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Aller au bout de ses rêves

Chahinaz Gheith, Mardi, 26 octobre 2021

Retourner sur les bancs de l’école ou de l’université quand on a 50, 60 ou 70 ans, certains osent le faire, malgré tous les préjugés et les défis qu’ils doivent surmonter. Témoignages.

GheithAller au bout de ses rêves

Elle a osé et l’a fait. Wafaa Safouane, mère de quatre fils, a passé son bac (sanawiya amma) à 46 ans et a obtenu sa licence de droit à 50 ans. Et la voilà, du jour au lendemain, elle s’est trouvée propulsée sous les feux des projecteurs et est devenue le point de mire des journalistes et des réseaux sociaux. « C’est nous-mêmes qui nous mettons des bâtons dans les roues par peur de l’inconnu ou de la nouveauté. Nous croyons souvent à tort qu’après un certain âge, nous avons atteint la date d’expiration, qu’il est trop tard, voire ridicule de se lancer dans l’apprentissage de nouvelles notions, mais c’est une erreur ! », lance Wafaa qui, dès le début de son parcours, a entrepris une lutte qui a guidé le cours de sa vie: faire avancer les choses et briser les normes établies. « Il n’y a pas d’âge pour s’instruire ! C’est seulement qu’on a un modèle traditionnel en tête: on termine le secondaire, poursuit les études et on travaille. Mais parfois, le chemin est différent, et l’âge ne doit pas être une excuse », poursuit-elle.

Grâce au soutien de ses quatre fils, Wafaa Safouane a réussi à décrocher une licence de droit à l’âg
Grâce au soutien de ses quatre fils, Wafaa Safouane a réussi à décrocher une licence de droit à l’âge de 50 ans.

Tout a commencé lorsque Wafaa a quitté l’école à l’âge de 18 ans pour se marier. Ce n’est qu’après son divorce, il y a dix ans, que le déclic a eu lieu. Sombrant dans la déprime, son fils aîné a trouvé que la seule issue pour qu’elle s’en sorte est de l’encourager à se remettre aux études. « Je sentais que je m’appauvrissais intellectuellement. J’avais envie de changer de vie et d’être stimulée », dit-elle. Pour Wafaa, ce sont un choix et un projet personnels, mais qui impliquent aussi un soutien de la famille. Car, comme elle l’explique, « il faut s’organiser, il y a les révisions, les cours, les examens, et cela prend du temps alors qu’il faut aussi s’occuper de la famille … Même si les enfants sont grands et autonomes, il y a toujours des obligations. Il faut savoir gérer ».

Autre défi à surmonter, se retrouver dans une classe où la moyenne d’âge est de 17-18 ans, soit avec presque 30 ans de moins. « Ça faisait des lustres que je n’avais plus remis les pieds dans une salle de classe. Et le premier jour de cours, comme pour tout le monde, a été plutôt timide

J’étais un peu sceptique. Comme des enfants qui vont à l’école le premier jour, je n’osais pas vraiment parler. Je ne savais pas trop comment cela allait se passer », raconte-t-elle, résumant l’impression qu’elle a produite sur ses camarades les premiers jours de la rentrée scolaire. « Au début, on me regardait comme une extraterrestre. Mais peu à peu, je suis devenue pour elles une sorte de maman, à qui on demande des conseils », ajoute-t-elle.

Qorani Chaabane, le bachelier de 73 ans, avec sa famille.
Qorani Chaabane, le bachelier de 73 ans, avec sa famille.

Ainsi, grâce au grand soutien de ses quatre fils, elle a réussi à avoir un haut pourcentage à la sanawiya amma et a pu joindre la faculté de droit à l’Université d’Alexandrie pour obtenir enfin sa licence. « Aujourd’hui, mon diplôme universitaire m’a donné l’opportunité d’être moi », poursuit Wafaa. La dame ne s’est pas arrêtée là: elle s’est remariée, mais cela ne l’a pas empêchée de décrocher un autre diplôme en langue, communication et traduction, et un autre en droit international ainsi qu’une bourse de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Et ce n’est pas tout. Elle compte aujourd’hui préparer un doctorat.

« Quand on veut, on peut »

Même chose pour Dr Mona Ragab qui, après 23 ans de carrière dans le domaine de la pharmacie, a décidé de réaliser son ancien rêve. Au bac, ses résultats étaient excellents, ses parents l’ont donc obligée à rejoindre une faculté prestigieuse. Elle, elle se voyait ailleurs. Et sa passion pour l’art ne s’est pas éteinte avec le temps: à 45 ans, elle joint finalement la faculté des beaux-arts. « Quand je débarquais dans l’amphithéâtre avec mes palettes de peinture, les autres étudiants me regardaient avec des yeux ronds », confie Mona Ragab, qui craignait la différence d’âge avec ses camarades de fac, mais qui a aussi été impressionnée par leur ouverture d’esprit. « Ils étaient curieux et admiratifs face à une personne qui connaît déjà le monde du travail », raconte-t-elle tout en ajoutant toutefois que se mêler aux plus jeunes et revivre le stress des examens n’étaient pas une tâche si facile.

« Dépasser ce genre d’inquiétudes a demandé beaucoup de courage et de persévérance. Le premier obstacle à surmonter? Le manque de confiance en soi. Car avec la confiance en soi, 50% du défi est relevé », assure-t-elle. Avec sa rage de réussir et sa passion inébranlable, elle a pu terminer ses études à la faculté des beaux-arts avec excellence. Et bien que les responsables de l’université aient refusé de la nommer professeure à l’âge de 51 ans, elle n’a pas baissé les bras. « Rien n’a freiné pour autant mes projets. J’ai intenté un procès et je l’ai gagné, et j’ai obtenu aussi le master et le doctorat en 5 ans. C’est la preuve que quand on veut, on peut », dit-elle avec fierté.

Reprendre confiance en soi

On dit que l’on commence à vieillir lorsque l’on cesse d’apprendre. La fontaine de jouvence se trouverait-elle sur les bancs de l’école ou de l’université? Il semble que pour certains, la réponse est oui. En effet, de plus en plus de personnes âgées de 50 ans ou même plus reprennent les études. Comment peut-on expliquer cela? On ne dispose pas de statistiques concernant ces étudiants âgés, mais l’on constate que de nombreux séniors s’inscrivent à l’école ou à l’université.

Après 23 ans de carrière de pharmacienne, Dr Mona Ragab a troqué la blouse contre les pinceaux et le
Après 23 ans de carrière de pharmacienne, Dr Mona Ragab a troqué la blouse contre les pinceaux et les palettes en étudiant les beaux-arts.

Que ce soit pour décrocher un diplôme, réaliser un rêve ancien, changer une orientation professionnelle, surmonter une épreuve difficile, notamment une séparation ou tout simplement entamer une seconde vie: tout est bon pour replonger dans l’atmosphère studieuse. Dr Mohamad Yasser, psychologue, pense que les séniors qui reprennent leurs études sont dans un état d’esprit totalement différent des jeunes étudiants. Ils reviennent sur les bancs de l’école avec une plus grande maturité, un certain recul et une expérience qui leur permet d’aborder les études d’une façon différente des jeunes étudiants. Autrement dit, ils le font sans aucune contrainte, mais plutôt par plaisir et passion.

Cette activité leur permet d’approfondir leurs connaissances, mais aussi de stimuler leur intellect. « Chez les jeunes, on décèle une jalousie et une rivalité, alors que les séniors cherchent à se perfectionner et à réaliser leurs rêves. Ils sont également animés par un désir et une volonté de se valoriser, ce qui permet de dire qu’il y a un décalage notoire entre ces deux types d’étudiants », explique-t-il, tout en ajoutant que le fait de se remettre aux études représente un gros défi pour la majorité de ces étudiants âgés. Plusieurs d’entre eux ont des craintes: celles d’avoir oublié les notions apprises dans le passé, de ne pas arriver à concilier leur vie de famille et estudiantine, ou même de l’échec.

Un défi que Mohamad Abdel-Moeti a relevé à l’âge de 55 ans. « Poursuivre des études à l’âge adulte est un investissement pour soi. La façon de voir les choses est différente et la façon d’apprendre aussi. Les connaissances déjà acquises et l’expérience favorisent les nouveaux apprentissages. Aujourd’hui, j’ai une meilleure estime de moi-même », souligne Abdel-Moeti, un commerçant diplômé d’un institut technique industriel, qui vient d’obtenir son bac en 2020.

Pour ce père de quatre grands enfants, étudier avec des jeunes de 17 ou 18 ans qui le prenaient au début pour un enseignant, et dans son école qu’il a abandonnée il y a 40 ans, a été une expérience très enrichissante. Faire ses devoirs après autant d’années lui semblait tout de même un peu bizarre, mais c’était les règles du jeu auxquelles il avait décidé de se prêter. Un jeu auquel il a d’ailleurs pris goût, car il ne compte pas s’arrêter là. « Comme quoi, il n’est jamais trop tard pour entreprendre la carrière de nos rêves », mentionne-t-il. Il rêve de décrocher la licence de droit pour travailler comme avocat.

Pas d’âge pour apprendre

A 55 ans, Mohamad Abdel-Moeti est retourné à l’école. Il rêve de devenir avocat.
A 55 ans, Mohamad Abdel-Moeti est retourné à l’école. Il rêve de devenir avocat.

Idem pour Qorani Chaabane, originaire du gouvernorat du Fayoum et qui s’avère le plus vieux bachelier. Redevenir élève à l’âge de 73 ans, c’est une idée qui a bien plu à ce retraité qui s’est rendu compte qu’il n’est pas trop vieux pour réaliser de belles choses. Pour lui, l’âge n’est qu’un détail et l’apprentissage n’est pas exclusif à la jeunesse. « J’ai 73 ans, mais ça ne veut absolument rien dire pour moi », explique « ce jeune vieux », qui a décidé de sauter le pas pour reprendre ses études et obtenir le baccalauréat cette année. « Il est vrai qu’à cet âge, la mémoire n’est parfois plus ce qu’elle était. Mais on compense avec l’expérience. Je trouve des fois plus facile parce que tout ce que j’apprends, je peux l’étayer sur mes expériences. La compréhension est souvent plus facile », souligne-t-il, tout en ajoutant que selon les spécialistes, le fait de continuer à faire tourner le cerveau permet d’éviter des maladies neurologiques et de rester en forme.

Qorani a réussi son bac avec 57%, il a été honoré par le gouverneur du Fayoum, ses jeunes professeurs et tout son entourage. Mais il est toujours humble: « C’est peut-être une prouesse pour mon âge, mais pour moi, c’était un combat, une façon de prouver qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre, comme il n’y a pas d’âge pour s’amuser, pour aimer, pour être heureux, pour s’épanouir quoi ! » .

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