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Delga, la loi de la terreur

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 24 septembre 2013

Suite à la dispersion des sit-in des pro-Morsi au Caire, le village de Delga a vécu des actes de violence sans précédent. Alors que les coptes ont été les plus touchés, tous les citoyens vivent dans la peur.

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(Photos: Nader Ossama)
De notre envoyée spéciale —

« On ne peut pas restreindre l’histoire de Delga à une église incendiée ou à la mort d’un citoyen. Des principes fondamentaux ont été bafoués, comme la sécurité et les droits de l’homme. Autrefois, ils existaient à peine, et aujourd’hui, ils ont disparu peut-être pour toujours », craint Hussein Abdel-Aziz, un paysan de Delga. Ce village, la majorité des Egyptiens n’en ont entendu parler que récemment, suite aux actes de violence qui y ont été commis. Désormais, tout le monde sait où se trouve Delga. Situé à 435 km du Caire, à la limite de la frontière entre les gouvernorats de Minya et Assiout, Delga reçoit des visiteurs pour la première fois de son histoire, dont beaucoup de journalistes.

La chaussée est étroite et les voitures ont du mal à avancer sur la route non asphaltée. L’embouteillage provoqué par les camions et les chariots qui transportent de la canne à sucre s’amplifie tout au long de la journée.

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Le monastère de la Sainte-Vierge et les maisons des coptes brûlées restent témoins du chaos et du manque de sécurité. (Photos: Nader Ossama)

Quelques kilomètres avant l’entrée du bourg, des agents de sécurité sont en poste, fusils à la main. Ils arrêtent les voitures et les piétons pour contrôler leur identité et fouiller les véhicules.

Si les blindés de l’armée et de la police donnent le sentiment d’avoir pénétré dans une zone à haut risque, l’odeur d’anis cultivé devant toutes les maisons caresse doucement les narines.

Delga, qui s’étend sur 140 000 feddans, compte une population de 120 000 habitants, dont 20 000 coptes. Les regards curieux et douteux que jettent les officiers et les habitants du bourg sur les visiteurs donnent l’impression que nous ne sommes pas les bienvenus. « Les médias et l’Etat ne se sont jamais souciés de nos problèmes. Pourquoi autant d’intérêt maintenant ? Ils sont là pour accomplir leur travail et tout cela sera fini, on tombera à nouveau dans l’oubli », lance d’un ton amer Gaber, un paysan.

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Le monastère de la Sainte-Vierge et les maisons des coptes brûlées restent témoins du chaos et du manque de sécurité. (Photos: Nader Ossama)

Cet endroit calme est sous les feux des projecteurs depuis plus d’un mois suite à la dispersion des sit-in islamistes au Caire le 14 août. Ce jour-là, des milliers de partisans de Morsi avaient incendié un monastère comprenant trois églises ainsi que des habitations appartenant aux coptes de Delga et avaient tenté d’organiser un sit-in devant la mosquée de Ebad Al-Rahmane.

Des manifestations quotidiennes ont eu lieu au village, scandant des propos hostiles et des menaces aux habitants coptes du bourg. « Depuis le 30 juin, on vit dans la terreur et le chaos à cause des menaces proférées contre nous et contre ceux qui nous ont protégés. Après l’intervention de l’armée le 3 juillet, ce fut le cauchemar. La violence a atteint son paroxysme le 14 août », rapporte Malak Adly, un employé qui a dû quitter le bourg avec sa famille de crainte de représailles. Sa maison a été pillée et incendiée. Il vient de retourner au village comme d’autres dizaines de coptes qui ont subi les mêmes violences.

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La mosquée de Ebad Al-Rahmane devant laquelle les Frères musulmans posaient leur tribune. (Photos: Nader Ossama)

Attaques par des baltaguis, menaces aux habitants pour qu’ils quittent leurs maisons les mains vides … « On ne pouvait ni se défendre, ni résister. Le seul qui a osé le faire a été massacré », dit Adly. Il parle d’Iskandar Tanous, un barbier copte de 60 ans qui a essayé de protéger sa famille et sa maison et qui a été égorgé devant tout le monde. Après qu’il eut été enterré, les assassins ont ressorti son corps pour le photographier.

Cette scène a tellement marqué les esprits que des centaines de familles ont préféré quitter le village de peur de subir le même sort. D’autres plus courageux se sont réfugiés chez leurs voisins musulmans. Mais si certains habitants ont accueilli chez eux des familles coptes par devoir, d’autres l’ont fait contre de l’argent. « On ignore l’identité des criminels. Ici, c’est la première fois qu’une église est assaillie », regrette le père Abram Tanisa Aboul-Yamine, du monastère de la Sainte-Vierge et d’Al-Anba Abram.

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Une des campagnes régulières pour arrêter les accusés. (Photos: Nader Ossama)

Il passe sa journée en faisant des va-et-vient entre les ruines de son monastère, accueillant des visiteurs et des journalistes. Il tient à préciser que les relations entre coptes et musulmans ont toujours été bonnes et qu’il ne sait pas qui a osé s’en prendre au monastère. Cet endroit renferme l’église antique de la Sainte-Vierge qui remonte au XVe siècle, aujourd’hui complètement détruite. L’église a été construite en sous-sol à une époque où les coptes étaient persécutés et n’a jamais été achevée.

Quant aux musulmans, la majorité d’entre eux affirment que « ces bandes de voyous » ne sont pas du village et que c’est un incident étrange dont personne ne connaît les raisons.

Les habitants répètent les mêmes mots, des mots qui ne sortent pas de leur coeur et qui manquent de logique. Leurs paroles reflètent un certain désir de surmonter cette crise, de fuir la réalité. Un sentiment causé par cette peur que l’on peut lire sur tous les visages. Si les habitants musulmans ont été épargnés par les cambriolages et les incendies, ils partagent les mêmes sentiments d’humiliation et de crainte. A un certain moment, les habitants ne pouvaient plus mener de vie normale : personne ne sortait ni n’entrait au village qui était soumis aux Frères musulmans. Les habitants ont accueilli les forces de l’armée et de la police à bras ouverts.

Mais la peur persiste encore. « Si on les dénonce, ils peuvent se venger. La police et l’armée ne vont pas rester éternellement ici pour nous protéger », dit à voix basse Hussein Abdel-Aziz, un habitant de Delga, insinuant que les auteurs des crimes sont connus de tous mais que les gens ont peur.

Les habitants de la Haute-Egypte savent très bien qu’il a fallu quelque chose de très grave pour que l’armée et la police viennent ici.

Qu’est-il arrivé à ce village dont les habitants sont sortis en 1919 pour lutter contre l’occupation anglaise ? Ce 18 mars est aujourd’hui devenu une fête nationale à Minya.

A Delga, les habitants ont souffert de la négligence du gouvernement, d’une pauvreté extrême et de beaucoup d’ignorance. Aujourd’hui, la peur paralyse la vie quotidienne, la rentrée scolaire a été reportée.

Depuis longtemps, ce village est réputé pour être le fief de voyous, de baltaguis et de voleurs. Tous les habitants possèdent des armes. Il semble presque normal que l’extrémisme soit arrivé dans ce village. « Les habitants attendent impatiemment le prêche du vendredi, représentant pour eux la seule source de connaissance, en plus de la chaîne Al-Jazeera pour suivre l’actualité », précise Sayed Gomaa, un ancien du village. Il poursuit que ce prêche, depuis le 28 janvier 2011, ne traite plus de religion, mais de politique. Selon Gomaa, au cours de l’année précédente, les cheikhs des mosquées, très écoutés par les habitants, n’ont cessé de faire de la propagande pour Morsi en le comparant à un prophète, alors que les libéraux et les coptes étaient des mécréants.

Salah Abdel-Ghaffar, un avocat, partage le point de vue de bon nombre d’habitants. « Ce qui est arrivé aux coptes est une punition de Dieu. Le pape Tawadros, comme le cheikh Al-Tayeb d’Al-Azhar, ont soutenu l’armée pour destituer Morsi. En brûlant les églises, les Frères musulmans voulaient se venger des coptes et des musulmans qui ont soutenu l’armée. Provoquer une guerre civile était leur objectif », commente Salah Abdel-Ghaffar.

Ce qui s’est passé à Delga aurait pu arriver dans n’importe quel village du sud de l’Egypte. Ici, ce sont les islamistes qui ont le dernier mot. Dans ces villages, un grand nombre d’habitants sont pauvres et analphabètes. Et bien que ces villages possèdent des écoles, la qualité de l’enseignement laisse à désirer, ce qui facilite la tâche aux islamistes.

L’Etat est quasiment absent de cette province, et tous les problèmes des villageois sont gérés via des codes de familles, des cheikhs ou des traditions ancestrales. A chaque conflit, les coptes attendent la tenue d’un conseil orfi pour une réconciliation. « Rien n’a changé depuis les années 1970 », confirme le père Youanes.

Mais les habitants sont prêts à tout oublier si l’Etat réalise qu’ils existent et se penche sur leurs problèmes. « Je suis heureux comme un enfant en me réveillant le matin et en regardant par la fenêtre : la police est là pour me protéger ! », lance Salah Abdel-Ghaffar, qui a peur que la police n’arrête que les criminels qui ont commis les dernières violences et laisse en liberté les autres voyous et les baltaguis. Lui et beaucoup d’autres rêvent de retrouver le calme.

Avant 15h, tous les visiteurs s’apprêtent à quitter le village. Ils savent qu’après la prière d’al-asr, les Frères musulmans organisent des manifestations et sont parfois armés. Ils tirent sur la police et les voitures qui circulent.

Quant à la plupart des habitants, ils se terrent chez eux à partir de 15h, sous un couvre-feu forcé, espérant que le lendemain sera un jour meilleur.

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