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Péniches, la fin d’une époque

Dina Darwich , Mercredi, 06 juillet 2022

Témoins d’un passé glorieux, les maisons flottantes du bord du Nil font aujourd’hui leur adieu après la décision officielle de les démolir. Tournée.

Péniches, la fin d’une époque
Les habitants des péniches s’apprêtent à quitter leurs foyers. (Photo : Hassan Ammar)

Dernier cliché d’un paysage idyllique, celui des péniches émergeant sur le Nil. Ces maisons flottantes, datant depuis plus d’un siècle et qui ont fait partie intégrante de la mémoire de la ville, font aujourd’hui leur adieu. Et ce, après la décision du ministère de l’Irrigation et des Ressources hydriques annonçant que les 32 péniches restantes dans les régions d’Imbaba et de Agouza allaient être retirées, pour avoir enfreint les procédures légales et modifié leurs activités. Et les travaux ont d’ores et déjà commencé pour retirer une quinzaine d’entre elles. « La raison principale du retrait des péniches est de restructurer en général l’aspect urbain du Nil, en particulier dans les régions du Caire et de Guiza, étant donné qu’elles représentent un atout touristique, et ce, dans le cadre du plan de l’Etat pour que la corniche du Nil récupère l’apparence urbaine civilisée qu’elle avait auparavant », a commenté l’ingénieur Ayman Anwar, chef de l’administration centrale pour la protection du Nil au Caire, lors d’un appel téléphonique à l’émission Kalima Akhira, diffusée sur la chaîne ON. Les responsables ont donné donc un délai aux habitants jusqu’au 4 juillet pour vider les péniches. Une situation qui a provoqué des remous, animant de vives polémiques.

« Depuis deux ans, on est en train de jouer au chat et à la souris avec les responsables. Cette décision est justifiée par le fait qu’on n’a ni renouvelé l’autorisation ni versé le loyer, alors qu’on refusait de le percevoir depuis 2020. Maintenant, on nous avertit qu’on doit partir. Pire encore, on me réclame une amende de 420000 L.E. pour ne pas avoir renouvelé notre permis pendant deux ans. Cela veut dire que même si on vend les décombres de notre péniche, le prix ne va pas couvrir cette indemnité », explique Manar Al-Hagrassy, une ingénieure qui vit avec sa mère et sa famille formée de 7 membres dans une péniche. « On a dû vendre notre appartement à Madinet Nasr et la voiture et aussi verser la prime de fin de carrière de ma mère pour acheter cette péniche formée de trois étages et encerclée d’un jardin de 300 mètres. Ici on a eu l’opportunité de rassembler la grande famille dans les fêtes, le Ramadan et les différentes cérémonies et aussi d’accueillir ses membres qui vivent à l’étranger », poursuit la mère de Manar.

Néama Mohsen, professeure de théâtre, est sur la même longueur d’onde. Elle confie avec tant de nostalgie: « Je vis dans cette péniche depuis 29 ans. Chaque coin de ce lieu représente un souvenir de ma vie. C’est là que j’ai rencontré mon mari, c’est là que nous avons passé les plus beaux jours de notre histoire d’amour et c’est là que j’ai eu mes deux fils. Je suis venue ici alors que j’avais 20 ans, le temps est passé, j’en ai aujourd’hui 50. Cette péniche représente pour moi une caisse de souvenirs », explique Néama qui réside actuellement chez l’une de ses amies.

Le ministère de l’Irrigation explique surtout qu’il existe des défaillances sécuritaires et des fuites d’eau faute de maintenance. Pourtant, Néama assure avoir dépensé une somme qui s’élève à 100000 L.E. pour des travaux de maintenance dans sa péniche, et ce, sans compter l’effort déployé pour garder son esprit d’antan. Chaque coin du lieu a été choisi minutieusement auprès d’antiquaires. « On me disait toujours que ma péniche semble nous replonger dans un univers si particulier et si charmant des films en noir et blanc », dit Néama. « La splendeur de la péniche a fait tourner la tête de beaucoup de journalistes des quatre coins de la planète et sa beauté a fait couler beaucoup d’encre », ajoute-t-elle, non sans émotion.


Les awamate, symbole d’une époque révolue. (Photo : Hassan Ammar)

Une décision difficile mais nécessaire

Certes, les habitants des péniches sont mécontents de devoir tourner cette page, il n’en demeure pas moins que la décision de les démolir ne constitue aucune surprise, comme l’estime un responsable au ministère de l’Irrigation qui a requis l’anonymat. Depuis des années en effet, les problèmes des péniches n’ont jamais été résolus. Dans un article publié à Al-Ahram Hebdo en janvier 2020, l’avocat Mamdouh El-Minyawi, qui travaille depuis plus de 40 ans dans le domaine de la gestion des péniches, avait assuré que pour renouveler sa licence annuelle, il fallait passer par une multitude de démarches administratives. « Il faut avoir l’autorisation de 8 administrations gouvernementales pour obtenir cette licence. Cela peut durer des mois, alors que la licence n’est valide que pour quelques mois. Et il faut recommencer les procédures pour la renouveler », affirme El-Minyawi.

Et ce n’est pas tout. Selon un rapport publié par le CEDEJ, le ministre du Logement a souligné que les constructions occupent 70% de l’espace du Grand Caire, laissant peu de place aux espaces verts et ouverts. Cela impose la mise en oeuvre de nouvelles normes de construction. Quant à la densité, elle s’élève à 500 habitants par feddan au Caire et jusqu’à 100 habitants par feddan à Guiza. Le premier ministre, Moustapha Madbouli, regrette donc que la question de l’habitat non réglementaire n’ait pas été prise au sérieux plus tôt car elle aurait pu économiser beaucoup de sommes pour l’Etat. Un avis partagé par l’urbaniste et professeure d’architecture Soheir Hawas, elle-même ancienne propriétaire d’une péniche à la rue Al-Gabalaya. Sur son compte Facebook, elle a écrit que cette décision devait être prise des années en avant, et ce, malgré les beaux jours qu’elle avait vécus dans la péniche de sa famille. « Je garde de très beaux souvenirs dans cette maison où est né mon frère. J’ai couru entre les manguiers qui ornaient l’entrée de notre péniche. J’ai tissé de profondes amitiés avec les sportifs qui pratiquaient l’aviron. Nous achetions des poissons des pêcheurs qui parcouraient les deux rives du fleuve », raconte-t-elle sur son compte. Et d’ajouter: « Je suis cependant optimiste, car c’est peut-être l’heure de mettre fin à toutes les violations et les infractions qui existent sur le Nil, surtout les bâtiments construits avec des hauteurs qui dépassaient toutes les lois et bloquaient le Nil, empêchant l’accès de tous les citoyens à ce paysage ouvert et pittoresque. Si tel est le but, alors hâtez-vous d’enlever chaque mur en béton construit sur les rives du Nil ».

De la nostalgie

L’heure est donc aujourd’hui à la nostalgie. Aux souvenirs des temps où les péniches conservaient l’esprit d’un temps révolu, lorsque mystère et divertissement se conjuguaient au fil du Nil, où elles représentaient des lieux de plaisance privilégiés par l’aristocratie et les classes dirigeantes en Egypte depuis la fin du XIXe siècle. Ces riches habitations sur l’eau étaient également appelées dahabiya (adjectif féminin dérivé de dahab, c’est-à-dire or en arabe), en référence à leur précieux décor doré. Elles leur servaient de refuge pour se divertir tranquillement loin de la terre ferme et à l’abri des regards indiscrets. Certaines d’entre elles ont une architecture de style colonial, d’autres ont un design intérieur de style art-déco. Bien que le gouvernement ait encouragé au début du siècle la construction des maisons flottantes sur le fleuve, 60 ans après, la tendance n’était plus à la mode. De 500 dans les années 1940, le nombre des awamate (péniches) a diminué de moitié dans les années 1960. A l’époque, la municipalité du Caire interdisait leur construction, jugée polluante, et depuis les années 1960, une awama hors service ne peut plus être remplacée.

Mais les awamate garderont à jamais une place dans l’histoire et l’imaginaire de la vie des Cairotes. C’est dans une péniche que le héros de la Trilogie de Naguib Mahfouz a passé ses célèbres soirées chaudes. C’est aussi le lieu où se passe l’histoire de son célèbre roman Dérive sur le Nil (adapté au cinéma par Hussein Kamal en 1971) reflétant la vie politique et sociale des années 1960.

Bref, les awamate, avec leurs habitants parfois excentriques qui ont forgé l’histoire de l’Egypte, ont été des témoins de l’histoire artistique, politique et culturelle. Les péniches ne sont plus, mais leur mémoire est éternelle.

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