Mardi, 16 avril 2024
Al-Ahram Hebdo > Au quotidien >

Mère célibataire, un choix cher payé

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 31 janvier 2017

Tantôt considérée comme une femme courageuse qui assume ses choix, tantôt comme une libertine qui menace la société, Hadir Mekkawi, une mère célibataire, a créé une véritable polémique sur les réseaux sociaux en appelant les Egyptiens à la soutenir.

Mère célibataire, un choix cher payé

Un fait divers qui tourne en sujet à polémique. Hadir Mekkawi, jour­naliste et activiste âgée de 30 ans, s’exhibe sur une photo publiée sur son compte Facebook, embrassant son bébé qu’elle tient dans ses bras. Sans le moindre complexe, la jeune femme annonce qu’elle a donné naissance à cet enfant et a l’intention de l’élever seule, puisque le père a refusé de le reconnaître. Qui plus est, elle dit vouloir que son garçon porte son nom, une première en Egypte. D’où la polémique suscitée par Hadir Mekkawi qui, non sans fierté, publie sur sa page : « Ana single mother » (je suis une mère céliba­taire). Hadir brise ainsi tous les tabous. Portant son courage à deux mains, la jeune mère se dit prête à affronter tous les défis espérant que l’administration étatique lui auto­rise à donner son nom à son bébé, puisque son papa le nie. La jeune maman a laissé sa page accessible aux internautes, afin de transformer sa « cause » en un sujet d’opinion publique, ce qui pourrait, d’après son point de vue, être un moyen de pression. En fait, Hadir ne parle pas aux médias, son seul moyen de communication c’est sa page Facebook, à travers laquelle elle diffuse ses opinions et donne de ses nouvelles. Un espace qui s’est transformé en un tribunal virtuel où chacun s’évertue à jouer le rôle du juge.

Mekkawi a commencé d’abord par raconter son histoire, elle a aimé un homme que ses parents n’ont pas apprécié. Alors, elle a décidé de faire un mariage « orfi », ou coutumier, qui est un mariage définitif et non temporaire conclu entre deux personnes, en présence de deux témoins, sans la présence du père et des proches. La seule différence entre ce mariage et le mariage officiel est que le « orfi » n’est pas enregistré, c’est-à-dire que c’est un mariage non reconnu. Une fois tombée enceinte, son com­pagnon lui a demandé d’avorter. Mais Hadir a refusé et a décidé de garder son bébé. Alors, le père, refusant d’assumer cette paternité, a disparu dans la nature. « Les droits de mon fils ne seront pas bafoués et je ne vais pas baisser les bras dans cette société qui préfère tuer un être innocent au lieu d’af­fronter ses problèmes », a dit Hadir, en se demandant pourquoi elle ne pourrait pas donner son nom à son enfant, puisque le père refuse de le faire ?

Les internautes se déchaînent

« Soutiens Hadir, Maman céliba­taire », et d’autres « hashtags » sont apparus sur les différents réseaux sociaux pour porter soutien à cette jeune maman. « Même si elle a commis une faute, au moins, elle a eu le courage de l’avouer. Alors, il faut l’aider pour pouvoir élever son enfant dignement », c’est ce qu’a publié l'un des inter­nautes. D’autres en ont profité pour dénoncer le machisme de la société qui autorise l’homme à faire ce qu’il veut ou à fuir, même s’il a commis des fautes sans que per­sonne ne lui fasse de reproches. Par contre, quand la femme commet une faute, elle ne trouve aucun sou­tien. D’autres soutiennent Hadir par des phrases qui dénoncent ou atta­quent l’Etat, comme par exemple : « Un pays où l’injustice règne et où l’on emprisonne les jeunes, alors comment s’attendre à obtenir les droits de cette maman et de son enfant ? ». Le fait de récuser le conseil de tutelle de la société, aspirer à plus d’indépendance et de liberté se reflète également dans les commentaires des défenseurs de Hadir. Un exemple, Amr Hamzawi, professeur en sciences politiques, a annoncé sur son compte Twitter que la liberté de choix est un droit reconnu pour chaque personne en ce qui concerne la vie privée ou la vie publique. Cependant, sur ces mêmes réseaux, nombreux sont ceux qui rejettent l’expression de « maman solo » non acceptée par la société. Cette expression qui, selon Wikipédia, a fait son apparition au XVIIe siècle, suite aux guerres qui ont duré en Europe des dizaines d’années et durant lesquelles les enfants ont été élevés par un seul parent, et dans la plupart des cas, ce rôle était assumé par la maman.

Actuellement, dans nos sociétés arabes, cette expression signifie que la femme a eu une relation hors mariage, et donc une relation non officielle. « Une chose qui est acceptée en Occident, mais pas chez nous, car cela va à l’encontre des religions et de nos traditions conservatrices très ancrées dans les esprits des gens », ainsi s’est exprimée une personne montrant son refus d'une telle situation.

D’autres ont été beaucoup plus violents, traitant Hadir de tous les mots, estimant, entre autres, que ce qu’elle a fait est un moyen de deve­nir célèbre, elle qui « n’avait pas réussi à faire parler d’elle lors de la révolution comme activiste », la taxant même de prostituée. Ces commentaires acerbes sont accom­pagnés de plusieurs photos de Hadir portant parfois le voile ou d’autres où elle danse en sous-vêtements et même nue.

Et même les hommes de religion qui ont été interrogés sur le cas de Hadir dans les médias ont donné des avis divergents. Certains, tel Ali Al-Azhari, professeur à l’Uni­versité d’Al-Azhar, n’a pas du tout admis ce que Hadir a fait. Pas seu­lement le fait qu’elle se soit mariée « orfi », mais aussi parce qu’elle a osé parler en public d’un tel pro­blème. « Elle aurait pu recourir à la loi pour obtenir ses droits et non pas se servir des réseaux sociaux, ce qui est un scandale », ajoute-t-il. Cependant, Abdallah Al-Rachidi, imam d’une mosquée, affirme que Hadir est la victime des parents qui ont refusé de la laisser se marier avec celui qu’elle aime. Il reconnaît tout de même qu’elle a commis une faute en transgressant les coutumes et traditions de la société. « Mais on ne peut tout de même pas l’accu­ser d’adultère », dit-il. D’autres hommes de religion ont dit leur avis sur ce sujet, mais chacun le voyant sous un angle différent. Entre ceux qui soutiennent Hadir et ceux qui l’incriminent, d’autres personnes voient qu’un tel sujet n’aurait pas dû avoir toute cette importance dès le départ. L’écrivain Moustapha Abou-Zeid a exprimé son point de vue dans un article en disant que de tels appels peuvent représenter un grand danger pour la société, car cela encourage les gens à agir en toute liberté. Selon ce dernier, ce cas n’est qu’un symp­tôme qui dévoile les maladies qui se propagent dans notre société à cause du manque du rôle que doi­vent jouer les hommes de religion. « Il fallait considérer ce cas comme étant individuel et l’ignorer », pré­cise-t-il.

Au-delà de la polémique

D’après Janette Abdel-Alim, directrice du centre Mossawah (égalité) pour les consultations juri­diques, le cas de Hadir n’est pas le premier et ne sera pas le dernier, surtout que dans les tribunaux, on enregistre 9 000 procès engagés par des pères qui nient leur paternité. Dans des cas pareils, comme l’ex­plique Abdel-Alim, le bébé doit en principe avoir tout de suite un acte de naissance sur lequel est inscrit le nom de son père et de sa mère. Et si par la suite le père veut nier cette paternité, il doit recourir à la loi. « Ce sont des mesures pour conser­ver le droit de l’enfant afin qu’il jouisse d’une identité. Or, il faut reconnaître que, souvent, la loi ne protège pas la femme contre l’homme », dit Abdel-Alim.

Outre cet aspect juridique et législatif, ce qu’il faut retenir de cette polémique, c’est ce qu’elle dit sur les mutations sociales. Des mutations certes lentes, mais qui sont, semble-t-il, en marche. « C’est le signe que la femme com­mence à réclamer haut et fort ses droits en tant qu’être humain, quels qu’ils soient. Et c’est nouveau. Mais ce ne sont que les femmes fortes qui peuvent oser cela. Si Hadir a pu le faire, c’est parce que c’est une activiste, une journaliste, c’est une femme éduquée, une femme active qui connaît ses droits », explique la sociologue Nadia Radwane. Selon elle, « la femme égyptienne ose aujourd’hui réclamer ce qu’elle n’osait deman­der hier, sa voix commence à se faire entendre. Cela dit, une autre femme dans d’autres conditions plus modestes n’aurait jamais osé entreprendre la même démarche que Hadir ».

Or, au-delà de la polémique et de ce qu’elle signifie, l’affaire a aussi mis au-devant le rôle omnipotent des médias. Pour Nadia Radwane, ce sont les médias qui ont amplifié le sujet, alors qu’il ne méritait pas tout cela. « Comme si on voulait détourner l’esprit des gens sur les vrais problèmes ». Et au journaliste Waël Qandil d’ajouter, sur Twitter, que se positionner avec ou contre Hadir dans sa lutte pour garder son enfant, « est un choix personnel, qu’on la soutienne ou non est aussi un choix personnel. Ce n’est pas un procès de vie ou de mort ».

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique