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Calèches d’hier et d’aujourd’hui

Manar Attiya, Mardi, 09 novembre 2021

Il existe de moins en moins d’ateliers destinés à la fabrication des calèches. Awlad Achour est l’un des survivants. Il continue de perpétuer et de préserver un savoir-faire menacé. Reportage.

Photos  : Mohamad Abdou
(Photo  : Mohamad Abdou)

Karim, le sellier-carrossier, est chargé de la réalisation complète de la calèche. Il habille l’intérieur des voitures, fabrique les coussins, confectionne et pose les sièges. Mohamad, le menuisier ou l’artisan du bois, exécute lui-même les dessins dont il se sert pour son travail minutieux. Il fabrique les carrosseries ou « hantour » en arabe, avant de les doter de roues motrices. Amgad, le charron, est chargé de l’exécution des roues. Quant au travail de Mina, il consiste à passer le vernis à l’intérieur et l’extérieur des carrosses. Pour toutes les pièces et éléments à fixer sur le châssis, c’est Ramadan qui s’en occupe. Métoualli, le bourrelier, est, lui, chargé de confectionner les parties du harnais qui servent à conduire et diriger le cheval.

Photos  : Mohamad Abdou
La fabrication de carrosseries est menacée à cause de l’apparition des tok-toks. (Photo  : Mohamad Abdou)

Tout ceci se passe à l’atelier Awlad Achour, situé à Tanta, dépendant du gouvernorat de Gharbiya, dans la région de Tell Al-Haddadine, juste derrière la mosquée Al-Sayed Al-Badawi. D’une superficie de 100 m² environ, cet atelier est spécialisé dans la fabrication des calèches. A 500 mètres de l’atelier se trouve l’entrepôt, d’une superficie de 300 m2. C’est l’endroit utilisé pour stocker les carrosseries fabriquées avant d’être vendues.

« En général, une carrosserie est essentiellement fabriquée de bois et de fer, que l’on achète au gouvernorat de Mansoura. Pour un hantour, on a besoin de 300 kilos de fer, dont le prix par kilo est à 30 L.E., et de 200 kilos de planches de bois de bonne qualité pour la carcasse, comme le hêtre ou l’acacia qui sont des bois durs », explique Hadj Salah Achour, 75 ans. « Parfois, on se rend à Chebbine et Tala pour acheter le bois des arbres et des arbustes qui se trouvent tout au long des routes et dans différents villages », poursuit Hadj Ibrahim Achour, le frère cadet.

Hadj Salah Achour exerce ce métier depuis l’âge de 7 ans. Un métier transmis par les grands-parents aux enfants et petits-enfants. Ce dernier est un des propriétaires de l’atelier et l’entrepôt Awlad Achour. Dans les années 1940, le grand-père Achour avait créé l’endroit tout en se spécialisant dans le métier de ses ancêtres. Un métier qui continue de se perpétuer de père en fils.

Toute une histoire

Photos  : Mohamad Abdou
(Photo  : Mohamad Abdou)

Jadis, la famille royale utilisait les carrosses tirés par des chevaux à l’occasion de la célébration des mariages, des courses officielles, des parades ou lors des cérémonies funéraires. Le hantour, qui désignait le grand carrosse, était tiré par huit chevaux. Ce type de carrosserie fut offert par l’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie de Montijo, dernière souveraine de France, au khédive Ismaïl à l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez en 1869. Et lors de la cérémonie d’ouverture du parlement en 1942, le roi Farouq s’est déplacé en calèche et c’est à bord d’une calèche qu’il est monté avec la reine Nariman, en mai 1951, pour célébrer son mariage.

A l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez, le khédive Ismaïl a vu la nécessité d’inviter les rois d’Europe ainsi que l’impératrice Eugénie à visiter les pyramides et les différents musées en se déplaçant en calèche. En ces temps-là, les hanatir étaient conduits par un cocher et un laquais. La caisse du carrosse était entièrement fermée par des glaces qui permettaient de voir ce qui se passe dehors, avec une portière de chaque côté.

Seuls quelques riches et personnes privilégiés utilisaient les carrosses tirés par des chevaux tandis que les modestes citoyens se servaient de carrioles tirées par des ânes pour se déplacer d’un endroit à l’autre. A la fin du XIXe siècle, on utilisait les carrosses comme moyen de transport. Les 346 hantouras du Caire et les quelque 200 calèches d’Alexandrie faisaient les mêmes trajets, partant à des heures fixes pour se rendre d’un quartier à un autre en échange de quelques sous. En l’an 1918, les chariots étaient tirés par des boeufs, ce qui a bouleversé le marché de la viande bovine. Raison pour laquelle on les a remplacés par des chevaux. « Autrefois, les gens utilisaient les calèches dans les endroits où il n’y avait pas de moyen de transport. Ce qui expliquait leur présence en grand nombre en face des gares ferroviaires, surtout à Bab Al-Hadid, où les cochers attendaient leurs clients. Dans les années 1940, le trajet entre Bab Al-Hadid et le quartier Manial coûtait seulement 5 piastres», répète Hadj Salah Achour; des histoires racontées par son grand-père alors qu’il avait 6 ans.

Photos  : Mohamad Abdou
(Photo  : Mohamad Abdou)

En 2020, le gouvernement, soucieux de protéger les antiquités égyptiennes, a décidé de mettre en valeur ce genre de transport en ouvrant un musée qui peut regrouper toute la collection de carrosseries royales ainsi que des accessoires et différents types d’uniformes portés lors des cérémonies officielles ainsi que des tenues en cuir, des ornements de parades pour les chevaux et les vêtements de gardiens de chevaux. De magnifiques décorations de forme géométriques et des modèles de chevaux artificiels utilisés pour présenter l’anatomie du cheval. La restauration du musée a coûté environ 63 millions de livres égyptiennes.

Savoir-faire et passion

En fait, la fabrication des calèches est un savoir-faire artisanal et une activité manuelle minutieuse. Hadj Abdine Achour est passionné par son métier. Il a le souci du détail. Son expérience, qui date d’une soixantaine d’années, lui a permis de se servir de différents matériaux. « Parfois, j’utilise le cuir, et d’autres fois du plastique, selon les demandes des clients », confie Hadj Abdine Achour qui précise que le carrossier est capable de travailler seul, en équipe ou bien en collaboration avec d’autres corps de métiers (mécanicien, peintre ou autres).

La fabrication d’une calèche se fait en plusieurs étapes. La première consiste en la réalisation du châssis avant et arrière en fer qui supporte tous les organes ainsi que toutes les pièces de la carrosserie. Pour la deuxième étape, le menuisier entreprend la réalisation de la caisse en bois. Ensuite, il confectionne les différentes petites pièces comme la lanterne qui est fabriquée en bois et verre transparent. Et, entre la caisse et les bras d’attelage, on place des petites charnières. Puis vient le tour du menuisier qualifié qui doit installer les quatre roues avec leur cerclage en bois. Quant à la couleur des sièges, c’est souvent le noir qu’on choisit. Et, pour terminer, la peinture de la carrosserie. « La couleur blanche est utilisée pour les calèches servant aux promenades ou comme moyen de transport à l’intérieur d’une ferme. Tandis que le bleu foncé, le marron et le rouge sont les couleurs choisies par les clients », précise Am Hassan, ouvrier de 50 ans qui travaille dans cet atelier depuis plus de 35 ans. Et d’ajouter: « La fabrication d’une calèche prend du temps, entre deux et trois mois ».

Maudit tok-tok !

Photos  : Mohamad Abdou
(Photo  : Mohamad Abdou)

De nos jours, il existe une clientèle qui est restée fidèle au hantour. Des personnes qui aiment se balader en calèche le long du Nil et profiter du grand air et des paysages environnants. Quant aux touristes, la plupart de leurs promenades, le long du Nil, aux pyramides, à Louqsor et à Assouan se font en calèches.

La majorité des voitures à cheval sont décorées d’amulettes en acier et il en existe sous différentes formes. « C’est pour se protéger du regard envieux ou jaloux des autres ou du mauvais oeil », précise Abbas Achour, 35 ans, de la 3e génération. « L’acier est aussi utilisé dans la décoration des marches, l’ossature de la capote pliante. Le dos du siège, surnommé Darabzine, auquel s’adosse le conducteur, est en acier enduit de peinture dorée. La cloche qui sert à annoncer la présence d’une calèche est aussi fabriquée en acier », poursuit-il.

Hadj Salah Achour avait de bonnes relations avec l’élite de la société égyptienne et a connu de hautes personnalités à l’instar du président Anouar Al-Sadate, un passionné des calèches. Dans les années 1970, Anouar Al-Sadate avait acheté deux carrosses pour faire le tour de sa ferme en compagnie de ses filles et ses petits-enfants. Quelques années plus tard, l’artisan a été contacté par des personnes de renommée et de nationalité française pour lui demander de se rendre à Paris et fabriquer des carrosseries. Mais ce dernier a refusé et leur a répondu: « Mon avenir, mon atelier et mon travail, c’est en Egypte, Oum Al-Dounia, et nulle part ailleurs ».

D’ailleurs, les hanatir que Hadj Salah a fabriqués ont servi dans des tournages de films et de séries, à l’exemple du film Ya Mhalabiya Ya, joué par l’actrice Leïla Eloui et les acteurs Achraf Abdel-Baqi, Hicham Sélim et d’autres encore, et qui raconte la période de l’occupation britannique en 1952. Et bien d’autres séries et films où l’on voit des voitures tirées par des chevaux. Mais comme d’autres métiers artisanaux, la fabrication de carrosseries est menacée à cause de l’apparition du tok-tok. « Jusqu’aux années 1990, on comptait 15 ateliers à Tanta, aujourd’hui, il ne reste que le nôtre avec tous ces tok-toks qui sillonnent les rues », précise Am Hassan avec amertume. Une raison pour laquelle le président Sissi a demandé d’installer des prototypes à l’intérieur du Musée national de la civilisation égyptienne. Aujourd’hui, le personnel de l’atelier travaille d’arrache-pied en vue de fabriquer des oeuvres d’art dans les quelques semaines qui viennent.

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