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Rien ne se perd, tout s’échange !

Manar Attiya, Mardi, 12 février 2019

Le système de troc a de plus en plus le vent en poupe. Les vieux objets sont désormais échangés contre tout et n'importe quoi. Des initiatives qui visent avant tout à contrer la cherté de la vie. Tournée.

Rien ne se perd, tout s’échange !
Un troc qui permet de se débarrasser des vieux objets et d’économiser de l’argent. (Photo : Mohamad Abdou)

Des cartons en échange d’un paquet de pâtes ou d’un sachet de sucre. Des bouteilles d’eau miné­rale vides en échange d’huile. De vieux objets en échange d’un litre de lait ou d’une boîte de Nescafé, d’un kilo de riz ou de pâtes ou d’une livre de beurre. Des boîtes de conserves et des canettes vides contre un ticket de métro ou une carte de recharge pour un téléphone portable. Des boîtes en plas­tique en échange d’une consultation médi­cale … Des objets d’antiquités contre une carte de réduction de 20 % d’une durée d’un an, soit pour des soins médicaux ou l’achat de médicaments. Ce système de troc lancé depuis quelques mois est le premier du genre en Egypte et au Proche-Orient. C’est à tra­vers la page Facebook Bekia et le site bekia-egypt.com que les internautes troquent de vieux objets contre des denrées alimentaires ou des services utilitaires. L’appellation fait référence aux marchands de robabikiya, qui collectent les vieux objets contre de petites sommes d’argent.

« Nous prenons n’importe quoi sauf le bois, les miroirs et les vêtements », précise l’ingé­nieur Mohamad Zohdi, cofondateur du pro­jet. C’est de lui que vient l’idée. Pour Mohamad Zohdi, la préoccupation première était de trouver une solution aux tas d’ordures qui parsèment les rues du Caire. Une fois son diplôme en poche en 2017, il a voulu acheter une machine de recyclage de plastique, mais son coût était trop élevé : 1,2 million de L.E. Avec son ami, il a donc décidé de recou­rir au système de troc en faisant la col­lecte de vieux objets en échange de produits alimentaires. « L’objectif est simple : n’importe qui peut se débarras­ser de tout ce qui est inutilisé chez lui, et en échange, il aura des denrées ali­mentaires de base, dont les prix sont devenus trop chers pour les modestes gens », dit Mohamad Zohdi. Et d’ajou­ter : « Notre slogan est : des vieilleries en échange de denrées alimentaires. Nous ne faisons pas d’échange contre de l’argent ».

Viser les classes défavorisées

Rien ne se perd, tout s’échange !
Les jeunes commencent à jouer un rôle crucial dans le succès de ces initiatives. (Photo : Mohamad Abdou)

Chaque jour, Ahmad se rend avec son camion Bekia vers différents quartiers. Un jour à Hélouan, le lendemain à Misr Al-Qadima, le surlendemain à Hadaëq Al-Qobba, et une semaine plus tard, il établit une autre liste d’autres quartiers pour s’y rendre et ainsi de suite. Crise économique l'oblige. Beaucoup de citoyens font attention à leur budget, d’autres ont même du mal à joindre les deux bouts car ils se situent dans la catégorie des familles à faibles revenus. En fait, les clients de Bekia sont issus de la classe défavorisée et même de la classe moyenne, depuis que le pouvoir d’achat de cette catégorie a baissé. « Le coût de la vie a littéralement explosé », se lamente Mme Afaf, fonctionnaire, touchée de plein fouet par la hausse des prix. Cette dernière a eu recours à la page Bekia, a écrit son nom et adresse pour que les agents de Bekia se déplacent au quartier de Haram pour charger les vieilles boîtes en plastique qu’elle compte échanger contre des denrées alimen­taires de base.

En fait, ce système de troc est « un moyen alternatif, en période de crise économique, pour maîtriser ses dépenses tout en essayant d’économiser de l’argent, et surtout respecter l’idée écologique de non-gaspillage en redon­nant vie à un produit condamné à être stocké ou détruit », estime l’économiste Mohamad Afifi qui, en fin de compte, vend les vieux objets aux usines de recyclage en échange d’argent.

En fait, le nom Bekia n’a pas été choisi au hasard. Mohamad Zohdi et Mohamad Afifi ont décidé d’utiliser le troc car il a toujours fait partie de la vie des Egyptiens. Ce genre de commerce existe depuis longtemps. Qui ne connaît pas ces marchands que l’on voyait jadis sur une charrette, aujourd’hui au volant d’un tricycle ou d’une camionnette faisant le tour des quartiers de la ville, n’hésitant pas à faire du porte-à-porte tout en criant : « Békia, Békia, un vieil objet à vendre » ? En effet, tous les moyens sont bons pour rassembler tout ce qui lui tombe sous la main en échange de quelques sous. Ces marchands prennent tout et n’importe quoi : vieux vêtements, cartons, vieux journaux, magazines, bouteilles en plas­tique ou en verre, vieille vaisselle ou même équipements électroniques et électroménagers. « Tous ces vieux objets, on les appelle robabi­kiya. Un nom qui tire son origine de l’italien, Roba Veccia, désignant les vieux objets. Une fois sorti des enchères italiennes, ce mot a été introduit en Egypte. Ainsi est né ce genre d’ac­tivité, et le marchand de robabikiya a com­mencé à jouer le rôle d’intermédiaire entre les couches aisées qui désirent liquider leurs vieilleries et les plus modestes qui désirent acheter des articles à bas prix », relate Wafaa, une grand-mère âgée de 85 ans et qui a tou­jours eu recours au moallem pour se débarras­ser des objets qu’elle n’utilise plus. Depuis, cette activité a pris de l’ampleur et plusieurs initiatives ont été lancées, notamment ces der­niers mois, par des jeunes pour faire face au chômage.

Et lutter contre le chômage

Rien ne se perd, tout s’échange !
L’huile de friture usée sert de carburant pour les véhicules et les usines. (Photo : Mohamad Abdou)

Dans un kiosque qui se trouve à la rue Abbas Al-Aqqad, situé à Madinet Nasr, cinq jeunes fouinent dans un bac pour faire le tri. Ces jeunes diplômés étaient sans travail. Ils ont publié sur Facebook l’annonce suivante : « Trier les ordures est un gain rentable ». Cette page compte aujourd’hui un million de fans. Avant de payer les citoyens venus échanger leur bric-à-brac, ils doivent se consulter pour évaluer les objets de brocante. L’objectif de cette initiative est de gagner quelques sous en échange de ces vieux objets. Les responsables de ce projet offrent les mêmes services qu’un commissaire-priseur, sauf que la vente et le paiement se font plus rapidement. « Nous prenons de tout : vêtements, cartons, acier, cuivre, et nous payons les gens. Par exemple, un kilo de vieux vêtements vaut 100 L.E., un kilo de carton 50 L.E. », note le responsable de l’initiative, Hamada Abdel-Atti.

Tout ce qui intéresse les respon­sables de cette initiative est de distri­buer les objets de brocante et les vêtements aux pauvres gens qui habitent dans les quar­tiers populaires et les bidonvilles, ou aux asso­ciations caritatives en Haute-Egypte. Pour beaucoup de citoyens, c’est l’occasion de faire le ménage chez eux. « Mes placards débor­dent, mon garage est rempli de vieux meubles et d’objets superflus. J’ai besoin de gagner un peu de place et en même temps un peu d’ar­gent », lance une femme de ménage qui veut en tirer profit.

Initiatives en tout genre

Green Pan Oil est une autre initiative qui consiste à collecter les huiles de friture déjà utilisées. Diplômé de la faculté d’ingénierie, Nour Al-Assal confie que la plupart des Egyptiens n’ont aucune idée de la valeur des articles et matériaux dont ils veulent se débar­rasser. Ils croient que le plastique a de la valeur alors que d’autres produits sont plus recher­chés. « Par exemple, les huiles et graisses de friture usagées (déjà utilisées, en fin de vie) font partie de la grande famille des déchets auxquels il est possible d’offrir une seconde vie. Fait très étonnant, ces huiles, qui ont servi à frire des pommes de terre ou d’autres végé­taux ou viandes, peuvent être transformées en biodiesel ! Elles peuvent, en effet, après quelques opérations techniques de transforma­tion, servir de carburant pour les véhicules et les usines », déclare l’ingénieur Nour Al-Assal qui, grâce à son projet, utilise le système du troc : 10 litres d’huile usagée contre une bou­teille d’huile consommable.

Son collaborateur, Ahmad Raafat, confie que la collecte d’huiles usagées est bien rentable. « Par le biais de notre projet, nous avons réussi à exporter des quantités d’huile usagée vers plusieurs pays d’Europe : France, Allemagne, Angleterre, etc. Pour 5 litres d’huile usée, on remet au client une bouteille de savon liquide, et pour 10 litres, on donne un litre d’huile consommable », dit-il. Tout en ajoutant que le client s’avère satisfait en faisant ce troc. Au début du projet en janvier 2016, le nombre de clients ne dépassait pas 400, aujourd’hui, il atteint les 9 000. Parmi ces clients May Gouda, journaliste auprès d’un journal en ligne, déclare qu’elle a fait la connaissance de ces jeunes à travers la page Facebook. « Obtenir une bou­teille d’huile en faisant du troc, c’est pour moi économiser de l’argent et éviter de jeter l’huile usée dans l’évier, ce qui pourrait boucher la tuyauterie », dit-elle franchement.

Des initiatives qui semblent porter leurs fruits, surtout pour les jeunes qui cherchent une opportunité de travail et n’ont pas d’ar­gent pour lancer un projet.

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