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Jamal Khashoggi : Les problèmes résident dans les détails

Ahmad Eleiba, Lundi, 25 avril 2016

L’analyste politique et éditorialiste saoudien, Jamal Khashoggi, évoque les récentes évolutions des relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. Du rapprochement américain avec Téhéran à la doctrine du « désengagement » de Barack Obama. Entretien.

Jamal Khashoggi
Jamal Khashoggi, analyste politique et éditorialiste saoudien.

Al-Ahram Hebdo : En quoi les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont-elles changé ? S’agit-il d’une nouvelle tournure des relations ?

Jamal Khashoggi : L’attitude des Etats-Unis a changé et avec elle celle de l’Europe. Ces changements ont eu des implications au niveau international. L’Arabie saoudite l’a bien réalisé et a commencé très rapidement à adopter à son tour de nouvelles politiques pour s’adapter à ces changements. Ceci s’est illustré dans l’intervention au Yémen, qui n’est pas simplement une opération militaire destinée à restaurer la légitimité, mais un exemple de cette nouvelle politique saoudienne qui prend des initiatives et bâtit des coalitions avec les mondes arabe et islamique, tout en prenant soin de ne pas s’écarter de ses alliés internationaux, notamment les Etats-Unis. Notons que dans le cas du Yémen, l’Arabie saoudite a agi avec le soutien du Conseil de sécurité, et un soutien logistique de ses alliés internationaux.

— Mais le changement d’attitude dont vous parlez s’est accompagné de changements régionaux qui ont également pesé sur les relations entre Washington et Riyad, notamment sur le dossier syrien …

— Le fait que l’Arabie saoudite s’adapte au changement de la politique de ses alliés ne signifie pas que la réussite est totale. Il y a des obstacles. En Syrie par exemple, l’Arabie saoudite est en difficulté, du fait que les Etats-Unis ont une perception différente, en plus de la présence russe qui a imposé une autre perspective. C’est une question de débat, qui continue encore aujourd’hui, entre Riyad et Washington.

— Qu’en est-il du rapprochement entre Washington et Téhéran, et des discours américains relatifs à l’intégration de l’Iran dans un contexte de sécurité régionale ?

— Je crois que ledit rapprochement américano-iranien a pris une importance disproportionnée. L’alliance classique entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis est évidente dans les esprits, regardez les portraits du président Obama dans les rues de Riyad à l’occasion de sa visite. Est-il possible de trouver le portrait d’un président américain dans les rues de Téhéran ? Peut-être dans dix ans. Lors du sommet américain avec les pays du Golfe, il y a même eu des dénonciations ouvertes des agissements iraniens dans la région. En plus, la coopération sécuritaire entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis en mer d’Arabie est essentiellement dirigée contre l’Iran.Quant à l’idée de créer une structure de sécurité régionale, je pense que des propositions de ce genre peuvent aider à résoudre certains problèmes dans la région, au cas où il existerait une entente entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Sauf qu’il faut s’arrêter devant certains faits en discutant ces propositions : l’Iran dispose de milices à travers la région dont chacune crée une crise. Ces milices sont fidèles au Guide suprême de la Révolution iranienne, ce qui va à l’encontre des principes du droit international et de la souveraineté de l’Etat. L’Arabie saoudite n’a pas exclu la possibilité d’un rapprochement avec l’Iran, pourvu de mettre fin à la présence de ces milices et réaliser leur retrait du Yémen et des autres pays arabes. Mais est-ce que l’Iran est prêt à le faire ?

— Les Etats-Unis évoquent le redéploiement de leur présence militaire dans la région. S’agit-il aussi d’un nouveau changement de politique ?

— Pour l’Administration Obama, il s’agit plutôt d’un désengagement, c’est une tendance que l’on constate aussi chez les Européens. Demandez à ces derniers s’ils sont prêts à intervenir militairement en Libye. La réponse évidente est : non. Les superpuissances veulent désormais que cette région du monde assume le coût de sa propre stabilité. C’est là la nouveauté.

— Pour prendre les choses en main, l’Arabie saoudite serait-elle donc en passe de devenir une superpuissance régionale par la militarisation de sa politique étrangère ?

— Je n’irai pas jusqu’à dire une superpuissance. Toujours est-il que l’Arabie saoudite est une puissance régionale influente. Cela dit, elle ne pratique pas l’ingérence dans les affaires des pays de la région, et encore moins le soutien d’une confession contre une autre. Dans ce contexte, le dénominateur commun entre les visions américaines et saoudiennes, et qui s’est confirmé lors du sommet de Riyad, est l’importance d’un rôle saoudien pour combler le vide sécuritaire créé par le désengagement américain. Je pense que le roi Salman est d’accord avec la doctrine d’Obama selon laquelle il serait temps pour que cette région assume sa propre sécurité.

— Où résident donc les divergences entre Washington et Riyad ?

— Comme je l’ai dit, les deux pays sont d’accord sur les grandes lignes, les problèmes résident dans les détails. Par exemple, les Saoudiens refusent d’inclure Bachar Al-Assad dans une future Syrie, et trouvent inimaginable le maintien d’un président qui a provoqué la mort de 400 000 personnes, et les Américains sont d’accord là-dessus. Mais il reste une question : jusqu’où peuvent aller les Américains ? Riyad a proposé l’envoi de troupes pour combattre Daech, mais Washington ne veut pas entendre parler de troupes sur le sol, et donc refuse d’aller jusqu’au bout des détails. Cela dit, la coopération logistique entre les deux pays se maintient en Syrie comme au Yémen.

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