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Femmes au-devant de la scène religieuse

Chahinaz Gheith, Mardi, 06 août 2019

Après la nomination de femmes pour faire le prêche dans les mosquées, le ministre des Waqfs a recruté, pour la première fois cette année, des prédicatrices lors de la mission officielle du hadj. Des initiatives qui viennent renforcer la participation féminine dans l’espace religieux. Focus.

Femmes au-devant de la scène religieuse
Il est prévu que le nombre des prêcheuses atteindra 2 000 pour couvrir les différentes mosquées de l’Etat.

Aéroport international du Caire. L’effervescence grandit à mesure que le parking se remplit. Çà et là, de petits groupes enlacent, embrassent et accompagnent les heureux élus à l’entrée du petit terminal, où les youyous, les selfies et les dernières recommandations laissent parfois place aux larmes des séparations. « Que Dieu te protège », « Prie pour moi ! », « Reviens en bonne santé », crient petits et grands. Un groupe de jeunes femmes voilées se presse devant le comptoir d’enregistrement pour le vol de Djedda. Direction l’Arabie saoudite, Médine et La Mecque, pour le grand pèlerinage. Elles font partie de la mission officielle pour prédicateurs et imams accompagnateurs, mise en place et sélectionnée par le ministère des Waqfs (biens religieux) pour participer à l’encadrement des pèlerins. Animées par un enthousiasme démesuré après la décision de recruter 9 prédicatrices face à 44 prêcheurs pour toute l’Egypte, ces interlocutrices saluent cette initiative, première en son genre, qui permet aux femmes d’intégrer un domaine réservé aux hommes. « C’est pour nous non seulement l’occasion de faire le grand pèlerinage, le rêve de tous les musulmans, mais aussi une chance et une grande responsabilité. Car servir les pèlerines est tant un honneur qu’un devoir. C’est notre vraie mission », confie, les yeux brillants, Dr Wafaa Abdel-Salam, 48 ans, l’une des prédicatrices de la mission officielle du hadj. Pour elle, l’enjeu est d’accompagner les femmes et de leur permettre d’accomplir correctement les rites du pèlerinage comme enseignés par le prophète Mohamad (paix et salut sur lui), et tout en trouvant des réponses à leurs questions les plus intimes, en toute liberté et sans complexe ou même sans crainte du regard du cheikh. « Les règles, la grossesse et les problèmes de couple : tout a une réponse religieuse expliquée à Fiqh Al-Nissä (jurisprudence des femmes). Par exemple, le sujet de la menstruation est à lui seul lié aux trois piliers de l’islam : la prière, le jeûne et le pèlerinage. En outre, une femme révèlera plus de détails à une femme prédicatrice qu’à un homme. Les femmes ont besoin de trouver une oreille attentive et compréhensive à leurs problèmes intimes de femmes, d’épouses et de mères », affirme Dr Wafaa, qui a fait des études de charia et a obtenu un diplôme supérieur en fiqh moqarane, c’est-à-dire la jurisprudence comparée.

Sélection pointilleuse

Or, le fait d’être azhari et d’avoir des connaissances en matière de théologie ne suffit pas pour être nommée à la mission officielle du hadj, puisqu’il lui a fallu encore réussir à l’examen très sélectif du ministère des Waqfs. « Chacune d’entre nous sera en charge d’un groupe de femmes pèlerins. Notre rôle consiste à les renseigner et à leur porter assistance de l’aéroport au logement, et pour toute la durée du pèlerinage », confie Iman Abdel-Hakim, une autre prédicatrice de la mission, le visage encadré d’un foulard blanc assorti à sa djellaba. Elle ne cesse de se déplacer entre les pèlerins pour répondre aux besoins des femmes, leur distribuant des flyers expliquant les rites qu’il faut accomplir, à commencer par « Al-Ihram » (sacralisation) jusqu’à « Tawaf Al-Wadaa » (prière d’adieu). « N’oubliez pas de dire : Si je suis empêchée, mon lieu de sacralisation sera là où tu me retiendras (une formule dite au cas où la femme serait confrontée à un obstacle l’empêchant de poursuivre son pèlerinage). Et commencez aussi à prononcer la talbiya : Labayk Allahom labayk (ô Dieu, je réponds à ton appel), mais pas à haute voix, pour ne pas attirer l’attention des hommes sur vous et constituer une source de tentation. Cette talbiya débute dès l’entrée en état de sacralisation et se poursuit jusqu’à la lapidation de la stèle dite Jamarat Al-Aqaba au jour du sacrifice », souligne-t-elle tout en rappelant aux femmes pèlerins que chacun des piliers du pèlerinage est un symbole d’une commémoration historique, sa spiritualité est intense, à la fois par le respect de la règle ainsi que par la présence du coeur. Toutes les invocations peuvent être dites dans le langage de tout un chacun, c’est la langue du coeur qui est la plus importante.

Contrer le fanatisme

Le recrutement de femmes dans les institutions religieuses de l’Etat, notamment des théologiennes et des prédicatrices de mosquée, ne cesse d’augmenter récemment. Il est à noter que depuis plusieurs années, quelques femmes ont pris l’initiative d’organiser elles-mêmes des prêches privés dans des maisons et sur des chaînes de télévision par satellite. Or, pour contrecarrer les discours ultraconservateurs, voire extrémistes, diffusés par des prédicatrices non officielles, le ministère des Waqfs n’a pas hésité à nommer 144 prédicatrices pour faire des prêches destinés aux femmes, et ce, dans le cadre d’un plan gouvernemental plus large de réforme du discours religieux dans le pays. Ces prédicatrices, qui s’ajoutent aux 43 déjà en activité, sont chargées de fournir aux musulmanes des informations religieuses dans un esprit de modération et de leur parler des sujets les plus sensibles. Selon le ministre des Waqfs, Mohamad Mokhtar Gomaa, leur nombre devrait passer prochainement à 2 000 pour couvrir les besoins dans les mosquées de l’Etat réparties dans les différents gouvernorats.

Ainsi, les femmes commencent à occuper la scène religieuse. Autrement dit, les prédicatrices apparaissent comme l’un des vecteurs de diffusion d’un islam moderne et féministe. On dirait qu’avec les prêcheuses, c’est l’univers religieux considéré, jusqu’ici, comme un espace exclusivement masculin qui commence à être investi. Et ce n’est pas tout. Le Conseil national de la femme, en coopération avec le ministère des Waqfs et 3 Eglises égyptiennes, a lancé l’initiative de Tarq Al-Abwab (frapper aux portes). Cette initiative a pour objectif de rassembler des prédicatrices musulmanes et des femmes appartenant aux Eglises chrétiennes dans des réunions mixtes, dans le but de renforcer l’unité nationale en créant un espace commun entre les femmes de cultes différents. « Les prédicatrices ont un rôle d’encadrement, d’orientation, d’information et de sensibilisation religieuse. Elles sont qualifiées pour leur travail, et par suite, aideront à l’éducation des femmes égyptiennes, garantissant que celles-ci ne soient pas la proie des tendances extrémistes et d’une idéologie dévoyée », lance Chawqi Abdel-Latif, ancien sous-secrétaire des affaires de daawa au ministère des Waqfs. Un avis partagé par Dr Amna Nosseir, députée au parlement égyptien et ancienne professeure à Al-Azhar, qui pense que la nomination de femmes, pour prêcher dans les mosquées ou pour accompagner les pèlerines, vient consolider et institutionnaliser la participation féminine dans l’espace religieux. Selon elle, la présence de prédicatrices dans la mission du hadj va grandement contribuer à corriger certaines idées fausses sur le pèlerinage dans l’esprit de certaines femmes, et va les aider à effectuer les rituels avec facilité. « C’est un grand pas en avant, même s’il est tardif. Il est vrai que le nombre est restreint aujourd’hui, mais c’est tout de même une nouveauté. La tâche est importante et requiert de la patience », affirme Dr Nosseir.

Cependant, Manal Osmane, professeure d’études islamiques à l’Université d’Al-Azhar, appelle à embaucher plus de femmes, étant donné que les prédicatrices vont combler un vide. « Les femmes en ont marre. 30 ans après, on en est toujours à militer pour que les femmes puissent étudier, travailler et sortir dans la rue seules sans être blâmées. De telles initiatives vont encourager d’autres femmes à s’engager et vont nous aider à convaincre la jeune génération que les femmes ont des droits dans la religion », explique-t-elle. Et d’ajouter : « Pour ce faire, il faut qu’on investisse les universités, les centres de loisirs, les écoles et pas seulement les mosquées, pour enseigner le bon islam ».

Des mécontents, tout de même

Femmes au-devant de la scène religieuse
Le ministre des Waqfs a recruté cette année des prédicatrices pour accompagner les pèlerins femmes.

Sans provoquer de violentes oppositions, ces nominations ont tout de même suscité une polémique dans la société. Parmi les irréductibles opposants au changement, certains cheikhs ont exprimé leur désapprobation la plus vive. « De tels emplois exigent un haut niveau d’endurance que les femmes n’ont pas. Nous, nous avons besoin d’hommes pour aider les pèlerins et rectifier les erreurs et les idées fausses à propos de l’accomplissement du pèlerinage », a protesté le cheikh Mohamad Abdallah, imam d’une mosquée. Idem pour un autre cheikh qui estime que ces employées femmes vont bientôt se plaindre d’être victimes de harcèlement de la part de leurs collègues de travail ou des pèlerins. « Il est inacceptable que l’on autorise la femme à laisser son mari et ses enfants, partir seule sans mehrem et se mêler aux hommes ! », s’emporte-t-il.

Les avis divergent donc. Aïda Al-Qassas, l’une des prédicatrices qui défend les droits des femmes rêvant d’encadrer les pèlerins l’an prochain, pense que certains cheikhs souffrent aujourd’hui d’une stagnation de la pensée, car ils suivent les traces des cheikhs d’antan, malgré les changements modernes qui sont intervenus dans la société actuelle. « Ces cheikhs, malheureusement, traitent les problèmes actuels avec les idées d’hier, et ne parviennent pas à traiter les problèmes de la société contemporaine », affirme-t-elle. « Par ailleurs, à la grande mosquée de La Mecque, il n’y a pas de séparation entre hommes et femmes ! », poursuit Al-Qassas, tout en rappelant que la femme du prophète (paix et salut sur lui) prêchait, émettait des fatwas et exprimait ses avis en droit religieux sur des questions tant générales qu’individuelles. « De nombreux compagnons du prophète n’ont-ils pas fait appel à Aïcha, l’épouse du prophète, surnommée la mère des croyants, pour lui demander son avis religieux, car elle était dotée de connaissances religieuses et d’une certaine compréhension en la matière, et était capable de trancher des questions religieuses selon son propre jugement ? », se demande-t-elle.

Selon Gaber Tayee, directeur du département religieux au ministère des Waqfs, il est inapproprié de limiter les pouvoirs des femmes ou de les exclure des rôles religieux. « Elles sont comme les hommes, comme l’a dit le prophète : Les femmes sont les soeurs des hommes », dit-il. Et ces femmes prédicatrices feront tout ce que font les prédicateurs hommes, mais au service de la congrégation des femmes. De plus, il n’existe aucun obstacle légal ou religieux à ce que des femmes deviennent des prédicatrices dans les mosquées ou lors de l’accomplissement des rites du pèlerinage et expriment leurs opinions tant qu’il n’y a pas de mélange des genres, argumente-t-il, avant de conclure : « Dans le passé, lorsque nous ne disposions pas de prédicatrices, nous étions obligés de trancher sur les questions relatives aux femmes. Mais aujourd’hui, nous disposons d’un grand nombre de soeurs et de filles dévouées et compétentes qui sont expertes dans le domaine du droit musulman ».

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