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Des mômes exploités

Chahinaz Gheith, Lundi, 23 novembre 2015

Bien que la loi interdise toutes formes d’exploitation d'enfants dans les campagnes électorales, les droits de ces derniers continuent à être bafoués par les candidats. Focus.

Des mômes exploités
(Photo : Mohamad Adel)

Avec des corps chétifs et des regards naïfs, ils n’ont pas encore atteint l’âge de la puberté. Et pourtant, ils contribuent aux élections législatives. Ainsi, dans le quartier de Dar Al-Salam, il n’est pas rare de voir des enfants distribuer des prospectus électoraux, prêter main forte à l’affichage et participer à la propagande électorale de certains candidats. « Au lieu de passer la journée à sniffer de la colle avec les enfants de la rue, ce boulot me permet de gagner un peu d’argent pour subvenir aux besoins de ma famille », lâche Ali, tout en collant une affiche sur la façade d’un immeuble. Ali aurait peut-être entre 10 et 13 ans. Tellement il est maigre, qu'on ne sait pas quel âge lui donner. Il poursuit : « Le droit à l’école ! Je n’y ai goûté que trois ans. Mais mon père m’a obligé à quitter l’école et à aller travailler parce qu’on n’avait pas assez d’argent ». Quand on lui parle d’élections, Ali ne connaît que deux choses : le nom du candidat dont la photo est affichée et l’argent qu’il empochera en fin de journée. Son copain, Moustapha, 14 ans, tient à la main un paquet de photos et des prospectus électoraux. Il est chargé de les distribuer aux passants et aux conducteurs de voitures. Il est l’aîné d’une fratrie de six enfants. Son père, peintre en bâtiment, a été licencié. « Je travaille de 9h du matin jusqu’au coucher du soleil et je suis payé 50 L.E. la journée. Je souhaite que la période des élections dure encore plus longtemps pour gagner davantage d’argent », confie Moustapha, qui est en quête perpétuelle de jobs mieux rémunérés. Bien qu’il préfère ce boulot à celui qu’il exerçait à la décharge publique en tant que trieur d’ordures, il reconnaît que celui-ci présente parfois des risques. « C’est vrai qu’ici je me sens comme un roi. Je suis propre, bien habillé, et en plus, je participe à un événement important dans mon pays. Par contre, j’ai peur quand je dois arracher les affiches des autres candidats. J’ai déjà été giflé par des sympathisants d’un autre candidat. Si je ne m’étais pas tiré rapidement on m’aurait tabassé », ajoute-t-il.

En effet, cette scène, qui consiste à exploiter des mineurs pour faire de la propagande électorale, n’est pas unique. En effectuant une petite virée dans les différents gouvernorats ainsi que dans les quartiers les plus défavorisés, on remarque que beaucoup d’enfants participent aux campagnes électorales. Non seulement ils distribuent les prospectus et collent des affiches, mais parfois ils assistent aux meetings aussi.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont attiré l’attention du public sur ces images d’enfants portant des brassards de tel ou tel parti et s’apprêtant à aller distribuer des prospectus dont ils ne connaissent même pas le contenu. Une situation qui transgresse clairement les droits des enfants. Faire sillonner des gamins dans les rues, au risque de les exposer à la violence, est sans aucun doute révoltant. L’avocat Tareq Mahmoud a adressé au Parquet d’Alexandrie un procès-verbal (numéro 4 112) contre Younès Abdel-Halim, président du parti salafiste Al-Nour, l’accusant d’exploiter des enfants pour sa campagne électorale. « Il a osé se servir de plusieurs enfants dont certains en bas âge, pour brandir des pancartes, des drapeaux ou des photos des candidats de son parti. Une violation flagrante des droits de l’enfant, notamment la loi 126 de l’année 2008 qui incrimine le trafic et l’exploitation des enfants », explique-t-il. Pour lui, il est important de rappeler à la société civile les droits fondamentaux des enfants, bafoués par des politiciens lors de cette campagne.

« L’enfant est un être vulnérable que l’on peut facilement manipuler. Et le rôle de ces futurs députés est de le protéger et non pas de l’exploiter », poursuit Mahmoud.

Mais, il ne s’agit pas seulement du parti Al-Nour puisque le Conseil national de la maternité et de l’enfance n’a pas manqué de condamner sévèrement cette grave atteinte aux droits de l’enfant. Il a relevé plusieurs infractions commises par différents partis, lors du premier tour des élections parlementaires, dans plusieurs gouvernorats tels que Alexandrie, Ismaïliya, Fayoum et Guiza.

Le conseil a également cité le cas de Boulaq Al-Dakrour où une armada d’enfants s'est postée devant une mosquée, attendant la sortie des fidèles pour leur distribuer des prospectus électoraux et scander le nom du candidat Sameh Al-Sayed. Il a également constaté que les enfants étaient fortement impliqués dans l’arrachage des affiches, alors que d’autres étaient mis en cause dans des cas de violence verbale. « Je n’irai pas jusqu’à dire qu’utiliser des enfants dans une campagne électorale s’apparente à la pédophilie mais c’est un viol moral », souligne Hala Abou-Ali, secrétaire générale du conseil. Elle affirme que bien que la loi stipule une peine de 5 ans de prison et une amende de 50 000 L.E. pour quiconque se sert des enfants lors de la campagne électorale, l’exploitation de ces derniers a augmenté. Abou-Ali invite la société civile à protéger ces enfants contre toutes formes de manipulation. Elle demande également aux citoyens d’appeler la ligne rouge 16 000, pour dénoncer toute infraction liée à l’exploitation des enfants.

Des droits bafoués

Or, si l’utilisation d’enfants dans les campagnes électorales est l’un des faits marquants lors de ces dernières élections, ce phénomène d’exploitation des mineurs à des fins politique n’a rien de nouveau. « Ce phénomène est apparu en 2005 puis lors des élections de 2010 et même durant la révolution de janvier 2011. On a vu des enfants bloquer les routes ou attaquer les forces de sécurité et les institutions publiques. C’est justement ce qui s’était passé devant le siège du Conseil des ministres et l’Institut d’Egypte qui se trouve tout près de la place Tahrir. C’était également le cas quand les enfants ont été placés aux premiers rangs des manifestations des Frères musulmans. Sans oublier cette scène choquante où les Frères musulmans ont fait défiler des enfants portant des linceuls dans les bras. Ceci représente une flagrante violation de tous les principes moraux et de la Déclaration des droits de l’enfant », rappelle Hani Hélal, président de l’Union égyptienne des droits de l’enfant, tout en ajoutant que les enfants en Egypte souffrent déjà de toutes sortes d’abus, pour que les politiciens en ajoutent encore à cette longue liste. Hélal réclame donc l’interdiction de toutes formes d’utilisation d’enfants dans les campagnes électorales. « Il faudrait éliminer tout candidat impliqué dans une telle affaire. Comment donner sa voix à un candidat qui traite de cette manière les enfants et porte atteinte à leur innocence ? Il n’y a aucune excuse à ne pas appliquer la loi. A mon avis, il faut s’attaquer à ces candidats qui se servent des enfants. Et même s’ils risquent de perdre ces élections, au moins ils auront conservé leur dignité », rétorque-t-il.

Des mômes exploités
Selon la loi de l’enfant, toutes formes d’utilisation d'enfants dans les campagnes électorales sont interdites, voire considérées comme une infraction. (Photo : Mohamad Adel)

Un avis partagé par Dr Ahmad Ghazi, directeur du centre « Protection » des droits de l’homme, qui critique les abus perpétrés par certains partis politiques. Outre le fait d’embaucher illégalement des mineurs, Dr Ghazi reproche aux candidats de profiter des conditions déplorables de ces enfants. « Ils choisissent des enfants issus de familles démunies et leur donnent des sommes dérisoires sans se soucier du danger qu’ils encourent. Pour servir leurs propres intérêts, ils les instrumentalisent », déplore-t-il, en dénonçant une atteinte aux lois égyptiennes et aux conventions internationales qui interdisent l’exploitation des enfants.

Mais les candidats sont d’un tout autre avis. Ils pensent qu’on ne doit pas leur reprocher quoi que ce soit même s’ils reconnaissent avoir transgressé les droits des enfants « involontairement », disent-ils. Selon eux, ils embaucheraient des enfants dans le but de les aider financièrement à subvenir aux besoins de leurs parents qui vivent dans des conditions difficiles. Pour eux, la participation dans les campagnes électorales serait d’ailleurs une mission beaucoup moins difficile que les métiers que ces enfants exercent déjà. « Le choix des enfants n’a pas été fait au hasard comme ce fut le cas dans les campagnes électorales précédentes. Certains sont issus du quartier, d’autres sont orphelins ou vivent dans des conditions familiales très difficiles. Alors, on les embauche, et en échange, on les aide financièrement pour mieux vivre », argumente l’un des candidats concernés.

Autre scène, autre image. Au quartier de Daher, dans une salle de meeting, des enfants sont assis au premier rang. Ils jouent les militants expérimentés. Certains applaudissent les propositions des candidats, d’autres scandent leurs noms et vont même jusqu’à réciter leur curriculum vitae. Rami, un enfant de 15 ans, assis devant un bureau, est en train de recueillir les plaintes des habitants. Désormais, il a appris à parler aux journalistes. Il assure que ses amis et lui ne sont que des bénévoles et des proches qui viennent donner un coup de main au candidat de leur quartier, l’accompagner au bureau de sa circonscription et le suivre dans ses tournées de propagande électorale. Pour lui, participer à cette campagne électorale représente un événement important dans sa vie et qui demande la contribution de tout le monde aussi bien les adultes que les jeunes. « C’est beau à voir, et ça nous permet de mieux comprendre des sujets concernant les problèmes sociaux, et ce que l’on peut faire pour améliorer les choses. Car un jour, ce sera à notre tour de voter pour choisir qui nous représentera afin de bâtir une société meilleure », conclut Rami, avec un regard plein d’espoir et un ton qui ne manque pas de détermination.

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