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Déco-thérapie : Le bonheur est-il dans la maison ?

Dina Bakr , Mercredi, 02 mars 2022

Aux multiples méthodes de thérapie s’ajoute désormais la déco-thérapie. Le principe est de changer la décoration de son intérieur pour mieux se sentir. Ses adeptes en raffolent, les psys la remettent en question.

D co-th rapie : Le bonheur est-il dans la maison

C’est par le biais des réseaux sociaux que l’on a appris l’existence en Egypte d’une déco-thérapeute qui enseigne aux femmes comment relooker leurs maisons, et ce, à la fois pour changer le décor et mieux se sentir. Nosa Sabry, 32 ans, qui a publié une annonce sur sa page Facebook, propose des sessions en groupe ou en privé pour apprendre aux femmes comment se sentir bien chez elles grâce à la déco-thérapie. L’annonce précise les horaires des sessions, ainsi que le prix avec la possibilité de profiter d’un rabais si la réservation est faite à l’avance.

« Le domaine de la décoration d’intérieur ne faisait partie ni de ma formation initiale ni de mes intérêts. Au début, je voulais guérir du traumatisme dont je souffrais après avoir perdu mes parents en l’espace d’un an. J’ai suivi des séances de thérapie de soutien durant une année afin de surmonter mon deuil », explique Nosa. Une fois cette thérapie terminée, elle a compris que le fait de changer le décor pourrait l’aider davantage à se libérer de ses souffrances. Eloigner de ses yeux le fauteuil dans lequel sa mère est partie a été un exemple. « Vendre ce fauteuil n’était pas suffisant, car chaque coin de la maison me rappelait des souvenirs. Une fois libérée de mon traumatisme, il fallait en finir avec cette relation destructive qui plombait l’atmosphère de la maison », dit-elle. Un vrai défi auquel elle a dû faire face car elle avait du mal à vivre dans l’appartement de ses parents et n’avait pas les moyens de s’offrir un nouveau logement. En surfant sur la toile, elle a trouvé des opportunités de formation ainsi que des offres de stages proposés par des organisations internationales capables de l’aider à trouver une solution. « J’ai participé à des stages à l’International Coaching Federation (ICF, fédération internationale des entraîneurs), Lüscher Color Diagnostics Test (test de diagnostic couleur), Emotional Balance Technic (EBT, technique d’équilibre émotionnel), dépendant de l’Académie de gestion des moments difficiles », énumère-t-elle.

Troquer la douleur contre le gain


Réaménager son intérieur contribue à atténuer les douleurs psychiques.

Nosa a suivi 3 ans d’apprentissage, puis elle a décidé de changer de voie : devenir déco-thérapeute alors qu’elle était grossiste en prêt-à-porter féminin. A la maison, Nosa a commencé par se débarrasser d’un vieux salon. Elle a ramené de grandes boîtes de rangement en bois qu’elle a réutilisées pour créer un salon moderne de couleur grise. Dotée d’un sens pratique, elle a placé ses appareils électroménagers et sa vaisselle sur des étagères pour pouvoir les utiliser plus facilement. « Il n’est plus question de dépenser des sommes exorbitantes pour obtenir le décor qui me plaît et ressentir une atmosphère sereine et tranquille à la maison », précise-t-elle.

Shift Pain to Gain (troquer la douleur contre le gain), tel est le slogan qu’elle a adopté. Nosa aide chaque femme à décrire et noter ses ambiances déco selon ses aspirations et ses goûts et ce, dans toutes les pièces qui se trouvent dans la maison. En fait, la maison est un reflet de notre âme. On peut se l’approprier, y mettre sa propre identité, ses propres valeurs, la rendre un endroit rempli de bonnes énergies. L’objectif est d’instaurer une bonne relation avec sa maison. « A travers les stages en ligne, je pose des questions qui aident la femme à mieux réfléchir : qu’est-ce qui ne va pas et quelles sont les situations qu’elle a vécues et qu’il lui est difficile de surmonter dans chaque endroit de la maison ». Le stage rassemble informations et exercices pratiques pour que la cliente apprenne à changer et réaménager son intérieur en changeant les meubles de place ou en renouvelant le décor, se débarrasser des objets inutiles ou se réorganiser.

D’après le site Hayathomeconcept (un esprit sain dans une maison saine), la déco-thérapie est une méthode récente née en 2005 par Franck Dupuy, architecte ergonome, associant plusieurs spécialités comme le Feng Shui, la géobiologie et la psychologie. C’est une méthode qui se veut préventive de la dépression. Son fondateur explique que « la déco thérapie est une méthode qui traite de l’aménagement des espaces clos sous l’angle de la thérapie et de la prévention. Le but étant d’aider l’individu à installer dans les meilleures conditions un espace de vie ou de travail qui l’accompagne dans ses actions et ses aspirations. Les mises en oeuvre agissent sur la santé psychique ».

Chasser les ondes négatives

Dans ce genre de thérapie, il arrive qu’on entende dire qu’il ne faut pas mettre dans la cuisine le lave-vaisselle à côté de la cuisinière pour que le couple ne se dispute pas. Autre notion qui se répète aussi est que la fenêtre ne doit pas être derrière le lit. En fait, les clientes qui ont suivi les sessions de déco-thérapie pensent qu’elles sont devenues plus cool et arrivent à comprendre ce qui n’est pas une source de bien-être chez elles. Le désordre, le stockage, la poussière ou d’autres éléments apportent des ondes négatives. « J’ai vendu mon bahut de salle à manger. J’ai emballé les verres et les assiettes dans une dizaine de boîtes afin de les offrir aux nouveaux mariés qui n’ont pas les moyens », déclare Tamara. Mariée depuis une quinzaine d’année, elle n’a jamais eu besoin d’utiliser son service en porcelaine lorsqu’elle recevait des invités, car elle avait déjà de la jolie vaisselle dans sa cuisine. « En fait, la poussière qui s’accumulait dans ce meuble dégageait des ondes négatives qui avaient un impact sur les occupants de la maison », souligne Tamara.

Au vu de ce qui précède, l’important est de savoir qu’est-ce qu’on attend d’une telle décoration. Les bénéficiaires de ce nouvel apprentissage avancent qu’elles avaient besoin d’abord de se débarrasser des émotions désagréables qu’elles ont vécues. « Lors des sessions, on extériorise les sentiments négatifs vécus, même ceux de l’enfance qui peuvent faire obstacle à notre bien-être », s’exprime Rim, une des participantes. Selon Sara, une nouvelle mariée de 26 ans, se débarrasser des sentiments négatifs l’a aidée à surmonter des situations difficiles. « Avec la déco-thérapie, je me suis libérée des souvenirs désagréables qui faisaient obstacle à mon épanouissement personnel, mes rapports avec ma famille et mon entourage », raconte Sara. Comme le veut la coutume à Damanhour, ses parents lui ont préparé un trousseau énorme. 300 pièces vestimentaires sont entassées dans son armoire et dans des valises, en attente de les porter un jour. « J’ai distribué le surplus, j’ai enfin de l’espace libre chez moi et je laisse profiter une autre personne de tout ce dont je n’ai pas besoin, y compris les vêtements les plus chers », raconte Sara. Elle ajoute qu’elle a même offert une grande partie de la gamme de maquillage que sa soeur lui avait ramenée de Dubai. Résultat : une chambre à coucher ordonnée, des vêtements d’hiver et d’été bien suspendus dans l’armoire et elle n’a laissé que 3 rouges à lèvres et une boîte de fards à paupière. « Je suis heureuse d’être arrivée à me débarrasser des affaires qui n’avaient pas de fonction dans mon quotidien », dit Sara.

Les psys se rebiffent

Des témoignages positifs pas suffisamment convaincants pour les psys. Se libérer des sentiments négatifs fait certes partie d’une psychothérapie, il n’empêche que certains psys refusent d’accréditer cette méthode, étant une thérapie à fondement scientifique. « Des pensées négatives peuvent conduire à la dépression, et donc, il faut consulter des spécialistes, notamment des psychologues qui donnent des techniques de relaxation et de méditation accompagnées d’exercices de respiration », commente Dr Fadia Elwane, professeur de psychologie à l’Université du Caire. Et d’ajouter que la décoration ou la couleur utilisée dans certains endroits pourrait engendrer un sentiment de détente lors d’un traitement, mais ne peuvent pas aider uniquement à la thérapie. En plus, Dr Walid Hendy, spécialiste de santé psychique, signale 10 genres de dépression en précisant leurs symptômes et donc chaque malade exige une méthode de traitement différente. « En fait, j’avais entrepris plusieurs recherches et fait de nombreuses consultations auprès des professeurs qui m’ont encadré lors de la rédaction de ma thèse pour trouver un outil de mesure à la dépression et proposer un traitement adéquat. Alors, ces stages de formation pour le bien-être contribuent uniquement à l’élargissement des connaissances et non pas au traitement », confirme Hendy. Selon lui, ceux qui penchent pour la thérapie par la décoration le font parce qu’ils sont influencés par les réseaux sociaux, où la diversité, l’attraction, le flux des informations débordantes et les éloges font croire qu’une telle thérapie est efficace et crédible.

D’autres psychologues sont moins sévères. Ils acquiescent que la déco-thérapie permet de se libérer des sentiments négatifs. « C’est l’avantage de cette méthode. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un traitement de la dépression ou d’autres maladies psychologiques », conclut Walaa Eissa, psychologue.

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