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Le Caire, ville morte

Chahinaz Gheith, Lundi, 26 août 2013

Depuis l'instauration du couvre-feu, décrété après l’assaut contre les pro-Morsi, la ville du Caire, d’ordinaire très tumultueuse, est réduite à un silence pesant.

Le Caire, ville morte

Les cairotes ne reconnaissent plus leur ville. Cette ville tentaculaire qui ne dort jamais, où le bourdonnement est permanent et la circulation et le bruit des klaxons sont incessants, n’est plus la même. Couvre-feu l’oblige. Depuis près de deux semaines, après les affrontements entre les forces de l’ordre et les Frères musulmans, l’état d’urgence a été décrété en Egypte et un couvre-feu a été imposé par le pouvoir mis en place par l’armée. Au départ instauré à partir de 19h pendant les deux premières semaines, il a été raccourci de 2 heures pour commencer à 21h, à l'exception du vendredi maintenu à 19h. Tout s’arrête de 21h jusqu’à 6h. Et pour la première fois, ce couvre-feu est observé à la lettre dans la grande majorité des quartiers de la ville.

Le soir, c’est le silence de morts dans la capitale. Le Caire affiche aujourd’hui deux visages. Pendant la journée, tout le monde, pressé, vaque à ses occupations. Il faut tout finir avant. Passé 20h, le rythme du trafic est moins frénétique que d’habitude. La ville devient, une fois n’est pas coutume, un paradis pour les piétons qui ne risquent plus leur vie à chaque traversée de rue. Les moyens de transport se font rares. Il n’y a presque plus d’embouteillage, le trafic routier est réduit à néant. Les blindés quadrillent les avenues désertes. Tout est fermé : commerces, restaurants et magasins. Le soir, et précisément à 21h, les dernières ombres s’empressent de rentrer chez elles, dans la peur de rompre le couvre-feu. Cet état est le résultat d’une situation politique très compliquée. La capitale est éteinte. « Nous sommes au bord de l’explosion. Sous Moubarak, la vie était difficile. Aujourd’hui, elle est insupportable. On ne peut pas se déplacer normalement. Comment peut-on survivre alors que la ville est en état de siège dès 21h, les gens sont sommés de rester chez eux ? », grogne Moustapha, un chauffeur de taxi dont la journée de travail commence à 6h du matin. Chaque jour, il part à la recherche de rares clients dans les quelques heures de circulation libre. Et d’ajouter : « Regardez, les taxis sont parqués dès le coucher du soleil. Après le couvre-feu, on ne peut faire que quelques courses très limitées dans le même quartier. Mais ça ne suffit pas pour payer l’essence ni le pain quotidien. Et si on tente de braver les barrages militaires, on se retrouve coincé et on risque d’être rossé ou visé par les tirs des forces armées ». Moustapha n’hésite pas à raconter l’incident du journaliste Tamer Abdel-Raouf, directeur du bureau régional du quotidien Al-Ahram, qui vient d’être tué par balle à un barrage tenu par l’armée à Damanhour, dans le gouvernorat de Béheira au nord de l’Egypte.

Le Caire, ville morte
Les magasins du centre-ville qui veillaient jusqu'à minuit ferment désormais leurs portes à 20h.

L’instauration du couvre-feu s’avère une mesure nécessaire pour maîtriser la situation et arrêter les violences qui ont dégénéré dans tout le pays suite à la dispersion sanglante des sit-in de Rabea Al-Adawiya et d’Al-Nahda. 14 gouvernorats sont soumis au couvre-feu de 21h à 6h, pendant un mois. Policiers et militaires ont reçu l’autorisation d’ouvrir le feu sur tout manifestant hostile ou citoyen bravant les ordres du couvre-feu. Seules les personnes travaillant dans les médias ou dans le secteur de la santé ont le droit de se déplacer librement. Pourtant, ces quelques rares personnes autorisées à circuler, en plus de quelques téméraires, sont arrêtées à chaque coin de rue. Les chars et les blindés des militaires contrôlent les cartes d’identité et fouillent les coffres des véhicules. C’est la pagaille devant le portail de l’autoroute reliant Le Caire à Alexandrie. Arrivés à l’heure du couvre-feu, les véhicules sont stationnés et personne n’est autorisée à passer avant 6h du matin.

Mohamad Zayat, ingénieur, ainsi que sa famille, sont obligés de passer la nuit sur place. « Pas question de braver le couvre-feu. Les horaires du couvre-feu ont été annoncés il y a deux semaines », lui dit l’officier, sans se soucier des pleurs de son bébé.

S’adapter à la nouvelle vie quotidienne

C’est la onzième fois qu’on décrète le couvre-feu en Egypte. Le calife Yazid bin Muawiya fut le premier à imposer cette mesure dans l’histoire islamique. Il a même condamné 3 personnes, parce qu’elles ont bravé le couvre-feu. Ensuite, le roi Farouq l’a proclamé suite à l’incendie du Caire en 1952. Parmi les plus célèbres couvre-feux, il y a celui imposé lors des manifestations des 18 et 19 janvier 1977, et celui décrété après l’assassinat du président Sadate en 1981. Les émeutes de la sécurité centrale qui ont eu lieu le 25 février 1986 à cause d’une rumeur sur le prolongement du service militaire ont amené aussi l’instauration du couvre-feu.

Si ce couvre-feu est aujourd’hui bien respecté, il ne le fut pas pendant le mandat de Morsi, quand celui-ci l’a imposé pour réagir aux violences dans les gouvernorats de Port-Saïd, Suez et Ismaïliya. Les habitants de ces villes ont rejeté le couvre-feu. Les Port-Saïdis ont même organisé un tournoi de foot dans la rue pour braver cette décision. Aujourd’hui, les gens préfèrent rester chez eux, car ils ont peur de nouveaux débordements. La frustration, l’impatience et le désespoir sont palpables partout. Les gens sont hantés par une angoisse, celle d’un bain de sang, surtout que ces derniers jours, les troubles se multiplient et chaque jour apporte son lot de violence et de victimes. « Nous n’avons qu’à nous plier à cette décision sécuritaire ou plutôt cette punition collective pourvu que les autorités réinstaurent le calme dans le pays », témoigne sans colère Réda, comptable.

Progressivement, la vie reprend au Caire. Autant dire que les Cairotes tentent de s’adapter à la situation et de trouver un juste milieu entre une vie normale et le couvre-feu. D’ailleurs, toutes les administrations ont repris le travail, y compris les banques et la Bourse. Il est clair que la machine commerciale et économique du pays fonctionne au ralenti, mais on espère que cette situation temporaire ne s’éternisera pas.

Répercussions sur l’économie

Le Caire , Ville morte
Les militaires contrôlent les cartes d'identité et fouillent les véhicules qui passent aux heures du couvre-feu.

Ce couvre-feu a de sérieuses conséquences sur l’économie égyptienne et la récession. Les citoyens souffrent de la hausse des prix due à l’augmentation du coût des transports. Nombreux sont ceux qui ne savent plus à quel saint se vouer dans ce climat d’anxiété et de privation de liberté. Autrement dit, les restaurants et les petits commerçants de nuit n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Contraints à vivre sous un couvre-feu imposé par l’armée, ils ne peuvent que s’y adapter. Ces débrouillards qui ont des charges familiales ont vu leurs habitudes changer et leurs bourses s’amincir considérablement. Plusieurs commerçants, qui avaient rejeté la décision de Morsi de fermer les commerces à 22h, ont commencé à ouvrir leurs magasins à 9h et à 10h du matin au lieu de midi, comme ils le faisaient auparavant. Hassan, propriétaire d’un magasin de prêt-à-porter, a pourtant préféré fermer sa boutique durant ce mois de couvre-feu. « On est en vacances forcées. Autant fermer la boutique. Ouvrir 3 ou 4 heures par jour pour chasser les mouches et ne pas parvenir à couvrir les salaires des ouvriers, les factures d’électricité et les impôts. A quoi ça sert ? », s’indigne-t-il. Quant à Oum Samia, marchande de poissons, elle a été contrainte de baisser ses prix. « Quand le poisson n’est pas vendu, je ne peux pas le conserver pour le lendemain. Je suis obligée de le céder à un prix bas, parce qu’il faut rentrer à la maison avant l’heure du couvre-feu », se plaint-elle.

Le Caire dort tôt

Autre scène, autre image. Le Caire n’est plus cette ville peuplée de noctambules. Tout au long de la corniche, les croisières et les bateaux lumineux qui diffusaient leur musique ont complètement disparu de la scène. Les Cairotes, qui adorent faire leur shopping le soir et s’attarder dans les restaurants et les cafés illuminés, ont changé leurs habitudes. On fait désormais ses courses pendant la journée et les soirées dansantes si prisées dans les hôtels ou sur les petits bateaux bardés de néons fluorescents voguant sur le Nil se tiennent désormais en plein jour. A l’heure du déjeuner, deux jeunes femmes vêtues de chatoyantes robes de soirée entrent dans un grand hôtel du centre-ville. Elles viennent assister à une cérémonie de noces. « On a l’air ridicule ! », s’exclame l’une d’elles, perchée sur d’extravagants hauts talons. « Qui ose porter une robe comme ça en plein jour ? ». « Les fêtes de mariage commencent d’ordinaire à 20h et s’achèvent vers minuit ou plus tard », commente Mohamad Nasr, directeur de l’hôtel Safir, où deux couples célèbrent leur union en plein après-midi. Pour Samir, un jeune noctambule, le couvre-feu et les barrages sont un véritable enfer au quotidien. « C’est une restriction désagréable. Plus de restaurants, plus de rencontres amicales, plus de veillées, de sorties ou de cinéma », lance-t-il. Raison pour laquelle certaines familles ont décidé de partir en vacances sur la Côte-Nord ou de passer quelques jours dans les hôtels pour divertir leurs enfants enfermés à la maison.

Renforcer les liens familiaux

C’est l’occasion aussi de favoriser et de renforcer les liens familiaux. « Le couvre-feu permet de rassembler à nouveau les membres de la famille autour des repas. Cela permet de retrouver l’amour et la chaleur familiale, quasi absents ces derniers temps », souligne Dr Nabil Al-Zahar, psychiatre.

Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Les cafés ouverts jusqu’à l’aube dans certains quartiers sont encore florissants. « Les gens s’ennuient. Ils sont sous pression. On ouvre pour leur permettre de décompresser un peu », lance le propriétaire d’un café à Bassatine. En fait, les cafés sont ouverts dans la plupart des quartiers populaires. C’est à croire que le couvre-feu ne concerne pas les habitants de ces quartiers. C’est d’ailleurs aux heures du couvre-feu (entre 21h et 6h) que les jeunes de ces quartiers vaquent à leurs occupations. « Le couvre-feu n’existe pas dans notre quartier. Nous restons dehors toute la nuit jusqu’à des heures tardives sans être inquiétés par les forces de l’ordre », confirme Karim, un habitant de la rue Ahmad Zaki à Bassatine. « Les gens ne dorment pratiquement plus dans ce quartier. C’est aux heures du couvre-feu qu’ils envahissent les rues », affirme un habitant de ce quartier. Les forces de l’ordre seraient-elles au courant du non-respect du couvre-feu dans ce quartier ? Oui, rétorque un habitant. « Les forces de l’ordre savent que nous ne respectons pas le couvre-feu dans notre quartier et ne nous empêchent pas de le faire. Et ce n’est pas tout. En signe de défi, à l’heure de l’entrée en vigueur du couvre-feu, des marches envahissent les rues avec des chants pro-Morsi sous les yeux de l’armée. Ceci dans le cadre d’une série d’actions appelée Semaine de la chute du coup d’Etat », ajoute-t-il. Ailleurs, dans les petites ruelles, il n’y a pas l’ombre d’un soldat ou d’une patrouille, laissant le champ libre aux comités populaires. « Etat d’urgence, couvre-feu, et aujourd’hui, la libération de Moubarak. Voilà où nous en sommes arrivés », conclut un partisan de Morsi qui a choisi de sortir et d’affronter les balles de l’armée au lieu de vivre sous « l’occupation militaire ».

Qu’est-ce qu’un couvre-feu ?

C’est l’interdiction faite de sortir après une certaine heure, le soir et pendant la nuit. Il est bien entendu que le couvre-feu ne s’entend pas pendant la journée, mais quand les ténèbres enveloppent la ville, c’est souvent, à ce moment, que les troubles peuvent commencer. Aussi, décrète-t-on que passée telle ou telle heure, on n’aura le droit, ni de traîner dans les rues, ni de se tenir dehors.

L’origine du mot ? Le mot est ancien, et si d’abord il ne désigne qu’un ustensile pour couvrir et conserver du feu sans qu’il s’éteigne, dès le Moyen Age, il prend un sens figuré : il s’agit de couvrir les feux, c’est-à-dire d’éteindre ou de masquer, de cacher les sources de lumière. Le couvre-feu c’est donc l’heure de l’extinction des feux. Et, bien vite, le mot va désigner le signal qui avertit qu’on éteigne : c’est une cloche particulière, sonnée de façon particulière. On sait que, du glas au tocsin, les sonneries de cloches avaient de multiples usages au Moyen Age, pour faire passer des messages à la population : une multitude de codes étaient connus de tous. On dit donc à l’époque : « Sonner le couvre-feu ». Une pratique qui se généralise en temps de guerre, aussi bien en France qu’en Angleterre, à partir du XIe siècle. Il s’agit donc d’une sorte d’opération ville morte : pas de lumière et, par extension, pas de promeneurs.

C’est ce dernier sens qu’a pris l’expression, abandonnant, d’ailleurs le premier. A tel point que pour désigner l’obscurité commandée à toute une ville, on va user d’une autre expression : le « black-out ». Expression anglaise qui signifie à peu près « noir complet », et qui date de la dernière Guerre mondiale. C’était un ordre de la défense passive de calfeutrer toutes les fenêtres, pour ne laisser sourdre aucune lumière. Et cette mesure a d’abord été prise à Londres à une époque où elle essuyait presque toutes les nuits les bombardements allemands. Ville invisible, elle donnait moins de prise aux bombes de l’ennemi. Une bizarrerie à signaler : le couvre-feu va, au XIXe siècle, signifier également l’heure de l’allumage des réverbères, quand cette pratique était manuelle. Ce qui est tout à fait étrange, puisqu’à ce moment, le couvre-feu signifie, non pas qu’on éteint, mais qu’on allume.

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