doit faire ? A la fois pour traiter l’aspect purement politico-militaire et les retombées de la crise. On a des échanges sur les retombées dans des domaines comme la sécurité alimentaire et le gaz. La sécurité alimentaire à travers deux dimensions ou plutôt trois.

D’abord, la dimension strictement bilatérale, que peut-on faire, nous, Français, producteurs et exportateurs de blé pour aider l’Egypte ? On a clairement dit que l’Egypte aurait la priorité une fois qu’on aura fait la récolte, actuellement en cours. En gros, la moitié de la production va à la consommation intérieure, le reste est exporté et l’Egypte sera prioritaire. Ensuite, à titre européen, l’Union Européenne (UE) a débloqué 100 millions d’euros pour aider l’Egypte à traiter la crise alimentaire, une partie sera dédiée à la construction de silos supplémentaires, une autre sera consacrée au développement des capacités agricoles de l’Egypte pour cultiver des céréales. Ce sont deux volets sur lesquels on est engagé avec l’UE et l’AFD. La troisième dimension est la dimension multilatérale avec une initiative lancée par le président de la République qui s’appelle Food And Agriculture Resilience Mission (FARM). En gros, comment à la fois apporter une aide d’urgence aux pays qui en ont besoin, s’assurer que le marché est équilibré et encourager les capacités de production partout dans le monde pour qu’il y ait davantage de blé sur le marché. C’est sur tous ces aspects qu’on travaille avec l’Egypte.

La crise actuelle sur la sécurité alimentaire est le résultat de l’action de la Russie contre l’Ukraine. Il faut qu’il soit bien clair que les sanctions contre la Russie n’affectent en rien le commerce des céréales. Il n’y a aucun embargo, aucune sanction sur le commerce des céréales. Mais les capacités productrices et exportatrices de l’Ukraine sont affectées. On espère trouver une solution pour que le blé ukrainien puisse être exporté, et exporté par l’Ukraine, pas par la Russie. J’insiste que la responsabilité de la crise alimentaire d’aujourd’hui est uniquement du côté russe.

— Sur le plan régional, trois dossiers majeurs préoccupent Le Caire et Paris : l’Iran, la Libye et la lutte antiterroriste, notamment au Sahel. Qu’en est-il ?

— Après qu’on avait découvert le programme nucléaire clandestin iranien dans les années 2000, un processus de négociations a été lancé puis a été élargi avant d’aboutir, après des discussions difficiles, au JCPOA, l’accord sur le nucléaire. Cet accord ne prenait en compte que la dimension nucléaire, qui n’est pas le seul aspect des activités iraniennes sur lesquelles on voudrait que les choses changent, il y a aussi le balistique et les interventions régionales. Il se trouve que le JCPOA s’est effondré avec le retrait américain. On a recommencé avec de nouvelles négociations. On espère pouvoir trouver une solution. Le temps presse. Il va falloir avancer vite, mais je crois que les perspectives sont positives. Cela suppose qu’on puisse traiter les autres questions et qu’on ait un dialogue avec les pays de la région, puisque c’est une préoccupation des pays du Golfe, mais aussi de l’Egypte. L’Iran est un pays important dans la région, on espère qu’il pourra jouer à l’avenir un rôle constructif dans les équilibres régionaux. Aujourd’hui, il y a des discussions avec les pays du Golfe, une dynamique. On ne peut pas être délibérément optimiste, l’aspect positif c’est qu’au moins, ça évolue. Le dialogue, c’est essentiel pour assurer la stabilité de la région.

Concernant la Libye, on est dans une relation de partenariat avec l’Egypte, on se parle régulièrement. On comprend parfaitement la préoccupation de l’Egypte qui a une longue frontière et qui ne veut pas que la crise libyenne déborde. Pour nous, c’est important parce que c’est la porte vers l’Afrique, la descente vers le Sahel. Pour toutes ces raisons, on essaye de contribuer à une solution. Ceci dit, les seuls qui peuvent faire la paix, ce sont les parties en conflit. On rend hommage à l’effort égyptien, on espère que les choses avanceront pour avoir un gouvernement unique en Libye.

Quant au Sahel, on reconfigure Barkhane, Takuba. Mais on reste préoccupé par la sécurité au Sahel, puisque ça a un effet sur la région. On est préoccupé aussi par la présence de Wagner au Sahel comme en Libye. Il faut rester extrêmement vigilent sur ce qui se passe au Sahel.

— Le président Macron vient d’entamer un deuxième mandat. Y a-t-il des changements dans la politique envers le Moyen-Orient ?

— Je ne parlerai pas pour le président Macron, qui ne manquera pas de s’exprimer sur ce sujet. Néanmoins, Il y a évidemment une continuité, puisque c’est un deuxième mandat. Je pense que les orientations s’agissant du Moyen-Orient resteront les mêmes. En effet, la politique française dans cette région du monde a toujours été inspirée par les mêmes valeurs. D’abord c’est une région dont nous sommes proches, et avec elle nous partageons beaucoup d’intérêts et une histoire. Deuxièmement, nos principes sont toujours en vigueur. C’est d’abord l’indépendance de notre politique. Personne ne nous dicte nos positions. Nous avons des alliés aussi, mais pour nous, l’alliance ce n’est pas la dépendance. C’est le fait de discuter d’égal à égal, et notamment dans l’Otan.

Pour nous, l’alliance c’est un instrument de coordination et non de subordination. Deuxième principe : la présence. Nous avons toujours été présents, dans tous les pays même aux moments les plus difficiles. En Libye, même si à un moment on a fermé notre ambassade, on a toujours été là. Au Yémen, même si on n’y a plus d’ambassade, notre ambassadeur pour le Yémen opère à partir de l’Arabie saoudite et se rend très souvent au Yémen. Pour l’Iraq, où j’ai été ambassadeur, on n’a quasiment jamais fermé sauf brièvement au moment de l’offensive américaine de 2003. Le troisième principe, c’est l’équilibre. Une politique basée sur la légalité internationale et sur le fait qu’on parle à tout le monde. Notre présence partout nous permet de parler à tout le monde et de prendre tous les avis.

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