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Papa, un rôle qui compte aussi

Chahinaz Gheith , Mercredi, 15 juin 2022

Si la maternité est perçue comme un passage « naturel », la paternité est souvent vécue comme un bouleversement, notamment après la naissance du premier enfant. Témoignages de papas à l’occasion de la Fête des pères.

Papa, un rôle qui compte aussi

« C’était le grand jour! Mon premier enfant tant attendu arrivait au monde. Son petit lit, ses vêtements, les biberons et les couches étaient en place… Bref, tout était fait et l’attendait », raconte Tareq, 27 ans, étonné qu’on le questionne sur ses sentiments le jour où il est devenu père. En effet, dès les premiers mois de la grossesse jusqu’à l’accouchement et même après l’arrivée du bébé, les hommes ont plutôt l’habitude d’être recalés au second plan. « Avant la naissance de mon enfant, il n’était qu’une image sur l’écran d’échographie, mais rien de concret. Mais quand il a poussé son premier cri et que je l’ai tenu dans mes bras, je me suis dit: c’est mon fils. Je me suis demandé comment cette petite chose pouvait en partie venir de moi », ajoute Tareq. Mais, dit-il, l’apprentissage de la paternité s’est ensuite fait au jour le jour. Après la prise de conscience est arrivé le rôle en tant que père. « Se préparer à devenir papa était une tâche difficile et un grand effort pour savoir comment faire avec le bébé ou comment trouver sa place auprès de son enfant, aux côtés de la maman. Surtout qu’au début, le quotidien était basculé. Les horaires étaient chamboulés, la maison était sens dessus dessous. Il fallait apprendre à vivre à trois: les priorités ont changé et une nouvelle organisation a dû se mettre en place », explique-t-il.

Un sentiment partagé par Ahmad, devenu la veille de son quarantième anniversaire, papa de Fayrouz. Il décrit l’arrivée de sa fille, âgée aujourd’hui d’un an, comme étant la plus belle chose qu’il avait réalisée dans sa vie à ce moment. Au début, il avait la peur de ne pas être un bon père. Chaque geste et chaque situation étaient pour lui une nouveauté et il s’inquiétait de ne pas savoir faire ou réagir comme il faut. « J’ai la sensation de devenir un peu plus papa chaque jour. Lorsque j’ai vu ma fille pour la première fois, j’ai eu un déclic, et j’ai ressenti une grande tendresse, de la fierté et un sentiment de responsabilité. Je me suis dit que je devais faire le maximum pour apporter confort, sécurité et amour à ma famille jusqu’à la fin de mes jours », confie-t-il, tout en ajoutant que l’arrivée de sa fille a changé sa vie, et depuis, elle est devenue sa priorité absolue.


L’apprentissage de la paternité passe par les relations tactiles.

Une relation qui se construit

Inquiétude, bonheur intense, remise en question, angoisse, insécurité. La préparation à l’arrivée du bébé peut être différente d’une personne à l’autre. Alors que les femmes vivent 9 mois de sensations physiques et psychiques pour se préparer à devenir mères, la plupart des hommes mettent du temps à réaliser ce qui leur arrive. En fait, devenir père ne s’apprend pas en un claquement de doigt. C’est un nouveau rôle, qui débute dès la grossesse et qui dure toute la vie. Un changement majeur qui apporte de grandes joies, mais aussi de grands défis. Mais est-on instinctivement père ou le devient-on? La question taraude beaucoup de papas, qui avouent être coupables de ne pas sentir grandir immédiatement en eux cette fibre paternelle.

Selon Dr Mostafa Assem, un gynécologue obstétricien, le lien entre les pères et leurs enfants se crée lors des visites d’échographie, où certains hommes prennent pleinement conscience de l’enfant à naître, à la vision de la morphologie et des mouvements du foetus et parfois un peu plus tard, après la naissance. Or, ce qu’ils ressentent le jour où ils apprennent la nouvelle peut être totalement différent de ce qu’ils expérimenteront à la naissance. « Pour une future maman, l’évidence est là: elle porte l’enfant. Un lien physique avec le futur nourrisson est déjà établi. Ils sont connectés. Pour le papa en devenir, c’est moins simple. Le fait de ne rien ressentir physiquement n’aide pas à réaliser, à se projeter dans son nouveau rôle », explique Dr Assem, confiant qu’il avait rencontré des hommes qui deviennent fous de bonheur pendant la grossesse puis désertent une fois l’enfant né, d’autres, d’abord affolés et fuyants, deviennent finalement les meilleurs papas du monde. « C’est très variable, et parfois extrême. Mais d’une manière générale, ils sont souvent angoissés par cet engagement qui va transformer leur vie, se sentant pris au piège, puis s’habituent doucement à l’idée, jusqu’à la naissance, qui souvent les bouleverse », ajoute-t-il.

Pourtant, il est difficile de généraliser les sentiments les plus courants chez les futurs papas. « La principale différence avec les futures mamans, c’est qu’ils intellectualisent énormément. Une femme, à peine enceinte, subit déjà des modifications biologiques qui l’aident à réaliser ce qui se passe. L’homme vit la grossesse uniquement par son cerveau et demeure spectateur. Il tente de trouver sa place malgré l’excitation, l’angoisse et la charge de la nouvelle responsabilité », souligne-t-il.


Le papa est une figure essentielle pour le développement de l’enfant.

Cependant, Dr Mohamad Yasser, psychiatre, estime que la place des pères et des mères ne dépend pas d’une répartition seulement naturelle ou biologique mais aussi sociale. « Le papa est une figure d’attachement essentielle pour l’enfant. Le nourrisson reconnaît d’ailleurs très rapidement son odeur et sa voix. Il est primordial que le père développe une relation avec son bébé. Si le cerveau des pères et des mères réagissait en moyenne différemment, plus le papa passe du temps avec l’enfant, plus le cerveau se modifierait comme celui de la mère », explique-t-il, tout en affirmant qu’il a été démontré que les pères interagissant de 3 à 4 heures par jour avec leur bébé ont des taux de testostérone plus bas. Les effets sont subtils et consistent en des ajustements émotionnels, psychologiques et physiques. Ceux-ci permettent, par exemple, aux hommes de reconnaître les cris et les pleurs de leur bébé aussi bien que les mères.

Un sentiment d’injustice

Pourtant, aujourd’hui, nombreux sont les pères frustrés qui ont le sentiment que leur rôle est considéré par la société comme moins important que celui des mères. « La vision du père, qui travaille, apporte l’argent et la sécurité, la mère, l’amour et l’éducation, reste ancrée dans notre société. Les gens ont tendance à comprendre les sacrifices que font les mères. Il y a une idée précise de ce qu’elles ont offert à la famille. Ainsi, le lien avec le père est comme secondaire à l’encontre de la mère dont le lien est plus stable, plus indéfectible », explique Dr Lamia Saad, sociologue.

Des stéréotypes qui créent un sentiment d’injustice auprès de certains pères. Alors que d’autres encore ignorent que le plus important est l’amour que l’on donne à un enfant. « Un vrai père n’est pas que celui qui finance, mais celui qui est toujours présent pour sa famille en investissant du temps pour elle, même en cas d’extrême fatigue ou de stress, sa famille passant avant tout », poursuit-elle, tout en assurant que le père impose une écoute différente de celle de la mère, il est un support, une sécurité, un moyen de construction important pour l’enfant. Le père, c’est aussi le garant de cette autorité constructive qui positionne les limites et qui fera des enfants des adultes responsables. C’est pour cela que l’enfant a besoin de deux parents bien différenciés. Du père et de la mère, chacun médiatise à sa façon son rapport au monde et contribue donc, chacun à sa manière, à construire la personnalité de l’enfant.

Et pour mettre les papas à l’honneur, l’Unicef a décidé ces dernières années d’interpeller les gouvernements sur la place du père, et l’importance d’être présent auprès du bébé durant les premiers jours suivant la naissance. « Les premiers instants comptent. Au cours des 1000 premiers jours, le cerveau des bébés forme de nouvelles connexions à un rythme étonnant: jusqu’à 1000 chaque seconde, un rythme qui ne se répète plus jamais. Avec chaque câlin et chaque baiser, avec chaque repas et jeu que le père joue, il contribue à construire le cerveau de son bébé », a écrit l’Unicef, tout en assurant que les 1 000 premiers jours ont un effet durable sur le futur de l’enfant.

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