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Interdiction des mahraganat : A bon entendeur !

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 10 mars 2020

Une décision du syndicat des Musiciens interdisant les artistes du mouvement électro-chaabi mahraganat de se produire sur scène a suscité un grand débat autour de ce style artistique, prisé par des millions de mélomanes. Enquête.

Interdiction des mahraganat : A bon entendeur !

La prestation de Hassan Chakouch est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le chanteur est accusé d’avoir provoqué la crise entre le syndicat des Musiciens et les artistes du mouvement popu­laire électro-chaabi ou mahraganat. Chakouch a interprété Bent Al-Guirane (la fille d’à côté), une chanson en vogue, lors d’un concert qui a eu lieu au Stade du Caire, le jour de la Saint Valentin. 60 000 fans ont repris en choeur une phrase des paroles « Je bois de l’alcool et je fume du haschich ». Suite à cela, le syndicat des Musiciens a émis une décision interdisant les artistes des mahraganat de se produire. « Ce genre musical est plein d’allu­sions sexuelles et de langage gros­sier, c’est totalement inacceptable. Raison pour laquelle nous avons tiré un trait dessus », a expliqué aux médias le chanteur et président du syndicat des Musiciens, Hani Chaker. La décision du syndicat a été suivie d’une autre du ministère de l’Education, afin d’interdire ces chansons dans les écoles.

Chakouch n’est pas le premier à chanter de telles chansons, puisque l’électro-chaabi existe depuis le début des années 2000, et suscite, depuis, des polémiques. Mais cette fois, le président du syndicat a décidé de réagir et de manière défi­nitive. « C’est un phénomène social terrible dont se plaignent les familles égyptiennes », s’est expri­mé Tareq Mortada, porte-parole du syndicat des Musiciens auprès de l’AFP. Car ce phénomène musical est devenu difficile à contrôler : les fans sont de plus en plus nombreux, et une chanson comme Bent Al-Guirane a comptabilisé plus de 100 millions de vues sur Youtube. Les chanteurs d’électro-chaabi pul­lulent et chaque jour de nouveaux visages apparaissent, alors que les paroles de leurs chansons sont jugées, par certains, indécentes ou vulgaires.

Une évolution « normale » de la musique populaire ?

Le style musical « mahraganat », au sens propre festival, a fait son apparition vers l’année 2000, et est considéré comme un nouveau maillon de la chaîne de l’art chaabi ou populaire connu en Egypte depuis longtemps. Ce style popu­laire a été lancé par le groupe alexandrin Dakhlawiya comme l’explique le critique artistique Sayed Rady.

D’autres artistes alexandrins ont suivi, puis au Caire et dans d’autres gouvernorats. Et à chaque fois, le même succès. Les agences publici­taires et les producteurs de cinéma ont eux aussi surfé sur la vague, en introduisant des airs de ces mahra­ganat dans leur production, et ont donc aussi contribué à sa propaga­tion. Ces jeunes artistes ont remixé de la musique traditionnelle égyp­tienne avec des sons électroniques tout en s’inspirant du rythme des rappeurs. Une sorte de musique pop considérée comme une évolution de la musique traditionnelle populaire. Développée dans les quartiers populaires, elle traite des sujets comme la pauvreté, la drogue, la marginalisation, l’amitié, l’amour, la trahison, etc. Après la Révolution du 25 Janvier 2011, les paroles des chansons ont aussi pris une conno­tation politique.

Diffusée au départ sur les ondes, cette musique a d’abord eu un audi­toire limité aux chauffeurs de microbus, aux ouvriers ou habitants des quartiers populaires notam­ment. Mais avec Youtube et les réseaux sociaux, ce sont toutes les classes sociales qui ont fini par écouter et apprécier ce style musi­cal. Tous les jeunes ont des chan­sons de mahraganat sur leur play­list. Ils répètent les paroles en dan­sant comme les artistes. Actuellement, les chansons des mahraganat animent mariages et fêtes.

Pour Fatma Eid, célèbre chanteuse populaire, ce style n’a aucune rela­tion avec l’art populaire qui a tou­jours existé en Egypte et représen­tant toutes les classes sociales. « Je ne suis pas contre le changement, puisque ma génération est passée par là et même celles qui l’ont pré­cédée, mais il y a certains critères à respecter. Il ne faut pas laisser cet art musical d’une grande impor­tance entre les mains d’artistes qui ne cherchent qu’à gagner de l’ar­gent et réussir rapidement », regrette-t-elle.

Un cocktail qui choque et qui attire

El Disel, Hamo Bika, Qosbara, Weza, Haha, Chata, Hangara et d’autres comptent parmi la liste des 23 noms concernés par la décision d’interdiction de se produire sur scène. Des noms de groupes qui interpellent, des paroles osées avec parfois des allusions sexuelles et des rythmes qui font danser sont les ingrédients du succès. « Mes amis et moi nous aimons écouter ce genre de musique lorsque nous nous retrou­vons. car c’est quelque chose de différent qui nous donne envie de chanter, danser et de nous éclater. Franchement, je ne comprends pas pourquoi on veut les interdire », s’exprime Youssef, 18 ans, en ajou­tant qu’exceptées ces chansons, il n’écoute que de la musique étran­gère.

Abdel-Sattar Fathi, ex-chef de la surveillance sur les produits artis­tiques, explique que les paroles des chansons de grands artistes tels Oum Kalsoum et Abdel-Halim ont été reprises pour les introduire dans leurs chansons avec de nouveaux rythmes. Un choix mal venu. Selon lui, « pour chanter, il faut obtenir une autorisation du syndicat des Musiciens après avoir passé des tests d’aptitude. Et les paroles doi­vent passer par le comité de censure, avant d’être diffusées. Ce qui n’est pas le cas avec ces artistes qui ne respectent aucun critère et ne possè­dent pas d’autorisation, alors qu’ils nous ont envahis avec leurs chan­sons ». Les responsables du syndicat eux-mêmes regrettent l’absence d’une loi qui oblige les artistes à présenter leur genre musical selon certains critères imposés. « On a toujours aimé l’art populaire, mais ce qu’on entend aujourd’hui, c’est autre chose : une composition de mots incompréhensibles et des insi­nuations vulgaires en plus d’une musique bruyante », estime Ramez, 53 ans, professeur, qui reconnaît que ses élèves et ses enfants apprécient ce genre de musique. Selon lui, on ne peut changer cela qu’en réagis­sant contre ces artistes pour les empêcher de diffuser ce style musi­cal qui ne concorde pas avec les valeurs de la société et a un impact négatif sur les jeunes.

Quant à la sociologue Hala El-Dessouki, professeure à l’Univer­sité de Aïn-Chams, elle affirme que les chansons des mahraganat reflè­tent l’état de décadence que vit la société. « C’est une grande faute que de blâmer seulement les chanteurs et les producteurs, car cette situation est aussi la faute de tous les respon­sables des médias, de la culture et de l’éducation qui accusent et criti­quent sans présenter des alterna­tives », dit Hala.

Quant aux chanteurs, ils se sou­cient peu de la décision du syndicat, comme l’affirme Hamo Bika, qui prépare actuellement une nouvelle chanson mahraganat portant le titre de « Virus Corona » qu’il va lancer prochainement. Hamo Bika propose toutefois qu’on demande aux artistes des mahraganat d’éviter certaines paroles au lieu de les interdire de se produire. Le seul souci de Hamo Bika et d’autres est les conséquences de cette décision et ce qu’il va adve­nir des contrats qu’ils ont déjà signés pour présenter des concerts à l’occa­sion de divers événements dans les mois à venir.

« On ressemble au peuple »

Et pendant que l’on s’acharne contre eux, les chanteurs des mahra­ganat continuent à faire du tabac. Bent Al-Guirane accumule les vues. Avant elle, d’autres chansons ont fait fureur. D’après des statistiques publiées au site du journal Al-Youm Al-Sabie au début de l’année 2019, la chanson Elaab Yala a réalisé 155 millions de vues sur Youtube en un an de diffusion. L’artiste Hamo Bika a été classé à la 6e place sur le site international des chansons Sound Cloud, avec 2,063 millions d'écoutes de ses chansons. Et, dans son rapport annuel publié vers la fin de l’année 2018 concernant la chanson égyp­tienne, Google a annoncé que la chanson Laä Laä (non non) a occupé la première place parmi les chansons les plus recherchées sur son moteur de recherches. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent la chanson Bent Al-Guirane chantée sur les Champs-Elysées et d’autres endroits dans le monde.

Et Walid Mansour, organisateur d’événements, d’expliquer que le mouvement mahraganat est un style qui a plu à la majorité des Egyptiens et qui ne s’est pas limité à la classe populaire. « Ces chansons sont demandées dans tous les événements que j’organise, elles sont aussi demandées dans d’autres pays arabes et même européens », assure Mansour.

Même certains adultes s’y mettent, à l’exemple de Chérine, 47 ans, qui exprime son penchant pour les mahraganat, en disant qu’elles met­tent de l’ambiance et changent tota­lement l’humeur. Elle les écoute quand elle est seule en voiture ou à la maison pour se changer les idées. « Je m’en fous des lois et des autori­sations, mes enfants et moi écoutons ces chansons car on aime le rythme », explique-t-elle. Et de s’in­surger : « Pourquoi est-on si fâché contre ces artistes qui se produisent dans le monde entier sans qu’on essaye de les interdire ? Il faut lais­ser faire et apprendre à l’individu ce qu’il doit choisir ».

Sadate, l'un des célèbres chanteurs des mahraganat, se moque de la dernière décision en disant que les gens ironisent sur l’allure et les chansons de ces artistes alors que ces derniers représentent la majorité du peuple. « Personne n’a compris que c’est bien ça qui avait fait notre suc­cès. Car on ressemble au peuple », dit Sadate, qui affirme que ni lui ni les autres n’ont jamais un jour pré­tendu être des chanteurs, ils ont seu­lement inventé un genre musical et ils le pratiquent d’une certaine manière qui a plu aux gens et c’est tout. « Pourquoi alors nous interdire et priver les gens de quelque chose qu’ils apprécient. S’ils nous inter­disent de chanter, d’autres vont sûrement inventer un nouveau style ou autre chose, car on ne peut empêcher personne de créer », conclut-il.

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