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« Jugez-moi », mais ne me jugez pas …

Chahinaz Gheith, Mercredi, 17 novembre 2021

Briser le silence autour des troubles psychiques, combattre les préjugés et oser parler de son mal, tels sont les objectifs de la campagne intitulée « Jugez-moi » qui a fait appel à des stars pour être plus convaincante. Focus.

« Jugez-moi  », mais ne me jugez pas  …

« Je ferme la porte et je vérifie qu’elle est bien fermée. Puis je vérifie de nouveau. Et encore. Plusieurs fois de suite. Jusqu’à ce que la poignée se casse. Je me lave les mains toutes les cinq minutes, je range ma chambre à la perfection ». Sur les plateaux de l’émission « Maakom maa Mona Al-Chazli », diffusé sur la chaîne CBC, la jeune actrice Farah Al-Zahed n’a pas hésité à parler de son mal. « Je souffre de Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC) perfectionnistes, de dépression et d’angoisse. J’ai du mal à terminer ce que j’entreprends.

« Jugez-moi  », mais ne me jugez pas  …
Isolement, déni, peur, épuisement  … autant de sentiments que connaissent bien les personnes souffrant de troubles psychiques.

J’ai peur de commettre des erreurs et que l’on juge mon travail bâclé. Cette phobie de prendre une mauvaise décision m’a rendue indécise. Tout ce que je fais doit être absolument parfait. Je place toujours la barre trop haut », confie-t-elle. Au début, elle avait honte de ses compulsions, raconte-t-elle, ne comprenait pas de quoi il s’agissait. Elle s’en est cachée pendant des années sans se faire soigner. « Quand on me demande comment je vis avec mes symptômes, je n’ai pas de réponse simple. En fait, c’est une bataille de chaque instant », poursuit Farah, qui voit que la particularité de sa maladie, c’est qu’elle sait que ce qu’elle fait est absurde, voire inutile, mais elle ne peut pas s’en empêcher. Une lutte intérieure permanente s’installe. Des actions ainsi ritualisées empiétaient sur sa vie quotidienne. Tout est devenu alors très cadré, pour bien faire. Petit à petit, elle a créé sa zone de confort.

Micheline Abou-Halaqa, elle est « borderline ». Autrement dit, elle vit dans un Trouble de la Personnalité Limite (TPL). Cette jeune photographe a fait preuve d’un grand courage en brisant le silence. Elle a reçu un diagnostic de bipolarité et a commencé à faire des séances psychothérapies, il y a environ un an. Sa vie était une montagne russe d’émotions. Hypersensible, elle avait des hauts et des bas tout le temps, même au courant d’une même journée. Des petites choses devenaient de grands drames. Sans compter l’impulsivité, la colère, les idées noires, le sentiment de vide et d’abandon. « Les gens autour de moi avaient l’impression que j’exagérais, mais je vivais vraiment ces choses du quotidien comme de grandes peines, je le ressentais comme ça à l’intérieur », dit-elle, tout en ajoutant que sa propre lutte contre le trouble de la personnalité limite l’a inspirée pour être la voix des autres qui ne pouvaient pas s’exprimer.

Des stars à l’affiche, mais autrement

« Jugez-moi  », mais ne me jugez pas  …

C’est ainsi qu’est née l’idée d’une campagne photographique intitulée « Jugez-moi ». Un titre-choc qui veut dire le contraire. La campagne consiste à exprimer la douleur et les détails des troubles psychiques avec les outils artistiques. Et bien que ce ne soit pas la première campagne du genre, Micheline a trouvé qu’il était positif d’inciter toujours les gens à parler de leurs maux. Pour ce faire, elle a choisi un groupe de jeunes stars pour exprimer des troubles psychologiques avec leurs capacités d’acteur. Des stars comme Malak Zaher, Hassan Malik, Taym Mostafa Amar, Farah Al-Zahid et d’autres qui étaient très enthousiastes à l’idée et qui ont tenté de montrer ce que ressentent les patients en incarnant la difficulté de leur quotidien. « Parler d’un souci de santé mentale, que ce soit une anxiété, une schizophrénie, une bipolarité, des TOC ou une dépression sévère, c’est révéler une faille, montrer un signe de faiblesse », explique Micheline Abou Halaqa, tout en ajoutant que ce n’est pas évident d’accepter de paraître vulnérable face aux autres. Le problème n’est pas seulement que ces patients ont peur d’être jugés, mais aussi peur de fragiliser leur lien à l’autre. Ils ont peur qu’après s’être confié sur leurs troubles, l’autre ne leur fasse plus confiance. Il peut aussi y avoir une mécompréhension. C’est par exemple le cas lorsqu’une personne se confie sur sa dépression. Si on n’en a pas soi-même vécu, on comprend mal ce que la personne vit, on a envie de lui dire de se secouer, ce qui ne va pas du tout l’aider !

« Jugez-moi  », mais ne me jugez pas  …

Plus globalement, c’est le problème des troubles psychiques: ils sont invisibles, impalpables, et c’est difficile de les comprendre. Or, l’incompréhension, comme la peur, renforce le tabou. Tel est le message transmis dans la campagne « Jugez-moi » ayant pour objectif: sensibiliser le grand public non seulement à la stigmatisation autour des troubles psychiques, mais aussi à l’importance de s’adresser au psychiatre.

Dépression, schizophrénie, bipolarité … Les pathologies psychiques sont nombreuses, impactent tout profil de personne, et touchent une part plus importante de la population que l’on ne l’imagine. Selon le Centre national des recherches criminelles et sociales, plus de 8 millions d’Egyptiens souffrent des troubles psychiques. Selon l’Association Egyptienne de la Médecine Psychique (AEMP), 70% des personnes souffrant de troubles psychiques ne s’adressent jamais à un psychiatre, ce qui peut aggraver leur cas. Avec 1,5 million d’Egyptiens atteints de dépression, ce mal se pose aujourd’hui comme un véritable défi. Troisième maladie la plus répandue au monde, la dépression occupera la première place en 2030, selon l’AEMP. Un phénomène inquiétant, d’autant plus que la dépression a d’énormes répercussions sur la santé de l’individu, y compris sur sa vie active.

D’après le psychiatre Ahmed Abdallah, 11% des maladies organiques sont le résultat de troubles psychologiques. « La dépression est parmi les troubles les plus difficiles à soigner, car la maladie a un impact sur tous les organes du corps. Du jour au lendemain, la vie de l’individu se transforme en calvaire. Il fait le tour des cliniques à la recherche d’un remède souvent sans résultat. D’où le recours à un psychiatre en dernier lieu », explique-t-il, tout en ajoutant que souvent, la maladie psychiatrique est considérée comme un problème léger dans notre société, et qu’il est difficile pour les gens de la comprendre.

Lutter contre les préjugés

« Jugez-moi  », mais ne me jugez pas  …
Troisième maladie la plus répandue au monde, la dépression occupera la première place en 2030, selon l’AEMP.

Il est donc temps de tourner le dos aux préjugés. « Lorsqu’on parle de psychiatre, beaucoup d’hommes répondent: Je n’ai pas besoin d’aller voir un psychiatre, je suis capable de résoudre mes problèmes tout seul, pourquoi perdre mon temps et mon argent chez un spécialiste pareil alors que c’est une histoire de mauvais oeil ou de magie, c’est un manque de foi en Dieu que d’aller solliciter l’aide d’un psychiatre, souligne Dr Abdallah . Selon lui, les gens utilisent trop souvent des mots sans savoir ce qu’ils veulent dire. Par exemple, ils pensent qu’une schizophrène est quelqu’un qui a deux personnalités, ce n’est pas du tout ça! Ce trouble mental sévère et chronique se manifeste par une perte de contact avec la réalité et une anosognosie (c’est-à-dire que la personne qui en souffre n’a pas conscience de sa maladie). Ou encore que soigner un trouble psychique, ça veut forcément dire prendre des médicaments.

En fait, il y a une grande méconnaissance de la réalité des troubles psychiques, mais aussi des soignants. Certains sont perdus et ne savent pas la différence entre un psychologue, un neurologue, un psychiatre ou un psychanalyste. Dr Abdallah pense que ce sont les femmes qui attestent leur besoin de recourir à un psychiatre, précisant que 7 sur 10 de ses patients sont des femmes, alors que les hommes ne représentent que 3 sur 10. « L’homme oriental ne veut pas avouer ou même s’avouer sa faiblesse. Mais peu à peu, certains hommes ont commencé à prendre conscience de la nécessité de voir un psychiatre en posant des conditions. Car les moeurs de l’Egyptien ne lui permettent pas de franchir une barrière », assure-t-il, en indiquant que certains hommes demandent à être reçus sous un faux nom. Un fait assuré par l’acteur Taym Mostafa Amar, qui joue dans la campagne le rôle d’une personne anxieuse et stressée, et qui atteste l’importance des séances psychothérapies. « Aujourd’hui, le stress de la vie fait qu’une personne peut sentir le besoin de parler avec quelqu’un de plus érudit, qui ne va jamais la blâmer, reprocher ses défauts ou ses points faibles, comme le font certains amis », conclut-il .

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