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Mariés oui, sous le même toit non !

Dina Bakr, Lundi, 18 septembre 2017

Par nécessité ou par choix, pour garder son indépendance ou éviter les problèmes, certains couples mariés se mettent d’accord pour vivre dans des maisons séparées.

Mariés oui, sous le même toit non !
(Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

Lorsqu’elle doit faire ses courses, Haïdi, 45 ans, achète tout en double. Des produits ménagers aux vêtements en passant par la nourri­ture, tout est réparti entre les 2 mai­sons, histoire de ne pas passer son temps à transporter ses affaires d’une maison à l’autre. Car Haïdi vit bel et bien dans deux maisons. En effet, cette femme, qui habite à Guiza, voit son mari 3 jours par semaine à Héliopolis, où il réside. Cela fait 8 ans qu’ils sont mariés, et dès le départ, ils se sont entendus pour que chacun conserve sa vie privée. Etant tous les 2 divorcés, ils n’étaient pas prêts à former une nouvelle famille. « On s’est mis d’accord pour que ce mariage ne complique pas notre vie. Les familles recomposées, c’est dur. On est plutôt des amis mariés. On forme un couple comme les autres, on s’aime, on partage de bons moments ensemble, mais on ne par­tage pas le même toit. On a aussi le choix d’interférer ou pas dans la vie des enfants de l’autre », explique-t-elle. Une formule qui leur va à mer­veille justement parce que chacun d’eux a déjà été marié et a des enfants de sa première union. D’ailleurs, Haïdi s’évertue à expli­quer à ses enfants que ce type d’union n’est pas fait pour un jeune couple qui se marie pour la première fois, et le choix du mariage à temps partiel peut être idéal, dans certains cas uniquement.

Comme Haïdi, nombreux sont les couples qui ont choisi ce genre d’union, même s’il n’existe pas de chiffre précis sur ce type de mariage, un phénomène plutôt nouveau dans la société égyptienne. Avec un nombre de divorces qui atteint 250 cas par jour (chiffre du Centre d’in­formations et de prise de décision relevant du Conseil des ministres), le mariage à temps partiel est une issue pour les personnes dont le premier mariage a été un échec. Il évite de transgresser les tabous qui découlent de l’interdit social et religieux et permet de préserver la vie privée des deux conjoints et de leurs enfants.

Dans un appartement qui n’est pas loin du sien et où vivent ses 3 enfants, Yasmine, 44 ans, aide son futur mari à mettre les meubles en place. « J’ai expliqué à mes enfants que cette union n’allait pas m’éloi­gner d’eux. On s’est mis d’accord, mon mari et moi, pour nous voir 4 heures par jour, et ce, pour avoir le temps de gérer ma vie et celle de mes enfants », explique Yasmine. C’est son fils aîné qui l’a incitée à faire le choix du mariage à temps partiel. Il lui a dit que si elle désirait se rema­rier, l’heureux élu ne devrait pas s’installer dans la maison de son père. Ce serait trop problématique. Pourtant, le choix n’est pas idéal pour cette femme vivant en Haute-Egypte et convaincue que ce genre nouveau de vie conjugale va lui cau­ser des problèmes avec sa famille. « Je suis prête à assumer les cri­tiques. Je vis dans une société conservatrice qui s’intéresse aux détails et qui omet le contexte. Ce genre de mariage n’est ni illicite ni illégal et je n’ai guère besoin de justifier mon choix aux yeux des autres. En plus, j’ai eu cette chance de rencontrer un homme qui accepte de ne passer avec moi que quelques heures par jour. Ce qui me convient parfaitement, étant donné mes cir­constances », souligne-t-elle. Elle ajoute que ses 3 enfants sont dans différents cycles scolaires et qu’elle ne tient pas à les perturber par son mariage. C’est donc la formule idéale.

Une seconde union moins problématique

En effet, selon le psychiatre Alaa Morsi, la réussite d’un mariage n’est pas liée au fait de vivre ou non ensemble continuellement, mais que la base de la relation de couple, c’est l’entente entre les conjoints. « Théoriquement, le lien du mariage impose aux époux de vivre ensemble sous un même toit, mais parfois, ils ne peuvent le faire, et cela ne veut pas dire que l’une des bases de l’union manque », précise Morsi. En fait, la plupart des femmes divorcées veulent maintenir leur résidence séparée crai­gnant que la relation entre le nouveau mari et les enfants ne soit compli­quée, surtout quand ils sont adoles­cents et qu’ils refusent l’arrivée de ce père de substitution, de cet étranger qui fait office de chef de famille. Cela dit, selon Morsi, il faut essayer d’ins­taurer une entente familiale, surtout lorsqu’il s’agit d’un deuxième mariage. « Faire vivre les membres des 2 familles sous un même toit est important pour la santé psychique. Les séparer peut avoir un impact négatif. Il faut faire comprendre aux enfants que le mariage n’est pas seu­lement une étape à franchir pour avoir des enfants, il faut aussi éprou­ver le désir de partager sa vie avec la personne que l’on aime et avoir eu suffisamment le temps de la connaître pour entamer une telle étape », déclare Morsi.

Préserver sa liberté

Outre les seconds mariages, certains veulent simplement préserver leur liberté et ne pas subir les contraintes du mariage classique qui, selon ces personnes, peuvent nuire à la relation d’un couple. Selon la sociologue Hala Yousri, nombre d’artistes y recourent. Elle cite l’exemple (sans le nommer) d’un célèbre caricaturiste, qui a fait comprendre à sa femme qu’il lui était impossible de s’engager dans une vie commune comme le reste des couples. Son mode de vie étant différent, il aime être libre et déteste qu’on s’in­cruste trop dans sa vie, ou qu’on lui pose trop de questions comme le font souvent les épouses. Le fait d’être à deux tout en vivant chacun chez soi lui a permis de garder le charme et la continuité de ce mariage. L’un de ses amis se souvient qu’il avait deux appartements, un pour le couple, l’autre faisant office de havre, de refuge lui garantissant liberté et inti­mité, une sorte de garçonnière, mais pas au sens péjoratif du terme. « Je n’ai jamais entendu ma femme se révolter, bien au contraire, ce mariage m’a permis d’avoir une vie conjugale sereine », explique-t-il, en poursui­vant qu’il peut aujourd’hui se rendre à n’importe quel moment à Assouan, Siwa ou ailleurs sans la prévenir et sans être engagé dans des obligations comme l’éducation des enfants, faire les courses ou raconter comment cha­cun a passé sa journée. La liberté dont jouissait ce caricaturiste lui a permis d’entretenir des relations d’amitié avec d’autres femmes, tout en restant fidèle à son épouse. Et ce mode de vie lui a permis de s’épanouir, d’être créa­tif et de réaliser des prouesses dans le domaine artistique. Mais encore faut-il que la femme accepte ce compromis et pouvoir assumer seule les responsa­bilités des enfants.

Si cet artiste est quelque peu excen­trique, certaines personnes cherchent simplement, par ce genre d’union, de réduire les conflits entre les conjoints, de ne pas sombrer dans la routine d’une vie sous le même toit. C’est le cas de Nada, qui s’est remariée à 40 ans après un premier mariage qui a duré 15 ans. Son second époux tra­vaille à l’étranger. « J’ai fait sa connaissance lors d’une rencontre avec des amis en commun. Cette fois, j’ai fait mon choix, sans tenir compte de l’avis de mes parents », confirme-t-elle. Nada ne s’est pas souciée du temps qu’ils allaient passer ensemble, sa seule préoccupation était d’avoir une qualité de vie différente avec une histoire et un scénario différents du précédent. « Mon homme a apprécié l’idée de cette vie indépendante et différente », ajoute-t-elle. Cette femme est satisfaite de voir son mari durant 3 semaines tous les 6 mois. Elle pense que leur mariage s’est ren­forcé. Leur histoire d’amour dure, même s’ils ne se voient pas tous les jours. Dès qu’ils se séparent, l’écou­teur de son cellulaire ne quitte plus ses oreilles. Elle lui raconte ses journées et il fait de même. Lorsque Nada est en Egypte, son esprit est avec son mari. Elle considère que c’est une chance pour elle d’avoir trouvé un homme différent de son ex-mari.

Un choix souvent mal vu

Pour d’autres, c’est le secret qui impose cette union à temps partiel. Lorsque le couple va mal et que l’homme n’ose pas divorcer pour telle ou telle raison, il choisit la polygamie et recourt au mariage à temps partiel. Hussein a deux femmes, la première est sa cousine et la mère de son fils. Difficile donc de la quitter en raison des pressions familiales. Hussein ne veut pas non plus être privé de son fils ou laisser un autre l’éduquer. Sa seconde femme est sa collègue. « Je passe beaucoup plus de temps avec la deuxième. On se voit au travail et tous les jours, on déjeune ensemble. Et on se retrouve dans un appartement proche du travail pour passer quelques moments intimes », explique Hussein. Cela semble être égoïste, mais de son point de vue, il ne veut pas tout simplement causer de mal à sa cousine.

Sortir d’une impasse, peut-être ! Les critiques envers ce genre d’union ne manquent pas : pour certains, c’est un mariage avec pour seul but le sexe, et pour d’autres, il s’agit d’un mariage importé des pays du Golfe où le mariage missyar (mariage de transit) est courant. Ces couples mariés à mi-temps doivent faire face à des défis comme la vision de la société et de leur entourage vis-à-vis de ce type de mariage. « Ce genre de mariage ne convient pas à une femme respec­table. Cela donne l’impression que c’est une maîtresse, mais légitime », pense Amina, femme au foyer. Son point de vue est celui d’une large tranche de la société, qui voit en ce type d’union un mariage basé unique­ment sur le sexe.

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