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A culture mixte gestion mixte

Hanaa Al-Mekkawi, Mercredi, 02 décembre 2015

Le nombre de couples mixtes en Egypte a atteint 350 909 en 2015, soit le double de l'année précédente. L'occasion de revenir sur l'impact de la culture mixte sur le couple et les enfants.

A culture mixte gestion mixte
(Photo : Mohamed Maher)

« Tu parles français ou arabe ? ». Ismaïl, 6 ans, pose à chaque fois cette question quand il rencontre une personne pour la première fois. Comme s’il devait se positionner pour communiquer lorsqu’il est en dehors de la maison ou quand ses parents reçoivent des invités. Né d’un couple mixte, franco-égyptien, il maîtrise les deux langues, mais se sent plus à l’aise avec ses parents et ses camarades de l’école internationale en parlant la langue de son père, le français. Ce garçon a compris qu’il vit entre deux cultures et que chacune a sa spécificité. Entre Le Caire et Paris, l’arabe et le français, ses grands-parents égyptiens et français, Ismaïl semble tout à fait à l’aise et bien intégré dans les deux sociétés. Il vit en Egypte avec ses parents et passe ses vacances en France. Il agit avec les Français comme un Français et avec les Egyptiens comme un Egyptien. « Je n’ai aucun problème concernant l’éducation de mes enfants. Jusqu’à présent, tout marche bien avec mon aîné. Ils se sont accommodés à deux types de normes, de rites, de codes et de valeurs, et c’est très enrichissant pour eux », explique le père, Roger. Salma, sa femme, partage son avis. La mère et le père sont de confession musulmane. Salma est francophone et Roger a eu le temps de s’intégrer dans la société égyptienne puisqu’il vit et travaille en Egypte depuis très longtemps, avant même de se marier. Ce couple vit en harmonie et cela se reflète sur l’éducation de leurs enfants. Ils ont créé un mode d’existence pour leurs enfants, ouvert sur le monde, tout en transmettant les deux cultures de manière équilibrée.

Selon les statistiques du Campas (Organisme des statistiques et de la mobilisation), le nombre de couples mixtes en Egypte au cours de l’année 2015 est estimé à 350 909 contre 137 953 en 2014. Les parents et les proches sont apparemment moins réticents à accepter de tels mariages. Mais, l’arrivée d’un enfant représente un autre défi.

Fatma-Olga s’en sort quand même

Souvent, les parents ont peur que la différence de culture déstabilise l’enfant, alors, ils choisissent de le faire évoluer dans un milieu homogène (entourage, mode de vie, attitudes sociales identiques) où une seule culture va prendre le dessus. Dans d’autres cas, les parents laissent leurs enfants s’ouvrir sur les deux cultures, leur permettant d’en tirer profit. Mais dans les deux cas, des questions s’imposent : « Dans quelle langue faut-il parler à l’enfant ? ». Un autre défi auquel ont dû faire face un père égyptien et une maman russe. Au début, sa femme Anna ne voulait pas avoir d’enfants, car elle avait peur de ne pas pouvoir s’adapter à la société égyptienne qu’elle trouvait différente de la sienne. Puis, elle a accepté d’avoir un enfant à condition de l’éduquer à sa manière et de lui apprendre sa langue. « Au début, je me sentais désarmée et seule au milieu d’une société différente de la mienne. Je voulais que mon enfant parle le russe pour qu’il puisse se sentir citoyen dans mon pays natal », dit Anna. Et lorsqu’elle a donné naissance à une fille, elle a tenu à l’appeler Olga, et n’a jamais prononcé celui de Fatma, le prénom que son père lui a donné pour faire plaisir à sa mère, qui porte le même prénom. Anna parle russe avec sa fille. Elle a insisté pour que sa fille apprenne l’anglais. Une façon à elle de la préparer à émigrer plus tard aux Etats-Unis. Parallèlement, la petite entend chaque jour son père et ses cousins parler l’arabe. Résultat : à l’âge de 4 ans, Fatma-Olga ne savait parler correctement ni le russe ni l’anglais, encore moins l’arabe. Elle n’a pu rentrer à l’école qu’à l’âge de 8 ans, et ce, après avoir passé plusieurs consultations et séances chez des orthophonistes et psychologues pour détecter son problème. Aujourd’hui, âgée de 24 ans, Fatma parle les trois langues couramment. « Je me suis toujours sentie différente de mes cousins et de mes amis. Si certains apprécient mon esprit ouvert, d’autres ne comprennent pas ma mentalité ou mes comportements qui peuvent leur paraître trop spontanés », dit-elle. Cependant, elle ne ressent d'une appartenance ni à l’Egypte ni à la Russie, et elle n’a pas l’intention de réaliser le rêve de sa mère d’émigrer. Pour elle, il est hors de question de faire un mariage mixte : « Je ne veux pas faire souffrir mes enfants et les éparpiller entre deux cultures ».

A culture mixte gestion mixte
(Photo : Mohamed Maher)

Selon, le sociologue Ahmad Yéhia, un couple mixte doit forcément transmettre à ses enfants deux types de cultures et de modes de vie. Chaque individu porte en lui des valeurs héritées de ses parents qu’il voudrait transmettre à ses enfants. Ce qui représente un enrichissement pour eux. Et ceux qui s’abstiennent de le faire vont les priver de découvrir une autre culture. Et cela, poursuit Yéhia, « n’est pas une question de culture occidentale ou orientale, car l’on peut s’attendre à un conflit de ce genre dans n’importe quel couple. Cela dépend surtout de la mentalité et de l’éducation des parents quelle que soit leur nationalité ». Et de conclure : « Alors les problèmes, s’il en existe, ne proviennent pas de cette culture mixte, mais des mentalités rétrogrades, et cela apparaît davantage dans les cas des mariages mixtes ».

Et cela a été le cas du couple Roqaya, une Algérienne, et Télal, un Egyptien. Ils partagent la même langue, religion et culture. Pourtant, la différence de mentalité a créé une mésentente entre les deux qui a eu un impact sur l’éducation de leur fils unique. Pourtant, c’est cette différence qui les a attirés l’un vers l’autre, et c’est également cela qui les a conduits au divorce, après 7 ans de mariage. La maman, qui a le droit de garde, a transmis à son enfant sa culture et son mode de vie qui apparaissent dans des détails au quotidien. Elle a conservé ses traditions culinaires, s’adresse à son fils en langue française et lui a donné une éducation laïque. Entre les deux, le jeune Rami, 16 ans, se sent perdu. « Je suis à la recherche de cette identité imprégnée des deux cultures de mes parents, un peu d’ici et un peu de là, j’en arrive à une culture qui m’est propre ».

La culture, lieu de bataille

Parfois, la situation se complique surtout en cas de divorce et quand les parents mettent en amont la vengeance. Après une histoire d’amour, née en Ukraine et dix ans de mariage, Lili divorce de son mari égyptien. Elle a deux garçons et a dû rester en Egypte ayant choisi d’assumer la garde de ses enfants en occupant un appartement dans un immeuble appartenant à ses beaux-parents. « Avec le divorce, je pensais me débarrasser de l’autorité de ma belle-mère qui fourrait son nez partout, surtout dans la manière dont j’éduquais mes enfants. Elle poussait mon mari à rejeter la mienne et il suivait ses conseils, ce que je ne pouvais admettre. Après le divorce, c’est devenu encore plus compliqué », raconte Lili. Cela fait dix ans que cette Ukrainienne a divorcé et vit avec ses enfants de 17 et 13 ans. Et la guerre continue entre elle et son ex-belle-mère. Lili refuse que ses enfants dépendent d’une femme de ménage ou aient recours aux cours particuliers. Selon elle, ils doivent apprendre à être responsables. Elle refuse aussi de leur donner tout le temps de l’argent de poche, mais la grand-mère est là pour leur en offrir. De plus, cette dernière n’arrête pas de se moquer de Lili devant ses enfants et a même osé lever la main sur elle. « Ce qui me fait le plus mal, c’est que mes enfants ne réagissent pas, ils pensent comme leur grand-mère, c’est-à-dire que je suis l’étrangère qui ne comprend rien et qui est bourrée de complexes. Ils la voient me battre et n’essayent pas de me défendre. Je sais qu’ils sont encore jeunes mais ils apprécient la manière dont elle les gâte. J’ai donc décidé de les quitter, rentrer dans mon pays et attendre le jour où ils décideront de venir me chercher », achève la jeune maman qui se prépare à quitter l’Egypte sans prévenir personne.

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