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Alexandrie : pas de sous, pas de plage !

Manar Attiya, Lundi, 18 août 2014

Plus de 5 millions d’estivants passent leurs vacances cet été à Alexandrie. Mais à cause de la privatisation croissante des plages, les difficultés rencontrées pour avoir du bon temps gâchent leur séjour. Reportage.

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(Photos : Essam Choukry)

« Madame, vous ne pouvez res­ter ici sans payer ». Le garçon de plage n’a aucune gêne à venir déplacer une femme surveillant son fils jouer dans les vagues. C’est aussi là l’illustration de la privatisa­tion croissante des plages du pays. Un phénomène qui inquiète de plus en plus les estivants d’Alexandrie, la « seconde capitale » d’Egypte. Noha, cette mère de famille, se trouve donc obligée de quitter la plage avec deux enfants âgés de 3 et de 10 ans. Elle se demande, inquiète: « Où aller main­tenant? Les plages sont saturées. Il n’y a plus de place nulle part. On est rejeté dans notre propre pays ! ». Noha, issue de la classe moyenne, n’a pas les moyens de verser 65 L.E. par jour pour passer la journée sur la plage, soit près de 500 L.E. par semaine. Et ce, uniquement pour pro­fiter de la mer. En moyenne, il faut débourser entre 10 et 15 L.E. pour un parasol, 10 L.E. pour une table, 5 L.E. pour une chaise en plastique et 10 L.E. pour une chaise longue. Sans oublier le ticket d’entrée de la plage variant entre 10 et 40 L.E. par per­sonne. Quant aux boissons et à l’ali­mentation, n’en parlons pas. Il faut une somme de 75 à 100 L.E. pour plat et de 30 à 50 L.E. pour un verre de thé ou une boisson froide. Des prix qui choquent bon nombre de vacanciers. Ils protestent de devoir payer pour un bout de plage qu’ils estiment apparte­nir à tout le monde. « Il est inconce­vable de payer pour s’installer au bord de la mer. Ce n’est pas seule­ment une question de budget, la plage appartient à tout le monde. Mon droit est de poser ma chaise quand je veux, où je veux », explique Noha, qui s’ap­prête à passer deux semaines de vacances dans un appartement de Sidi Bichr, quartier populaire d’Alexandrie.

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L’Etat tente de contrer le phénomène de l’exploitation financière des estivants. (Photos : Essam Choukry)

Mais par ailleurs, trouver une place sur une plage publique gratuite relève du parcours du combattant. La privati­sation des plages d’Alexandrie est un problème qui exaspère de plus en plus les Egyptiens venus des quatre coins du pays, pour profiter de la mer et du sable fin. Ils se précipitent vers la perle de la Méditerranée pour fuir la chaleur, les embouteillages et le bruit infernal des grandes villes. Mais la réalité semble loin des attentes. Le visiteur est probablement effaré et effrayé. Il découvre que seules 2 plages sont gra­tuites sur 42 autres privatisées.

Selon Ahmad Hussein, ex-respon­sable au gouvernorat d’Alexandrie, la privatisation des plages a commencé dans les années 1970. A l’époque, le taux de plages privatisées ne dépassait pas les 20%. « Le président Sadate a officiellement inauguré, en 1973-74, une politique d’ouverture écono­mique. Depuis cette date, l’Egypte s’est efforcée de s’orienter vers une économie de marché capitaliste et de retrouver, à long terme, le chemin de la croissance. Sadate encourageait l’investissement privé. Un fait qui a engendré l’apparition d’une classe de nouveaux riches, mais aussi la crois­sance de la pauvreté », ajoute l’écri­vaine Farida Al-Choubachi. Dans les années 1980 et 90, un autre pro­gramme de privatisation a été lancé par le régime de Moubarak. Depuis, les plages privées ne cessent de fleurir sur le littoral d’Alexandrie, s’étendant sur 30 km. Il est aujourd’hui occupé par 42 plages, commençant par Maamoura à l’est pour arriver à Agami, tout à fait à l’ouest.

« Dans les années 1960, quand j’étais petit, je venais à Alexandrie avec mes parents et mes frères et soeurs. A cette époque, toutes les plages étaient gratuites. On plantait notre parasol et on posait nos chaises là où il nous plaisait. On ne versait pas un sou à l’entrée de n’importe quelle plage. Maintenant, au contraire, les loueurs de parasols nous exploitent sans pitié », estime Mamdouh, employé de 65 ans, qui vient se relaxer au bord de la mer. Depuis son mariage et la naissance de ses quatre enfants, Mamdouh n’a jamais eu le courage d’y revenir. Aujourd’hui, c’est la 1re fois qu’il vient à Alexandrie avec sa femme et ses enfants. « Je préférais passer mes vacances d’été à Marsa Matrouh (300 km à l’ouest d’Alexandrie) où toutes les plages sont gratuites », poursuit Mamdouh. Le manque de commodités, conjugué à la mauvaise gestion et à l’accès payant aux plages, pousse cet employé, dont le salaire mensuel ne dépasse pas les 2000 L.E., à choisir d’autres destinations, plus accueillantes et moins chères.

Insuffisance de ressources

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La plupart des petits bailleurs sont des individus peu fréquentables. (Photos : Essam Choukry)

Ainsi, le manque de ressources financières atteignant le stade de la pauvreté se reflète sur tous les aspects de sa vie, l’empêchant de vivre digne­ment. Une insuffisance de ressources qui affecte la nourriture, l’accès à l’eau potable, les vêtements, le logement, le loisir ou les conditions de vie en géné­ral. Les prix flambent et les Egyptiens se serrent la ceinture. Les prix aug­mentent de 4,5% en moyenne tandis que les revenus des ménages baissent de 11,4%. Concernant la viande, les produits laitiers et les pâtes, les hausses de prix ont dépassé les 10%. « Comment profiter d’un mètre ou deux sur la plage à ces prix exorbitants dans un pays considéré comme l’un des plus pauvres des pays arabes? 40 millions de sa population vivent en dessous du seuil de pauvreté. 32 mil­lions sont analphabètes. 10 millions habitent dans les cimetières et 7 mil­lions dans les bidonvilles. Il existe un déséquilibre social. Des gens vivent dans des villas et des palais tandis que d’autres mangent les détritus », ajoute avec chagrin l’écrivaine Farida Al-Choubachi. En plus de cela, va-t-on priver Mamdouh de son droit le plus élémentaire à passer des vacances sur la plage ?

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La privatisation des plages inquiète les Egyptiens. (Photos : Essam Choukry)

Une autre question s’impose: qu’est-ce qui pousse les loueurs de parasols et de chaises à exploiter les estivants de cette manière? Il est certain que tous les terrains situés sur le littoral d’Alexandrie appartiennent à l’Etat. Ils sont loués à des particuliers ou à des sociétés depuis très longtemps, confor­mément à la loi d’adjudication et de vente aux enchères 1989/1998. « La plupart des petits bailleurs ou des employés sur les plages sont des voyous ou des hommes de main qui intimident les gens et les obligent à payer sous prétexte qu’ils louent à leur tour ces emplacements à des prix exor­bitants de 800000 L.E. par an. Tandis que les grands bailleurs (les proprié­taires des hôtels 5 étoiles, les clubs sportifs comme Al-Seid ou Sporting ainsi que les 20 clubs syndicaux) payent 2 millions de L.E. Mais en réa­lité, ni les uns ni les autres ne versent un sou à l’Etat depuis une vingtaine d’années », avoue le général Ahmad Hégazi, directeur du département des vacances et des plages au gouvernorat d’Alexandrie. A noter aussi que sous l’ancien régime de Moubarak, dans la majorité des cas, la personne chargée de surveiller les plages au gouvernorat recevait des pots-de-vin. Dans 25 % des cas, c’est le fonctionnaire qui demandait directement de l’argent, alors que pour le reste, c’est le bailleur qui en proposait, pour « accélérer les démarches, lever les obstacles admi­nistratifs ou contourner la loi », ajoute un employé auprès du gouvernorat d’Alexandrie qui a requis l’anonymat, en ajoutant que « c’est le citoyen qui paye le prix de cette corruption ».

Les responsables ferment les yeux sur ce phénomène. Les loueurs de parasols s’accaparent de pratiquement toute l’étendue de l’espace sablé. Et si les estivants protestent, « on nous répond d’une façon vulgaire: c’est la saison sur laquelle nous comptons pour toute l’année », ajoute le comp­table d’une société publique à Minya, en Haute-Egypte. Après avoir vu la hausse des prix pour l’accès aux plages, ce dernier, qui espérait passer un séjour de 2 semaines, a changé d’avis. Il passera seulement une semaine à Alexandrie, avec sa grande famille composée de 6 personnes.

En Europe aussi

Le phénomène des plages privées existe aussi dans plusieurs pays côtiers européens. En Italie, il existe un fléau de plages privées. Selon l’organisation écologique WWF, le nombre de plages payantes a plus que doublé en 10 ans, pour atteindre 12000 contre 5 400 en 2001. En France, il existe près de 1500 plages privées. Elles sont essentiellement installées sur la Côte d’Azur. En Grèce, ces quelques derniers mois, le pays a mis en vente 110 de ses plus belles plages, et espère ainsi attirer les investisseurs étrangers, notamment Russes et Qatari, pour améliorer les finances du pays. Mais là-bas, les gens protestent. La population grecque se rend bien compte du danger environnemental et se mobilise pour défendre un libre accès à ses plages. Car le lien entre les Grecs et la mer est très important, culturellement parlant. Et des pétitions ont circulé pour exiger le retrait du projet de loi sur le littoral.

En Egypte, les conditions socioéco­nomiques rendent la situation encore plus difficile pour le simple citoyen. Abdel-Hafiz, employé, estime que l’Etat est le responsable de cette situa­tion des plages payantes à Alexandrie. En effet, il est incapable de gérer les espaces publics, il ne veut pas assurer la gestion de son patrimoine et préfère le confier au secteur privé, pense-t-il.

Aujourd’hui, une lueur d’espoir semble toutefois briller à l’horizon. L’Etat tente d’adopter de nouvelles mesures pour contrer le phénomène de l’exploitation des estivants par les locataires. « Le gouvernorat d’Alexandrie commence à contrôler ce phénomène en mettant sur pied des comités qui surveillent les plages. Ils imposent des sanctions à tous ceux qui augmentent les prix de façon anormale. Ces sanctions varient entre 3000 et 15000 L.E. Ces comités ont également le droit de mettre fin à leur contrat si les loueurs de plages ne versent pas les montants qu’ils doivent à l’Etat », conclut le gouverneur d’Alexandrie, Tareq Al-Mahdi. Reste à voir le changement sur le littoral.

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