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Vie Politique : Les adeptes du canapé se réveillent

Chahinaz Gheith, Lundi, 24 décembre 2012

« Le parti du canapé » est l’objet de divers sarcasmes sur sa mollesse et son manque d’engagement politique. Mais les lignes bougent et cette majorité silencieuse pourrait bien, à l’avenir, prendre les rênes du pouvoir.

Vie Politique

Sameh n’aime pas la politique. Depuis le déclenchement de la révolution, il n’a participé à aucune manifestation, aucune grève ou aucun sit-in. Il passe plutôt son temps à regarder ses émissions préférées ou des films d’action.

Pour lui, la politique c’est du blabla et sa devise est claire : « éviter les problèmes et vivre en paix » dans son propre univers. Le référendum sur la Constitution a été pour lui synonyme du début de l’anarchie. Il découvre alors que les partis politiques sont une sorte de mafia, ils montent leurs propres milices pour voler le pays.

Mais depuis quelques jours, l’attitude de Sameh, ce comptable âgé d’une quarantaine d’années, a changé. Il a vu, de son balcon à Héliopolis, une masse humaine déferler vers le palais présidentiel pour s’opposer à la dernière déclaration constitutionnelle du président Morsi. C’est là qu’il a senti un vrai danger.

Alors Sameh, qui avait préféré s’enfermer dans son mutisme, a décidé de s’allier aux manifestants du palais présidentiel d’Ittihadiya. « Notre pays s’effondre. Nous ne voulons plus que les Frères musulmans parlent au nom du peuple. On ne peut plus se taire, il faut faire parvenir notre message.C’est le moment de lutter contre le chaos, la stupidité et le règne du mourchid, guide suprême des Frères musulmans, Mohamad Badie », lance-t-il.

Sameh faisait partie malgré lui du « parti du canapé », cette majorité silencieuse qui approuve les manifestations anti-Frères musulmans en cours, mais qui ne sort pas dechez elle pour manifester. Mais il a décidé de sortir de son mutisme et d’aller exprimer sonopinion dans la rue. Pour lui, l’Egypte silencieuse doit désormais se mobiliser contre les velléités des Frères, qui sont en train d’adopter des positions politiques contraires aux intérêts de la nation. Ce qui entraîne le pays dans une situation économique et sécuritaire alarmante.

Sameh n’est pas le seul à avoir changé d’attitude vis-à-vis de la politique. Nombreux sont les membres du « parti du canapé » à se dire qu’il faut être plus actifs.

Un « courant » mondial

Pour l’éditorialiste Emadeddine Adib, le concept du « parti du canapé » n’est pas nouveau. En 1969, le président américain Richard Nixon a utilisé ce terme dans l’un de ses discours relatifs à la guerre du Viêtnam. Car, en politique américaine, la majorité silencieuse a toujours eu son mot à dire.

En Egypte, les critiques qualifient ces partisans du canapé de « passifs, muets, de nostalgiques de l’ordre et de la stabilité ou de partisans des feloul ». Mais face à la bataille de la déclaration constitutionnelle, beaucoup ont décidé de bouger.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Après le 25 janvier, un grand nombre d’Egyptiens, excédés par l’instabilité provoquée par les manifestations, fustigeaient les protestataires, selon eux, responsables de tous les maux du pays.

« Livrés à eux-mêmes, à leurs problèmes, les adeptes du parti du canapé cherchaient désespérément une réponse à la seule question qui les intéressait : Comment se prémunir contre la misère, l’insécurité et l’injustice ? Comment offrir à leurs enfants les soins et l’éducation nécessaires, assurer leurs droits et vivre dans la dignité ? Personne n’a daigné leur fournir de réponse », souligne Emadeddine Adib.

Beaucoup de ces citoyens ont enfin décidé de sortir de leur inertie face à la lente dégradation de la situation économique et politique du pays. Autrement dit, cette majorité silencieuse « en hibernation » depuis le 25 janvier a commencé à bouger et sa tribune, présente sur la place Tahrir, fait déjà parler d’elle. Lors des dernières manifestations à Tahrir, Ittihadiya ou Moustapha Mahmoud, de nombreux citoyens ont quitté leurs confortables sofas pour se joindre aux marches de protestation.

Sur les réseaux sociaux, des appels répétitifs ont été lancés pour obliger les adeptes du parti du canapé à descendre dans la rue et à manifester. Les slogans ? « Soyez positifs et engageons-nous pour la plus noble des causes : notre pays passe avant tout », « Que les gens sincères et désespérés se joignent à nous en masse », « Descendez dans la rue, ou au moins hissez un drapeau de votre balcon et filmez la marche avec votre portable », « Le parti du canapé doit bouger, c’est une question de vie ou de mort ! ». Et comme l’a dit Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui regardent sans rien faire ».

Bouger pour sauver ses intérêts

Les manifestants de Tahrir, « pionniers » des manifestations, n’ont pas hésité à faire part de leur expérience à leurs compatriotes descendus pour la première fois dans la rue. D’après Mohamad Safar, président du Centre du dialogue des cultures et des études civilisées, « ni les slogans, ni les programmes n’ont constitué un motif de mobilisation pour les membres du parti du canapé. C’est seulement le sentiment que quelque chose allait se produire contre leurs intérêts qui les a fait bouger ».

Hala est une femme au foyer qui a récemment participé aux marches de protestation devant le palais présidentiel. Elle a dit non au référendum. Elle confie n’avoir rien fait pendant la révolution, et lors de l’élection présidentielle, elle n’est pas allée voter parce qu’elle ne pouvait choisir entre un ex-premier ministre de Moubarak et un Frère musulman.

Aspirant avant tout à la stabilité, elle tient Morsi pour responsable de la division et du désordre, qui règnent dans le pays. « Morsi est comme Moubarak, il nie la réalité. Sauf que l’actuel président se cache derrière Dieu », s’agace-t-elle. Alors, Hala a décidé de sortir et d’afficher son désaccord face à la destruction du tissu social égyptien et face à l’hégémonie des courants religieux extrémistes.

« L’Egypte s’enlise et frôle le chaos, les grèves justifiées et arbitraires se propagent, les ordures jonchent les trottoirs de la ville, la pérennité de l’Etat est en perdition et l’économie est en panne. C’est le spectre de l’anarchie. Est-ce la stabilité à laquelle nous aspirons ? », s’indigne Hala. Partagée entre stabilité et avancées sociales au prix, parfois, de l’instabilité, Hala rappelle les propos de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Elle a désormais décidé de sortir de son mutisme.

Silencieuse mais pensante

Mais la majorité silencieuse n’est pas un bloc homogène partageant les mêmes idées et valeurs. Si certains, comme Hala, s’alignent totalement sur les libéraux, d’autres préfèrent les islamistes. Tel est le cas d’Ahmad, un fonctionnaire descendu manifester pour la première fois devant la mosquée Rabea Al-Adawiya, lieu de rassemblement des islamistes.

Ahmad estime que la nouvelle Constitution peut faire revenir l’ordre. Il défend son point de vue sur sa page Facebook intitulée « La majorité silencieuse » : « Le peuple veut, le peuple veut … mais qui a donné à toutes ces personnes l’ordre de continuer à manifester pour semer le chaos, la division et demander le soutien de l’Occident comme en Libye ? Nous sommes la vraie Egypte qui a continué à travailler pour que l’économie ne s’effondre pas, alors que beaucoup de gens faisaient la grève. On va bouger et on ne se laissera pas faire ! Nous voulons porter notre voix, personne ne parlera plus à notre place. Nous ne voulons plus de la dictature de la rue ! Nous aussi, nous sommes le peuple ! ».

Ahmad se dit lutter contre les anarchiques, les profiteurs, les voyous : ceux qui veulent voler la révolution et détruire le rêve de voir l’Egypte transiter calmement vers la liberté. Pour lui, « ceux qui croient naïvement que le parti du canapé sera toujours passif et indifférent se trompent. Nous sommes désormais les vrais défenseurs de la révolution ».

Car, si une fois n’est pas coutume, il arrive que le parti du canapé passe à l’acte. Ahmad cite en exemple les manifestations de la place Abbassiya pour soutenir le Conseil militaire : l’une des rares fois où les adeptes du canapé avaient quitté leurs confortables salons.

Les temps ont changé

Pour la sociologue Nadia Radwane, avant la révolution du 25 janvier, tous les Egyptiens appartenaient au parti du canapé. Ils ne participaient plus à la vie politique depuis la Révolution du 23 juillet 1952 et la disparition du multipartisme.

Aujourd’hui, les temps ont changé. La carte des partis s’est élargie et comprend de multiples tendances. Pour les politiques, cette majorité silencieuse est aussi une cible privilégiée. Souvent prête à changer d’avis, elle n’est pas impliquée dans la vie sociale et reste loin des ONG, des groupes d’activistes et d’autres acteurs actifs de la société.

Selon la sociologue, la majorité silencieuse est une véritable bombe à retardement qui n’attend qu’une étincelle pour se réveiller. « La majorité silencieuse est la première force en Egypte depuis l’après-révolution », estime Radwane. Pour elle, plus des deux tiers des électeurs appartiennent au parti du canapé. Cette majorité silencieuse est donc souvent négligée, car elle n’ose pas hausser la voix. On ne s’intéresse à elle que le jour d’élections pour récolter cette multitude de voix, discrète mais présente.

Paradoxalement, Nadia Radwane estime aussi que de nombreux manifestants de la première heure sont retournés à leurs confortables sofas. C’est le cas de nombreux jeunes qui, déçus par ce qui se passe dans le pays, ont décidé de boycotter le dernier référendum constitutionnel. Mohsen, un jeune ingénieur qui a participé à la révolution de 2011 et aux manifestations de ces derniers mois, a refusé d’aller voter au référendum. Il se dit très pessimiste et ne croit plus qu’il soit possible de faire tomber la dictature. « Le parti du canapé avait raison en restant chez lui devant la télé, sans effort ni sacrifice », dit Mohsen dont le seul rêve est maintenant de vivre en paix.

A l’inverse, ceux qui sont restés chez eux pendant la révolution deviennent conscients que leur mobilisation peut faire changer les choses. Pourtant, à chaque élection ou référendum, c’est cette masse qui détermine le résultat du vote. Et, en démocratie, ce serait donc elle qui dirigerait le pays.

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