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Nahla, l’ambassadrice des orphelins

Dina Darwich, Dimanche, 01 novembre 2020

A l'occasion de la Journée mondiale de la fille, le 11 octobre, Nahla Elnmer, elle-même sortie d’un orphelinat, a été nommée ambassadrice auprès du ministère de la Solidarité sociale chargée de suivi communautaire des orphelins. Parcours de cette combattante qui consacre sa vie à ces petits souvent laissés-pour-compte.

Nahla, l’ambassadrice des orphelins
Sur le terrain, Nahla a visité et travaillé avec 150 orphelinats dans les quatre coins de l’Egypte.

Améliorer les conditions de vie des enfants placés dans les orphelinats, tel est l’objectif auquel Nahla Elnmer, 36 ans, experte dans le domaine de service social a décidé de se consacrer. Abandonnée à sa naissance et après avoir achevé la période d’allaitement dans un établissement destiné aux nouveau-nés abandonnés, Nahla a été placée à l’âge de 2 ans dans un orphelinat. Là, elle a entamé un long périple et acquis une expérience enrichissante tant sur le plan personnel qu'humain, dans cet orphelinat où elle a passé 22 ans et a trouvé une nouvelle famille avec qui elle a partagé des joies et des souffrances.

Une longue période d’angoisse et de tourment durant laquelle elle a réussi à trouver l’équilibre entre sa situation personnelle et sa vie professionnelle. « J’ai refusé de suivre le parcours qui m’était imposé. Toutes mes soeurs à l’orphelinat devaient accomplir les mêmes objectifs en matière d’enseignement. Car, une fois arrivées au cycle secondaire, elles devaient suivre la même formation pour devenir infirmières sous prétexte que les écoles secondaires sont difficiles, que les montants relatifs aux frais du bac sont importants et que le trajet pour se rendre à l’établissement d’enseignement secondaire est trop long. Moi, j’avais de plus grandes ambitions », déclare Nahla, spécialiste en évaluation d’entreprise, chef d’équipe d’évaluation institutionnelle d’entreprise à l’ONG Wataniya et formatrice au centre Aman pour l’apprentissage et le développement. Faire comme tout le monde n’était pas la meilleure solution pour elle. Elle décide un jour de prendre discrètement son dossier et de s’inscrire dans une école secondaire avant d’entrer dans des négociations difficiles et d'imposer sa volonté et son désir de passer le bac. Depuis, elle est considérée comme rebelle au sein de l’orphelinat.

Un point décisif

Le grand tournant de sa vie a lieu en 2012 lorsqu’elle rejoint l’ONG Wataniya qui collabore avec le ministère de la Solidarité sociale pour porter soutien aux orphelins et mettre en oeuvre des normes et standards de qualité au sein des centres d’accueil. « Le but de notre ONG est d’instaurer une plateforme pour que les enfants placés dans des orphelinats soient capables de défendre leur cause et parler de leurs problèmes. J’ai entendu, un jour, une responsable parler du cas de cette fille rebelle et je lui ai prêté une oreille attentive. Cela s’est passé lors d’un atelier de travail, intitulé Forsa (une chance), que l’ONG avait lancé afin de tenir des tables rondes avec les différentes parties concernées, et ce, pour échanger des points de vue et propositions. Ce fut ma première rencontre avec Nahla qui a prouvé plus tard son expérience dans le domaine scientifique et de la psychologie sociale », explique Azza Abdel-Hamid, PDG et fondatrice de l’ONG Wataniya (voir sous-encadré). Depuis, la vie de Nahla, qui a terminé ses études à l’Institut du service social, a complétement changé. Elle détient un diplôme professionnel accrédité par l’organisme Pearson en Angleterre dans les domaines de développement et de soutien de l’enfant sans compter les stages de formation, les conférences et les ateliers auxquels elle a participé. Et à chaque fois, sa présence s’est révélée très influente. « Au cours d’une séance de travail dans l’un des ateliers, on a parlé des conditions de vie des enfants placés dans des orphelinats, on a abordé aussi certains détails que personne ne peut constater sauf celui ou celle qui est passé par une telle expérience, ce qui est mon cas », explique Nahla. Et d’ajouter: « La plupart des enfants qui sont placés dans ces institutions sont perturbés. Ils ont un grave problème d’identité et d’appartenance. Au départ, ils n’arrivent pas à comprendre comment ils sont des frères ou des soeurs alors qu’ils ne portent pas le même nom. D’autres questions concernant leur avenir les taraudent. Ils se demandent pourquoi ils ont été placés dans un centre d’accueil pour orphelins. Pourquoi sont-ils différents des autres enfants ? Est-ce que la société va les accepter? La plupart d’entre eux se posent les mêmes questions que je me suis déjà posées ». Plus grave encore selon elle, aucun travail n’est fait pour réhabiliter ces enfants et leur apprendre à faire face au monde extérieur. « Le premier jour d’école a été mon premier contact avec les gens qui ne faisaient pas partie de mon univers. Je fus terrorisée. Une expérience difficile surtout que personne ne nous a donné d’information. Par exemple, pourquoi nous mettons-nous en rang, portant les mêmes tenues ? Parfois, ce statut d’orphelin nous a exposés au harcèlement scolaire au risque de porter atteinte à notre intégrité psychique, car nous n’étions pas préparé pour se défendre ou faire face à une telle situation », confie Nahla, qui assure que l’orphelinat où elle a vécu ne respectait pas les normes et standards applicables dans les centres d’accueil pour orphelins. « Nous étions 65 filles à partager le même dortoir sous la surveillance de deux mères alternatives qui avaient du mal à faire face à cette énorme responsabilité. Mais, il y avait aussi des côtés positifs. Ce grand nombre de soeurs m’a permis d’acquérir une large expérience humaine grâce à leurs histoires, aventures et rêves », confie Nahla.

Une expérience bien exploitée

Aujourd’hui, elle se sert de son expérience humaine et de sa formation technique pour remuer l’eau stagnante. Sur terrain, elle a visité et travaillé avec 150 orphelinats dans les quatre coins de l’Egypte. Elle ne rate aucune occasion pour citer les normes de qualité élaborées par l’ONG Wataniya qui travaille en collaboration avec le ministère de la Solidarité sociale, l’Unicef et l’organisme Save the Children. Des normes sont axées sur quatre concepts principaux: le premier concerne l’environnement de l’enfant (la superficie du lieu/enfant, les équipements, les mesures de sécurité, etc.). Le deuxième axe concerne les soins dont l’enfant doit bénéficier (soins médicaux, soutien psychologique, nourriture, enseignement, activités, etc.). Alors que le troisième concerne les moyens de protection de l’enfant contre les mauvais traitements, le harcèlement moral et sexuel, et ce, en donnant à l’enfant une formation lui permettant de se protéger ainsi que les mesures à prendre en cas de transgression. Quant au dernier axe, il concerne la gestion qui doit être efficace et irréprochable. Chaque orphelinat doit détenir les documents nécessaires pour accomplir sa mission, à commencer par l’autorisation de travail, les règles à instaurer, les ressources humaines, les CV des employés, les stages de formation professionnelle et d’entraînement qu’ils ont suivis et les documents concernant l’enfant (dossier médical psychologique et éducatif). « Le quatrième axe est très important et concerne la gestion des ressources humaines. Pour l’enfant qui vit au sein d’une famille normale, c’est la mère qui sert de mémoire institutionnelle. Elle connaît tous ses problèmes de santé, ses difficultés à l’école, s’il souffre d’un trouble du développement ou d’un trouble psychique, ce qui n’est pas le cas dans les orphelinats où les mères alternatives changent tout le temps et de telles informations ne sont pas mentionnées. Et donc à chaque changement de mère alternative, l’enfant est soumis à un nouveau système et devient par conséquent une sorte de cobaye », confie Nahla, qui a souffert de ce problème durant son enfance.

Aujourd’hui, Nahla fait le tour des orphelinats pour évaluer chaque centre d’accueil et veiller au respect des normes de qualité. « On donne les recommandations nécessaires qui répondent à ces normes en tenant compte des moyens et des possibilités. Il est difficile d’exiger à un orphelinat déjà présent de recommencer à zéro, on propose plutôt des solutions de manière individuelle pour améliorer les conditions de vie des orphelins », ajoute-t-elle.

Et ce n’est pas tout. Au cours des tables rondes tenues par les ONG et le ministère de la Solidarité sociale, elle ne rate aucune occasion pour aborder des sujets délicats. « Lors du dernier atelier, j’ai parlé des visites au sein des orphelinats et des principes moraux et éthiques à respecter. Par exemple, avant de prendre une photo avec un orphelin, il faut lui demander l’autorisation et ne pas lui imposer une situation qui pourrait le gêner. Il arrive parfois qu’un visiteur rende visite à un orphelinat et ouvre son armoire pour vérifier qu’un don ou un cadeau est bien arrivé sans lui demander la permission. Cela n’est donc pas admis malgré les bonnes intentions de certains visiteurs. Un orphelin a le droit à un peu d’intimité personnelle », assure Nahla, qui ne cesse aujourd’hui de transmettre son expérience positive dans les orphelinats. Son objectif est de donner aux enfants placés dans les orphelinats une lueur d’espoir, surtout que la plupart d’entre eux éprouvent de l’angoisse et des doutes à propos de leur avenir. Elle n’hésite pas à recourir à Tedx Cairo Woman, Wiki Stage, Mentor, YouTube et les différentes plateformes sur les réseaux sociaux, afin de faire circuler son message positif tout en racontant sa propre histoire.

Et les rêves? Au niveau personnel, Nahla aspire à trouver un prince charmant apte à l’accepter telle qu’elle est et former avec lui une petite famille. Côté professionnel, elle espère combler les lacunes de la loi concernant les enfants placés dans les orphelinats qui ont atteint les 18 ans, âge auquel ils doivent quitter cette institution afin d’entamer leur vie d’adultes. Ces derniers doivent être inclus parmi les catégories qui doivent bénéficier de l’assistance de l’Etat surtout que la loi ne renferme aucun article les concernant. « Ce sont des dossiers que j’aimerais aborder, surtout qu’aujourd’hui, la politique du ministère est d’ouvrir une plateforme aux orphelins, car ils sont les plus aptes à défendre leur cause », conclut Nahla .

L'ONG Wataniya au chevet des orphelins
L’organisation Wataniya pour le développement des orphelinats est une organisation égyptienne à but non lucratif inscrite auprès du ministère de la Solidarité sociale depuis 2008. L’objectif de Wataniya est de promouvoir l’égalité des chances pour les enfants et les adolescents privés de soins parentaux, tout en respectant les normes de qualité à appliquer concernant les aspects relatifs aux soins, aux services adéquats et à la prise en charge alternative. Depuis 2008, l’ONG Wataniya s’inscrit comme une pionnière dans le domaine du développement des normes de qualité en Egypte dont l’objectif est d’assurer un meilleur avenir aux enfants placés dans des orphelinats institutionnels. En 2014, Wataniya a réalisé un tournant dans le domaine de la prise en charge des orphelins quand les normes qu’elle a élaborées ont été imposées à l’échelle nationale par le ministère de la Solidarité sociale. En 2016, Wataniya a étendu ses efforts pour inclure un autre système de prise en charge alternative, à savoir les familles d’accueil/alternatives (Kafala), en rejoignant le Comité supérieur des familles alternatives. Wataniya a également créé Aman, le premier centre d’apprentissage et de développement au Moyen-Orient, accrédité au niveau international qui offre une qualification professionnelle en matière de garde d’enfants aux praticiens de terrain .

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