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Géopolitique du climat, géopolitique du chaos

Abir Taleb , Dimanche, 06 novembre 2022

Bien plus qu’une question environnementale, le climat est devenu un sujet incontournable dans les relations internationales, un enjeu diplomatique majeur et un facteur multiplicateur de conflits. Pourquoi et comment ? Eléments de réponse.

Géopolitique du climat, géopolitique du chaos
Il y a les effets directs du changement climatique. Tout le monde les connaît. Et il y a ceux, indirects, tout aussi importants, sur la politique, les conflits et les relations internationales.

Prenons, pour commencer, les relations internationales, que la question du climat redessine depuis déjà plusieurs décennies. C’est au début du XXe siècle que les scientifiques commencent à alerter sur l’effet de serre, le changement climatique et leurs impacts sur la planète. Mais il faut attendre 1972 pour que se tienne, à Stockholm, la 1re Conférence des Nations-Unies pour l’environnement ; 1988 pour que soit créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC) ; 1992 pour que soit tenu le Sommet de la Terre à Rio — lequel a adopté la Convention-Cadre des Nations-Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC), texte qui institue les COP, organisées chaque année depuis 1995 — ; 1997 pour que soit signé le Protocole de Kyoto, lors de la 3e COP à Kyoto, au Japon, puis 2015 pour que soit signé l’Accord de Paris lors de la COP21.

Si ces deux accords parviennent à unir l’ensemble des nations de la planète, l’union semble de façade. Et le succès aussi. Un exemple : en 2017, l’ex-président américain, Donald Trump, a retiré les Etats-Unis de l’Accord de Paris. Certes, son successeur, Joe Biden, l’a réintégré en février 2021, il n’en demeure pas moins que ce fut un coup dur à la crédibilité et à l’efficacité de la mobilisation internationale sur le climat.

Climato-sceptiques, lobbies et relations Etats-entreprises

D’autres dirigeants n’hésitent pas à s’afficher climato-sceptiques, à l’instar de Jair Bolsonaro. Le président brésilien sortant — qui n’a pas reconnu sa défaite au second tour de la présidentielle du dimanche 30 octobre —, a, tout au long de son mandat, fait part de ses doutes sur le changement climatique, s’est prononcé pour un retrait de son pays de l’Accord de Paris et n’a pas respecté les engagements pris, notamment pour satisfaire les demandes d’une puissante industrie agricole. Des pays comme l’Inde, et surtout la Chine, se posent en victimes des négociations sur le climat et ne se pressent pas pour rectifier leur trajectoire en matière d’émissions.

Mais il n’y a pas que les Etats. Il y a les lobbies et les entreprises de l’énergie. Et la très délicate relation entre Etats et entreprises qui conduit à une logique d’influence croisée où les rapports de force intérieurs ont un impact sur les négociations internationales. C’est notamment le cas aux Etats-Unis, où des politiciens affiliés au lobby du pétrole, dont le député texan Joe Barton, membre de la sous-commission à l’énergie de la Chambre des représentants, ont permis le blocage ou l’amendement depuis plus d’une décennie de nombreux textes touchant à la politique climatique. Quand il est question de climat, il ne faut donc pas négliger les synergies Etat-entreprise, à la base même de la nouvelle dynamique géoéconomique mondiale.

Le financement au centre de la diplomatie Nord-Sud

Autre aspect, les enjeux diplomatiques. Dans les négociations sur le climat, les rapports de pouvoir respectifs entre les différents pays sont en cause autant que la réduction des émissions de gaz à effet de serre. La répartition de l’effort dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre tient à un certain équilibre des pouvoirs, à la fois entre pays industrialisés, mais aussi entre pays industrialisés, émergents et en développement. Outre les tiraillements entre les Etats riches les plus pollueurs, un effort supplémentaire est réclamé à ces pays qui ont des moyens plus importants à consacrer à la protection de la planète. Ainsi, les pays du Nord se sont engagés à débloquer une aide de 100 milliards de dollars à destination des pays du Sud pour les aider à mettre en place des mesures de lutte contre le dérèglement climatique.

« Les pays industrialisés, de par leur responsabilité dans l’émission des gaz à effet de serre, ont fait un certain nombre de promesses aux pays du Sud. Car ce sont ces pays, qui portent la moindre responsabilité dans les émissions, qui sont, hélas, les premiers touchés par les impacts du changement climatique. Ils réclament donc de la part des pays industrialisés le financement de processus d’adaptation qui leur permettra de mieux faire face aux impacts du changement climatique et de réduire les effets de ceux-ci sur leur population », explique Dr Hicham Mourad, politologue. Or, ajoute-t-il, « les promesses des pays riches n’ont pas été tenues. Cette question de financement devient ainsi un sujet de crispation majeur dans les relations entre les pays du Nord et les pays du Sud ».

Tensions frontalières et réfugiés climatiques

Les enjeux géopolitiques du climat ne s’arrêtent pas à cela. Ils concernent aussi les impacts attendus en matière de paix. En effet, le changement climatique menace aussi la sécurité des Etats. « Des conflits régionaux peuvent naître à partir de disputes sur l’utilisation de ressources naturelles, notamment de l’eau, raréfiées sous l’effet du réchauffement planétaire. La hausse des températures a un effet direct sur les fleuves et la disponibilité de l’eau douce. Ceci affecte notamment le Moyen-Orient, on le voit avec le Nil, l’Euphrate et le Tigre. Les conséquences ? Des tensions entre les pays riverains, voire des conflits autour de l’eau », estime Hicham Mourad, tout en ajoutant que le problème est double : « Le stress hydrique affecte directement l’agriculture, donc, la sécurité alimentaire. On se trouve face à un cycle de conséquences qui se superposent et qui provoquent de graves tensions ».

A cela s’ajoute le nouveau concept de réfugié climatique. Aujourd’hui, déjà, les dégradations de l’environnement sont un facteur migratoire de plus en plus important, qui contribue largement à la décision de certains d’abandonner leurs terres, notamment dans les régions rurales d’Afrique. Et on s’attend à ce que d’importants mouvements de population résultent de la hausse du niveau des mers, de la désertification ou des catastrophes naturelles. Un défi de plus.

Tensions Nord-Nord, Nord-Sud et Sud-Sud, les enjeux du changement climatique sont nombreux et divers. A tel point que le climat peut aujourd’hui faire basculer la géopolitique mondiale.

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