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Il était une fois, un tremblement de terre …

Dina Darwich , Dimanche, 26 février 2023

Les images diffusées en boucle du séisme qui a récemment frappé la Turquie et la Syrie ont ravivé de mauvais souvenirs chez les Egyptiens, ceux du tremblement de terre de 1992. Témoignages.

Il était une fois, un tremblement de terre …
Le séisme d’octobre 1992 a fait 561 morts, 12  392 blessés et 50  000 personnes sans abri.

C’était il y a un peu plus de 30 ans. Un tremblement de terre de magnitude 5,9 à l’échelle Richter secouait l’Egypte. «  Le séisme d’octobre », comme on l’avait surnommé, a eu lieu le 12 octobre, à 15h09. Bilan: 561 morts et plus de 12000 blessés, 350 édifices complètement détruits et 9000 autres gravement endommagés, laissant environ 50000 personnes sans abri.

60 secondes de terreur qui ont bouleversé la vie de beaucoup de gens à l’époque. Et bien que l’on se souvienne de cet événement tragique avec humour et dérision, il a marqué la génération qui l’a vécu. « De nouveaux mots ont fait leur apparition dans notre langage », comme le dit la sociologue Nadia Radwan, professeure à la faculté de lettres de l’Université de Port-Saïd. « Pour la première fois, on a découvert des mots comme Richter, secousse tellurique, ceinture sismique, etc. A l’époque, des consignes de sécurité sont signalées pour se protéger en cas de séisme comme éviter de s’approcher des escaliers, des balcons, et s’abriter sous une table robuste. On réalise pour la première fois comment la durée d’une secousse sismique, qui peut aller de quelques secondes à plusieurs dizaines de secondes, peut changer le destin d’une personne », poursuit la sociologue.

Aksam, héros d’une époque

Si l’immeuble de Kamla qui s’est effondré comme un château de sable lors du séisme a fait la une des journaux, l’histoire d’Aksam Ismaïl, l’un des rares rescapés qui a résisté à la soif, à la faim et à la peur en restant coincé durant 82 heures sous les décombres, a fait aussi les manchettes des journaux. Cet homme, qui a perdu sa femme, sa fille et sa mère dans le séisme, a dû boire son urine en attendant que les équipes de sauvetage lui portent secours. Sous les décombres, il a essayé de garder sa fille en vie, lui faisant boire de l’urine une première fois, mais la deuxième fois, elle a refusé. « Elle a fait de la fièvre, ensuite, sa température a brutalement chuté. Ma petite fille est morte devant moi, et je ne pouvais rien faire », a raconté le père au magazine hebdomadaire Akher Saa, quelques jours après son sauvetage. « J’ai été sauvé par un conducteur de bulldozer. II était chargé de soulever les décombres. Il m›a raconté, plus tard, qu›il y avait une couverture accrochée aux pierres que le bulldozer avait relevées. A ce moment-là, j’ai vu devant moi une faible lueur et j’ai commencé à crier pour demander de l›aide », a raconté Aksam, qui n’a pas dormi durant 4 jours et ne faisait plus de différence entre le jour et la nuit. « L’air était irrespirable, et l’endroit lugubre dégageait une odeur nauséabonde comme dans un cimetière. Je tenais les mains de ma femme et ma fille. Je sentais la peur qui les tenaillait, mais la mort les a emportées », a raconté Aksam au quotidien Al-Wafd.

Après cette catastrophe, plusieurs histoires ont été rapportées dans la presse de l’époque concernant le sort de ce rescapé. Le journal Al-Wafd a écrit qu’il avait décidé de travailler comme serviteur dans les mosquées, après que Dieu lui a écrit une nouvelle vie. Quant au journal Al-Goumhouriya, il a déclaré qu’il allait donner tout son argent pour construire une mosquée. Mais après cette tragédie, on ne l’a plus revu. 28 ans plus tard, il a fait surface suite à une enquête menée par le site Masrawy, déclarant qu’il essayait de vivre loin des médias. Il a quitté le tourisme, le domaine dans lequel il travaillait, il s’occupait de son terrain agricole. Il s’est même remarié et a eu 4 enfants, tout en essayant d’oublier ce tremblement de terre. Mais 3 décennies après avoir survécu au séisme, il est mort l’année dernière des suites du coronavirus.

Des vies bouleversées

Aksam était alors le héros incontournable de cet événement tragique. Cependant, d’autres personnes racontent que ce tremblement de terre a bouleversé leur vie. Toujours dans le même immeuble de Kamla, ou « l’immeuble de la mort » comme l’ont surnommé les journaux à l’époque. Ghada Al-Hélali, médecin, se rappelle avec affliction ce séisme. « Le jour du tremblement de terre, je venais de terminer ma 5e année à la faculté de médecine. J’ai été malade pendant plus d’un mois, et pour célébrer ma guérison, mes amies m’avaient invitée à déjeuner. De retour, j’ai découvert que l’immeuble où je résidais s’est écroulé. En quelques secondes, j’avais perdu ma mère, mon père et mon frère, ainsi que le centre médical que possédait mon père et qui se trouvait dans le même bâtiment. Après avoir mené une vie aisée dans une famille constituée de 6 membres, j’avais tout perdu, même la maison qui m’abritait. Je ne possédais plus rien sauf les vêtements que je portais et j’ai dû affronter la vie et assumer la responsabilité de mes deux frères, plus jeunes que moi », avait rédigé Ghada sur son compte Facebook après avoir perdu son fils dans un accident de la route. « Je me suis mariée et j’ai eu deux enfants, Nadine et Moustapha. Mon fils ressemblait énormément à mon frère décédé dans le séisme. Et bien que la vie continue, je ne suis pas arrivée à panser ma plaie, celle d’avoir perdu des personnes chères à mon coeur ».


Aksam est resté 82 heures sous les décombres.

Souffrances, rêves brisés et humour

Pour d’autres, après cette tragédie, le chemin était semé de souffrances physiques et psychiques. Hani Nour, dentiste de 54 ans, raconte que lorsque le séisme avait secoué la ville, il se trouvait au balcon. Croyant que l’immeuble allait s’écrouler, il s’est jeté du deuxième étage. « Je me suis fracturé les deux jambes. J’ai dû subir une dizaine d’opérations pour pouvoir marcher à nouveau et travailler en tant que dentiste. Car mon métier demande de rester debout durant des heures entières ».

Le jour du séisme a aussi mis fin au parcours éducatif de certains. C’est le cas de Manar Abdel-Wahed. Issue d’une famille modeste, elle était élève dans l’une des 350 écoles qui ont été gravement endommagées. « J’étais en 2e préparatoire, et après cette catastrophe, mes parents, craignant pour ma vie, ne voulaient plus que j’aille à l’école. Ce tremblement de terre a mis fin à mes ambitions de devenir professeure », explique Manar, femme de ménage.

Côté spirituel. Amira Karam, femme au foyer de 49 ans, raconte que le jour du séisme et en entendant les gens crier et courir dans la rue, elle pensait que c’était le jour du jugement dernier. « Je voyais mes parents et je n’arrivais pas à les rejoindre tellement je me faisais bousculer. Une question me taraudait: suis-je prête à rencontrer Dieu ? », a raconté Amira, qui a décidé de porter le voile comme beaucoup d’autres Egyptiennes à l’époque.

Dr Ahmad Abdallah, professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de l’Université de Zagazig, estime que le séisme a eu un impact sur la psychologie collective du peuple égyptien. « Certains individus ont subi, pour la première fois, ce genre de choc. Un traumatisme qui a perturbé la vie des citoyens pour longtemps. Mais je pense que ce trouble avait un côté positif et que certains pays essayent de l’investir afin de faire apprendre aux gens comment affronter et gérer les crises pour en sortir plus forts. Cela est utile, il est important de savoir affronter de tels désastres », avance le psychiatre.

Mais cela n’empêche qu’au moment de cette catastrophe, l’humour était là, comme toujours chez les Egyptiens. H. C., qui était directrice générale, raconte que lorsque le séisme a frappé l’Egypte, les gens étaient sortis dans la rue, la plupart étaient en pyjamas, d’autres en chemises de nuit ou même habillées en lingerie fine. « C’était un carnaval de tenues dont je fus la héroïne », dit-elle sans perdre son sarcasme. « Quand tout était redevenu calme, je me suis rendu compte que j’avais oublié d’enfiler le pantalon de mon pyjama et donc j’étais en culotte. Je n’ai pas supporté les regards moqueurs de mes voisins et j’ai préféré déménager », raconte-t-elle. Comme quoi les catastrophes de ce genre peuvent avoir toutes sortes de conséquences … .

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